De l'Irak à la Syrie, le plan américain échouera

12-09-2018 reseauinternational.net 10 min #145599

Par le  général Amine Htaite

En refusant la défaite stratégique dont les dernières lignes s’écrivent, en particulier sur les scènes irakienne et syrienne, l’Amérique s’est engagée dans un plan complexe qui, s’il réussit, permettra d’atténuer les impacts de la défaite et d’empêcher le vainqueur dans les deux pays d’investir dans ses réalisations. En Irak, le plan est de contrôler la formation du gouvernement, et en Syrie, contrôler particulièrement la région d’Idlib et empêcher sa libération pour éviter que la Syrie ne se consacre à l’action politique qui rétablit la sécurité et une paix globale dans tout le pays et permet la sortie de tout occupant, y compris les occupants américains et turcs.

Parce que sa politique agressive à l’égard de la région échoue, en particulier en Syrie et en Irak, l’Amérique s’est concentrée sur ces deux pays, considérant qu’un retour effectif en Irak couperait le lien de l’axe de la résistance d’est en ouest et lui permettrait de prendre le contrôle d’une réserve pétrolière mondiale que l’Occident a longtemps rêvé de posséder. En Syrie, l’Amérique considère que la poursuite de la guerre, conformément à son concept de « pérennisation du conflit », est une occasion inestimable dont elle a désespérément besoin pour imposer ce qu’il est convenu d’appeler « l’accord du siècle » visant à éliminer la cause palestinienne et à consacrer l’existence d’Israël, son rôle et son influence dans toute la région arabe, à commencer par le Golfe.

En Irak, l’Amérique a trouvé l’ouverture appropriée en passant par la porte de la formation d’un gouvernement, après les élections législatives dont elle a estimé que les résultats lui permettaient d’intervenir et d’exercer un contrôle sur l’ensemble du gouvernement, tant que la formation du bloc dont sera issu le Premier ministre peut être négociable ; la réunion de 165 députés pour former le bloc majoritaire nécessite en effet la coalition d’au moins 5 blocs majeurs ayant remporté les meilleurs résultats lors des élections, le plus grand compte 54 députés et le plus petit 14 députés. C’est pour exploiter cet espace que l’Amérique a nommé un émissaire en Irak, dont la mission principale est de former le plus grand bloc hostile à l’axe de la résistance et pro-saoudien et américain pour mettre en œuvre la politique définie par les USA en Irak qui lui garantit une colonisation masquée se traduisant par la révision de l’accord-cadre stratégique signé entre l’Irak et les États-Unis, dénoncé alors par Nouri Maliki qui avait refusé d’accorder aux Américains tout avantage affectant la souveraineté et l’indépendance de l’Irak et son droit exclusif de contrôler son ciel et sa richesse, pétrolière essentiellement.

Là, l’Amérique a trouvé en Haider Abadi, l’actuel premier ministre, son Père Noël, surtout après qu’il ait affiché son antagonisme à l’Iran et exprimé sa volonté de répondre aux exigences américaines et saoudiennes. Elle a mobilisé les forces nécessaires pour lui permettre de reprendre le pouvoir au cours d’un nouveau mandat de Premier Ministre irakien, en fait le vrai gouvernant détenant de larges prérogatives en matière de politique, d’administration, de forces armées et même de justice. Durant les dernières semaines, elle a pu constituer un bloc soutenant Abadi et comprenant près de 150 députés, mais il lui manquait quelques votes pour atteindre les 165, ceci en veillant à empêcher les candidats qui croient en de bonnes relations avec l’Iran voisin, la Syrie et l’axe de la résistance de concourir.

Afin d’atteindre son objectif, l’envoyé américain en Irak, Brett McGurk, a agi sur trois fronts :

  • les chefs des blocs, quelle que soit la taille du bloc, pour solliciter leur soutien
  • les députés pour les empêcher de soutenir un bloc dans lequel le Hachd Echa’abi « qui doit être dissolu » est représenté
  • sur le terrain et dans la rue pour démontrer « l’importance du rejet populaire » pour ce qu’il appelle « l’influence iranienne en Irak ».

Les événements de Bassora, qui ont été déclenchés pour des raisons de commodités liées à l’eau et à l’électricité, puis se sont transformés en une vague de violence contre l’Iran et les forces qui tiennent à préserver de bonnes relations avec lui, ont été un scandale entachant tout le plan américain qui s’est soldé par un échec,  et ont eu l’effet inverse de ce que l’envoyé McGurk espérait. Dans ce contexte, il faut noter les efforts déployés par l’autorité religieuse pour assurer, à ses frais, la disponibilité des stations d’eau à Bassora et désamorcer ainsi les débordements chaotiques. Ces stations, qu’Abadi avait refusé de fournir tout au long de son mandat, ont été une cause directe de l’éclatement des protestations et du chaos dans la ville, conduisant à l’incendie de bâtiments à caractère symbolique de la relation entre l’Iran et l’Irak, y compris le consulat iranien à Bassora.

