La Turquie entre le plafond des ambitions et le seuil de la réalité en Syrie

19-09-2018 reseauinternational.net 9 min #145892

Par le Général Amine Htaite

Il ne fait aucun doute que la Turquie joue désormais un rôle important dans la question d’Idlib et de sa région, un rôle qui fait que la décision et l’attitude de la Turquie  sont très influentes dans le processus de la reprise de la région contrôlée par les terroristes, une zone de plus de 10 000 km2, presque équivalente à celle du Liban, dans laquelle la présence de près de 65 000 membres armés empêche le gouvernement légitime d’exercer son autorité souveraine sur la région, de protéger les citoyens et de leur permette de jouir de leurs droits de citoyens syriens.

La Turquie peut en effet jouer un rôle positif dont l’armée arabe syrienne pourra profiter dans l’opération de libération pour gagner du temps, économiser les efforts et réduire les sacrifices. Comme elle peut jouer un rôle négatif en inversant la tendance, prolongeant ainsi la durée de la bataille et augmentant les coûts et les pertes.

Quel rôle jouera donc la Turquie à cet égard ?

Pour répondre à la question, nous devons évoquer les objectifs et motifs principaux qui ont conduit la Turquie à l’intervention criminelle agressive en Syrie. Et en y revenant, nous constatons que ces objectifs et ces ambitions n’ont pas été fixés sous un certain plafond. En 2011, la Turquie agissait pour l’établissement de l’Empire néo-ottoman, s’étendant de la Tunisie à la Syrie en passant par la Libye, l’Égypte, une partie de la Palestine et la Jordanie, pour se limiter aujourd’hui à trois objectifs principaux en Syrie :

  1. Le premier objectif est de nature stratégique et à caractère défensif comportant deux volets :
    • Le premier concerne les Kurdes et la Turquie cherche à les empêcher d’implanter une entité autonome dans le nord de la Syrie, de peur que celle-ci n’ait un impact sur l’unité du territoire turc occupé par environ 15 millions de Kurdes, soit 15% de la population de la Turquie.
    • Le second concerne l’espace stratégique vital de la Turquie qui apparaît à travers sa rivalité avec l’Iran et l’Arabie saoudite. La Turquie considère que sortir de Syrie les mains vides signifie la réduction de son espace stratégique à ses frontières nationales. La Turquie rejette cette perspective et s’efforce de l’empêcher par tous les moyens.

  1. Le deuxième objectif est de nature politique stratégique et vise à assurer aux Frères Musulmans une présence substantielle au pouvoir en Syrie par l’une des deux manières :
    • l’obtention d’un tiers des sièges au gouvernement et à l’Assemblée du peuple
    • l’obtention du pouvoir dans la région syrienne du nord-ouest, dans le cadre du fédéralisme désiré par l’Occident ou de la décentralisation élargie qui convient aux objectifs turcs.

  1. Le troisième objectif est de nature économique et concerne la production et le commerce en plus des affaires relatives au pétrole et au gaz. La Turquie veut mettre la main sur l’économie syrienne pour l’empêcher de la concurrencer et faire de la Syrie la grande porte ouverte aux produits turcs vers le monde arabe en général et vers le Golfe en particulier.

C’est pour ces raisons que la Turquie est intransigeante sur la question d’Idlib et fait tout pour empêcher le processus de sa libération par l’armée arabe syrienne. C’est également pour ces raisons qu’elle a manœuvré à Téhéran lors du sommet tripartite des parrains des accords d’Astana, lorsque, après avoir essuyé un refus pour l’annulation de la libération, elle a essayé d’imposer une trêve de six mois pour démanteler les groupes armés tels qu’elle les perçoit et les classe dans la catégorie des terroristes et des non-terroristes, selon ses critères. Sa demande rejetée, la Turquie a de nouveau chanté l’air de la relance du dispositif de désescalade qu’elle-même et ses groupes armés avaient initialement violé et abandonné

