Homo religiosus et nouvelles technologies : notes sur « de la survie des plus riches », de Douglas Rushkoff

17-08-2018 entelekheia.fr 7 min #144710

En juillet dernier paraissait sur Medium.com  un article qui a fait grand-bruit. Son auteur, le célèbre Douglas Rushkoff, y analyse le rapport des super-riches aux nouvelles technologies.

Il est fascinant d’observer à quel point ce qu’il décrit sur la psychologie des enthousiastes des nouvelles technologies – à savoir leur conviction sous-jacente que l’humain est déficient et que les machines ne peuvent que lui être bénéfiques en corrigeant ses tares, ou encore leur hantise d’une apocalypse imminente et leur vision d’un avenir écrit d’avance – est proche de certains courants protestants, par exemple le calvinisme, qui croit à une nature humaine mauvaise innée (doctrine de la dépravation totale) que seule la foi permet d’amender, mais uniquement chez les élus prédestinés au salut (doctrine de la prédestination, dont découle aussi une incapacité à faire des choix qu’on retrouve dans l’article de Rushkoff), ou le protestantisme évangélique américain, qui invoque volontiers des menaces eschatologiques pour engager son auditoire à la conversion – « Repentez-vous, la fin du monde est proche » – et rejoint ainsi la certitude d’un cataclysme apocalyptique prochain chez les adeptes des nouvelles technologies.

De sorte qu’une question se pose: avons-nous affaire ici à un scientisme mystique semblable à celui du XIXème siècle, avec ses engouements pour des cures charlatanesques comme le  mesmérisme ou plus tard la  radioactivité, plus qu’à de la raison « moderne » ? L’enthousiaste des technologies de pointe représente-t-il seulement une nouvelle facette de ce que l’historien des religions Mircea Eliade appelait « l’homo religiosus », soit l’être humain condamné, de par sa structure psychique innée, à élaborer des constructions mentales d’ordre religieux – y compris, comme le note Rushkoff à propos de ses super-riches, à travers des quêtes d’immortalité ? (Certes, l’ambition de quelques-uns de ces milliardaires les plus exaltés de surmonter la mort à travers un « téléchargement de leur esprit » sur un super-ordinateur relève d’une version low cost du Graal de nos ancêtres, mais l’intention est bien là).

Sur une note plus inquiétante parce que moins normale, cette psychologie  rappelle également, toutes proportions gardées, celle des victimes de traumatismes : volonté d’échapper à son corps vécu comme laid, insuffisant et/ou souillé, fantasmes de toute-puissance, fuite en avant dans des comportements à risque, évasion dans des mondes imaginaires et décrochage de la réalité… Avec ses solitudes affectives, son culte de l’individualisme et de la performance, sa célébration du vide, sa marchandisation tous azimuts et son désaveu de fonctions psychiques centrales comme l’empathie, la loyauté et l’amour (tous trois considérés comme des obstacles à la pleine réalisation du potentiel humain  – comme si l’humain pouvait espérer « se réaliser » en cessant, précisément, d’être humain), notre monde libéral est-il bien plus traumatisant que nous ne le réalisons ?

Et pour ceux qui, même après avoir lu l’article, seraient encore tentés par des aventures de type « homme augmenté », deux informations à prendre en considération : d’abord,  il a été prouvé que de simples implants mammaires multiplient par trois le risque de suicides chez leurs porteuses (leur risque de suicide est de 73% plus élevé que dans le reste de la population).
Imaginons l’effet potentiellement désastreux d’implants plus invasifs, surtout au cerveau… et rappelons-nous qu’à la fin du XIXème siècle, nombre de malheureux ont cru aux « vertus miraculeuses » du radium. Nous ne sommes probablement pas à l’abri des mêmes erreurs fatales.

Ensuite, les drogues « intelligentes » (« Smart drugs », les molécules dites « nootropes », qui démultiplient censément l’efficacité du cerveau) mentionnées par Rushkoff sont souvent des placebos avérés – quand elles ne sont pas carrément nocives (voir PDF en lien et aussi  cet article de Live Science, dont voici un extrait : « Les « smart drugs » qui peuvent stimuler les performances du cerveau à court terme ont des effets secondaires durables sur les cerveaux en développement des jeunes, les rendant moins adaptables à l’exécution de plusieurs tâches simultanées, à la planification et à l’organisation, selon les chercheurs ».

Aux dernières nouvelles, le thé vert, le café, le guarana, la kola et le ginseng ne sont pas concernés par cette mise en garde.

Bonne lecture !

Corinne Autey-Roussel

 Continuer vers l’article de Douglas Rushkoff en français sur La Spirale.org

 entelekheia.fr

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