Les Usa veulent diminuer les contraintes liées aux armes nucléaires et développer des ogives plus « utilisables ». Par Julian Borger

17-08-2018 les-crises.fr 9 min #144697

Source :  The Guardian, Julian Borger, 09-01-2018

Cette nouvelle proposition est beaucoup plus belliciste que la politique de l'ère Obama.

Les critiques qualifient la mise au point de nouvelles armes de « mode de pensée dangereux, du type Guerre froide ».

Centre de contrôle du Norad (« Cheyenne Mountain ») près de Colorado Springs. La nouvelle politique nucléaire est nettement plus belliciste que la posture adoptée par l'administration Obama. Photographie : Ulrich Baumgarten/U. Baumgarten via Getty Images

L'administration Trump prévoit d'assouplir les contraintes sur l'utilisation  des armes nucléaires et de développer une nouvelle tête nucléaire à faible puissance pour les missiles Trident américains, selon un ancien fonctionnaire qui a vu l'ébauche la plus récente d'un projet de réévaluation de la politique.

Jon Wolfsthal, qui était l'assistant spécial de Barack Obama sur la maîtrise des armements et la non-prolifération, a déclaré que le nouvel examen du dispositif nucléaire, préparé par le Pentagone, envisage une version modifiée des missiles Trident D5 avec une charge explosive réduite, dans l'intention de dissuader la Russie d'utiliser ses ogives tactiques dans un conflit en Europe de l'Est.

La nouvelle politique nucléaire est nettement plus belliciste que la posture adoptée par l'administration Obama, qui  cherchait à réduire le rôle des armes nucléaires dans la défense américaine.

Les partisans de la maîtrise des armements ont  exprimé leur inquiétude face à la nouvelle proposition de rendre les armes nucléaires plus petites et plus « utilisables », arguant qu'elle rend plus probable une guerre nucléaire, en particulier au vu de ce qu'ils considèrent comme l'instabilité de Donald Trump et sa volonté de brandir l'arsenal américain dans les confrontations avec les adversaires de la nation.

La NPR [Nuclear posture review NdT] élargit également les circonstances dans lesquelles les États-Unis pourraient utiliser leur arsenal nucléaire, afin d'inclure une réponse à une attaque non nucléaire ayant causé des pertes massives, ou ayant visé des infrastructures cruciales ou des sites de commandement et de contrôle nucléaires.

La révision du dispositif nucléaire (NPR), la première depuis huit ans, devrait être publiée après le discours de Donald Trump sur l'état de l'Union à la fin du mois de janvier.

M. Wolfsthal, qui a examiné ce qu'il considère comme la version finale du document, a déclaré que les États-Unis allaient débuter un programme de missile de croisière naval doté d'ogives nucléaires, pour contrer un nouveau missile de croisière terrestre que les États-Unis ont accusé la Russie de développer en violation du traité de 1987 sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI).

M. Wolfsthal a précisé que les premières ébauches de la NPR étaient encore plus bellicistes. Le projet final abandonne les propositions visant à mettre au point une arme nucléaire « de glisse hypersonique » et à supprimer les assurances données aux États non nucléaires que les États-Unis n'utiliseront pas leur arsenal nucléaire contre eux.

« Ma lecture révèle qu'il y a eu un recul par rapport à la version initiale qui était plus extrême encore. Elle contient moins de choses terribles qu'à l'origine », a indiqué M. Wolfsthal. « Mais c'est toujours grave ».

« Ce que m'ont dit les gens qui ont rédigé le texte, c'est qu'ils essayaient d'envoyer un message clair et dissuasif aux Russes, aux Nord-Coréens et aux Chinois. Et il y a un discours approprié, modéré mais ferme, qui dit clairement que toute tentative de la Russie ou de la Corée du Nord d'utiliser des armes nucléaires aurait des conséquences massives pour eux, et en fait je pense que c'est modéré, centriste et probablement nécessaire ».

« Pour que cela soit crédible, les États-Unis doivent mettre au point deux nouveaux types d'armes nucléaires », a-t-il ajouté.

M. Wolfsthal a déclaré que l'ogive Trident modifiée, avec seulement la partie primaire (fission) de sa tête thermonucléaire, était « totalement inutile », car les États-Unis ont déjà dans leur arsenal des armes de faible puissance, des bombes à gravité B61 et des missiles de croisière aéroportés.

Il a également dit qu'il était « assez stupide » de mettre une arme « tactique » de faible puissance sur les nouveaux sous-marins balistiques de la classe Columbia, parce que le fait de tirer depuis ces sous-marins indiquerait la position du sous-marin.

« Nous dépensons 5 milliards de dollars par sous-marin pour le rendre invisible et nous mettons beaucoup d'ogives sur chacun de ces sous-marin, et ce qu'ils veulent faire, c'est prendre un missile, mettre une petite ogive et le lancer en premier. Dès lors, le sous-marin serait vulnérable à une attaque russe ». M. Wolfsthal a dit : « Cela me semble insoutenable du point de vue de la stratégie navale. »

La mise au point d'une tête nucléaire de faible puissance pour un missile balistique naval est fondée sur la conviction qu'en cas de conflit avec la Russie sur le flanc Est de l'OTAN, les Russes utiliseraient très tôt une arme nucléaire tactique pour compenser la faiblesse relative de leurs armes conventionnelles. Les Russes, selon l'argumentaire, compteraient sur la réticence des États-Unis à utiliser les ogives massives de leurs armes existantes, ce qui amènerait Washington à reculer.

Hans Kristensen, directeur du projet d'information nucléaire de la Fédération des scientifiques américains, a déclaré que la justification de la mise au point de nouvelles armes était incohérente.

« Elle suppose que la communauté du renseignement a déterminé qu'un ou plusieurs adversaires font le pari que les États-Unis n'oseraient pas utiliser ses missiles balistiques nucléaires parce qu'ils sont trop puissants. Ce n'est tout simplement pas le cas. Nous n'avons jamais entendu personne dire qu'il en est ainsi », a affirmé Kristensen.

« Je ne pense pas qu'un adversaire - et certainement pas la Russie - parierait que s'il faisait quelque chose avec des bombes nucléaires de faible puissances, nous ne réagirions pas. C'est complètement ridicule », a-t-il ajouté. « Je pense qu'il s'agit de faire travailler les laboratoires sur des têtes nucléaires et d'explorer des options. Je ne vois pas ça comme une vraie mission ».

Daryl Kimball, le chef de l'Association pour la maîtrise des armements, a déclaré que le développement de nouvelles armes dans l'arsenal nucléaire américain était « un mode de pensée dangereux, du type Guerre froide ».

« Les États-Unis possèdent déjà un large éventail de moyens nucléaires, et rien ne prouve que des armes plus utilisables renforceront la dissuasion des adversaires ou les obligeront à faire des choix différents quant à leurs arsenaux », a écrit Kimball sur le site Web  Arms Control Today.

Il a également mis en garde contre les mesures visant à élargir les circonstances dans lesquelles les armes nucléaires seraient utilisées.

« L'utilisation, même en petit nombre, de ces armes serait catastrophique », a ajouté Kimball. « La menace d'une attaque nucléaire pour contrer de nouveaux types de menaces "asymétriques" n'est pas nécessaire, elle augmenterait le risque d'utilisation des armes nucléaires et permettrait à d'autres pays de justifier plus facilement le rôle immodéré des armes nucléaires dans leurs politiques ».

Source :  The Guardian, Julian Borger, 09-01-2018

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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