A Téhéran, il était clair que la Turquie avait échoué à empêcher la libération d’Idlib, mais pensait avoir obtenu quelques jours supplémentaires avant le début de l’opération, ou du moins la retarder de deux semaines, espérant que le sommet de Sotchi entre Poutine et Erdogan, dont la tenue le 17 septembre a été convenue entre les deux présidents, lui fournirait une chance de réaliser ses aspirations et de conserver un rôle de choix dans la région qui lui permettrait d’approcher les objectifs déjà mentionnés. C’est sur cette base que tout le monde a concédé que ce sommet serait décisif pour les positions turque et russe quant aux opérations de libération d’Idlib, Poutine insistant sur la nécessité d’éradiquer le terrorisme, quelles que soient les circonstances, et comptant sur un rôle positif de la Turquie à cet égard.

Cependant, la Syrie, avec l’axe de la résistance et en accord avec la Russie, ne peut concéder à la Turquie ce à quoi elle aspire, sauf le premier volet du premier objectif, qui est aussi et avant tout un objectif national syrien souverain. La Syrie n’acceptera jamais l’idée ou toute forme de séparatisme portant atteinte à l’unité de son territoire et de son peuple. La Syrie ne serait pas embarrassée d’assurer cet objectif à la Turquie dans le cadre des intérêts nationaux syriens. Quant à la concurrence avec les autres, la Syrie a tracé son processus stratégique progressif depuis quatre décennies qu’elle défend sur le terrain depuis huit années. Elle n’aura pas à le remettre en question.

Quant aux deux autres objectifs, la Syrie ne peut renoncer à ses droits souverains, ni à son indépendance ni à aucun de ses intérêts économiques. Dans cette perspective, le peuple syrien est libre de choisir ses représentants et l’État doit protéger les intérêts économiques du peuple dans un contexte de coopération et de coordination profitables à tous les partenaires, dans une relation d’égal à égal et sans favoritisme.

Au vu de ces faits qui s’opposent aux objectifs turcs, nous constatons que le Turc ne se tient pas à une position ou une opinion au sujet de la Syrie. D’un côté, il est dans le processus d’Astana qui l’oblige à respecter la souveraineté, l’unité et l’indépendance de la Syrie et le dépouille de ses aspirations et, de l’autre, il ne peut renoncer à ses ambitions et ses buts multiples, ce qui le motive pour refuser d’abandonner ses cartes et affronter toute partie cherchant à l’en dépouiller.

Sur cette base, nous ne voyons pas de possibilité pour miser sur une position optionnelle, volontariste et spontanée de la Turquie qui contribuerait à résoudre la question d’Idlib d’une manière qui convienne à l’unité, à l’indépendance et à la souveraineté de la Syrie sur tout son territoire, sans terrorisme ni occupation. Il est donc judicieux de traiter la position turque à la lumière de sa réalité et de ses objectifs et s’opposer à ces objectifs par la force combinée, existante et potentielle.

La force combinée à laquelle nous faisons référence est

  • l’intensification des efforts militaires sur le terrain, de telle sorte que la Turquie juge l’affrontement militaire en sa défaveur, quelles que soient les méthodes d’intervention qu’elle s’invente et les masques dont elle s’affuble,
  • la force sécuritaire du renseignement qui puisse convaincre les insurgés, les Syriens en particulier, que leur retour au sein de l’Etat est la seule garantie pour assurer leur avenir. A ce propos, nous rappelons l’habileté syrienne à conclure des réconciliations et des règlements avec les insurgés armés, ainsi que la force politique et diplomatique assignée à la Russie et à l’Iran pour faire pression sur la Turquie et obtenir son soutien au processus d’Idlib avec une participation positive ou neutre pour le moins. C’est de là que la rencontre de Poutine avec Erdogan revêt une grande importance. Cette rencontre, qui s’est tenue hier à Sotchi, constituait la dernière chance avant le lancement des opérations de libération d’Idlib ; ce processus que la Syrie et ses alliés ne peuvent ni compromettre ni abandonner, car ceci détruirait la plupart des acquis réalisés durant la guerre défensive de la Syrie face à l’agression menée contre elle.

 Général Amine Htaite

Article en arabe :  al-binaa.com

traduit par Rania Tahar

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