En incendiant le consulat iranien à Bassora, ainsi que les locaux du Hachd Echa’abi et des forces pro-iraniennes, l’Amérique voulait montrer le rejet populaire de la présence et du rôle de l’Iran en Irak et enrayer ainsi tout espoir de trouver une figure rivale à Abadi ou un partisan de l’axe de la résistance. Mais la découverte de la machination américaine a pratiquement anéanti les chances d’Abadi de revenir au pouvoir et barré la route à toute autre figure alternative pro-américaine et pro-saoudienne. En conséquence, le plan américain n’a toujours pas réussi à rétablir son emprise sur le pouvoir en Irak et, au contraire, a créé les conditions pour la formation d’un gouvernement qui devrait être en mesure de protéger les acquis de l’Irak en matière de souveraineté, d’indépendance, de richesse et de rôle stratégique régional en harmonie avec l’axe de la résistance.

En Syrie, l’Amérique a essayé et essaie toujours d’empêcher la Syrie de lancer l’opération de libération d’Idlib pour la purger du terrorisme et de s’occuper ensuite du dernier dossier sur terrain dans l’est de l’Euphrate, et de ses bases militaires américaines qui ont dépassé les 13 bases et leurs 9.000 soldats américains, après les derniers renforts arrivés à Al-Tanf.

Pour empêcher le lancement de la libération d’Idlib, l’Amérique a construit son plan également sur trois lignes :

  • L’intimidation et la menace d’une intervention militaire si l’armée syrienne et ses alliés pénètrent dans Idlib, menace accompagnée d’une exigence de s’abstenir de toute opération militaire et d’activer les zones de désescalade avec des délais indéterminés. Elle a investi dans le rôle négatif de la Turquie au sommet de Téhéran, sa demande de trêve et son rejet de l’action militaire.
  • Les exercices et les renforts militaires, la mobilisation de forces aéronavales disposant de 220 missiles Tomahawk prêts à cibler de grands objectifs en Syrie en réponse à « l’utilisation hypothétique d’armes chimiques », comme colporté par les allégations américaines et occidentales.
  • Les manœuvres militaires menées à Al-Tanf et ailleurs pour suggérer une forte capacité militaire américaine prête à une intervention militaire directe, accompagnée d’une « fuite » de la Maison-Blanche selon laquelle Trump envisage sérieusement une attaque contre les troupes russes en Syrie.

Mais une fois encore, nous constatons l’échec de la démarche américaine ; la trêve a été rejetée et le report de la bataille d’Idlib refusé, l’heure H de celle-ci pourra sonner à tout moment. Certaines opérations préliminaires ont même déjà commencé avec des raids massifs et sélectifs, effectués il y a deux jours par les forces aériennes russes et syriennes, sur des cibles terroristes en épargnant totalement les civils. La réponse à la deuxième ligne a été principalement donnée par la Russie grâce à son important renforcement naval en Méditerranée, qui a mobilisé des navires de guerre et des bâtiments de soutien et des forces professionnelles de reconnaissance et de brouillage pour perturber l’efficacité des Tomahawk, et qui effectuera ensuite les manœuvres militaires les plus importantes de ces 40 dernières années. Pour le troisième point, l’Amérique sait que personne ne prend au sérieux la décision américaine d’une confrontation terrestre avec leurs adversaires sur le sol syrien. Cette confrontation ne sera pas du tout dans son intérêt et à tous les niveaux.

En résumé, nous pouvons affirmer que l’Amérique, qui avait l’intention de s’emparer de l’Irak par la mainmise sur son gouvernement, est sur le point d’échouer à réaliser son objectif. Elle ne pourra empêcher la Syrie d’achever sa libération du joug terroriste, quelle que soit la menace ou l’intimidation. Cette Amérique qui clame qu’elle ne permettra pas à la Syrie et à ses alliés, l’Iran et le Hezbollah, d’entrer à Idlib, sait parfaitement que cela n’est pas envisageable. La Syrie est souveraine sur son sol et les États-Unis sont les intrus qui doivent le quitter. S’ils ne le font pas volontairement, ils seront forcés d’en sortir par la force, comme ils quitteront l’Irak, pour que la Syrie et l’Irak redessinent un paysage politique et pratique où les Américains n’ont aucune part.

Dr Amine Htaite est Professeur universitaire et chercheur stratégique, Général retraité de l’Armée libanaise.

Article en arabe :  al-binaa.com

traduit par Rania Tahar

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