Hiroshima-Nagasaki, poèmes japonais sur la bombe atomique

12-08-2018 entelekheia.fr 19 min #144560

En souvenir des victimes civiles qui ont vécu l'indicible à Hiroshima et Nagasaki en août 1945.

City in Flames
炎ノ街
Honō No Machi
Une ville en flammes
中村温 Nakamura On
青白いキラメキト黑イ太陽ト
Aojiroi kirameki to kuroi taiyō to
Sous une lueur bleu pâle, le soleil noir
死ンダ向日葵ノ花ト崩レタ屋根ノ下デ
shinda himawari no hana no kuzerta yane no shita de
des tournesols morts, un toit effondré
人人ハ声モナク顔ヲアゲタ
hito bito wa koe mo naku kao o ageta
les gens ont levé le visage sans un mot :
ソノ時見交サレタ血ミドロノ眼
sono toki mikawasareta chi midoro no me
leurs yeux rougis échangeaient des regards
ズルムケノ皮膚
zurumuke no hifu
la peau qui partait en lambeaux
茄子ノ様ニフクレタ唇
nasu no yō ni fukureta kuchibiru
les lèvres gonflées comme des aubergines
硝子の刺サッタ頭
garasu no sasatta atama
les têtes empalées par des éclats de verre -
《コレガ人間ノ顔デアルワケガアロウカ》
"kore ga ningen no kao de aru wake ga arōka"
« Comment cela peut-il être un visage humain »
誰モガ他人ノ顔ヲ見テソウ思ッタ
daremo ga tanin no kao o mite sou omotta
pensait chacun à la vue d'un autre
ダガソ思ッタ人ノ顔モソウナッテイタ
daga sou omotta hito no kao mo sou natteita
mais chacun de ceux qui le pensaient avaient le même visage
炎ガヤガテ街ヲツツンデイク
Honō ga yagate machi o tsutsundeiku
Ensuite, les flammes ont enveloppé la ville
或ル家デハ母親ト七歳ノ女ノ子ダケガ居タ
aru ie de wa hahaoya to nanasai no onnanoko dake ga ita
dans une maison, il n'y avait qu'une mère et sa fille de sept ans
屋根ノ下敷キデ母親ハ動ケナカッタ
yane no shita jiki de hahaoya wa ugokenakatta
écrasée sous le toit, la mère ne pouvait pas bouger
女ノ子ダケガ助カッタ
onnanoko dakega tasukatta
seule la fille a survécu
女ノ子ガ柱ヲ動カソウトシテ居タ時
onnanoko ga hashira wa ugokasō to shite ita toki
pendant que la fille tentait de la sauver
炎ハソコニモヤッテ来タ
honō wa soko ni mo yatte kita
les flammes sont arrivées là aussi
《オ前ダケ逃ゲナサイ》
"omae dake nigenasai"
« Continue sans moi »
母親ハ自由ニナル片腕デ
hahaoya wa jiyū ni naru kata ude de
la mère, de son bras libre
ソノ子ヲ押シヤッタ
sono ko o oshiyatta
a repoussé l'enfant
恐怖ノ叫ビ声サエモ出ズ
kyōfu no sakebi goe sae mo dezu
sans même un cri d'horreur,
西カラモ東カラモ
nishi kara mo higashi kara mo
vers l'endroit sans flammes
ズルムケノ裸形ノ
zurumuke no hadaka no
de l'ouest et de l'est
男カ女カモワカラヌ
otoko ka onna ka mo wakaranu
des personnes nues, leur peau partant en lambeaux :
幽霊ノ行列ガ続イタ
yūrei no gyōretsu ga tsuzuita
impossible de distinguer les hommes des femmes
ソノ様ナ中デ
sono yō na naka de
la procession de fantômes continuait ; au milieu de tout cela
突然
totsuzen
soudainement
行列ノ中ノ老婆ガ立チドマリ
gyōretsu no naka no rōba ga tachidomari
une vieille femme de la procession s'arrête
ホドケタ帯ノ様ナモノヲタグッテイタ
hodoketa obi no yō na mono o tagetteita
en resserrant quelque chose, comme une ceinture qui se détachait
炎ハモウソコ迄キテイルノニ!
honō wa mō soko made kiteirunoni!
alors que les flammes sont déjà si proches !
見カネタ一人が言ッタ
mikaneta hitori ga itta
quelqu'un qui n'en pouvait plus, a dit
《オ婆サン ソンナモノハ捨テテ早ク行キマショウ》
"obāsan sonna mono wa sutete hayaku iki mashou"
« Viens, jette ça, il faut se dépêcher »
スルト老婆ハ答エタ
suruto rōba wa kotaeta
alors elle a répondu,
《コレハ私の腸ナノデス》
"kore was watashi no chō nano desu"
« Ce sont mes intestins »
声なきものへ
Koe naki mono e
A ceux qui n'ont pas de voix
山田数子 Yamada Kazuko
なんぼうにも
Nanbō ni mo
Quoi que vous disiez
むごいよ
mugoi yo
c'est cruel
みんなにもうわすれられて
minna ni mō wasurarete
déjà oublié de tous
埋もれてしまった
umorete shimatta
et enterré
ほとけたら
hotoketara
est-ce que les bouddhas
ほったらかしの
hottarakashi no
sont abandonnés
ほとけたち
hotoketachi
est-ce que les bouddhas
なんぼうにも
nanbō ni mo
quoi que vous disiez
むごいよ
mugoi yo
c'est cruel
月のかたぶくばんには
tsuki no katabuku ban ni wa
par une nuit où la lune le voudra bien
ゆうれいになってやってこい
yūrei ni natte yattekoi
venez, vous les fantômes
母さんとはなそうよ
kāsan to hanasou yo
parlez-en avec votre mère
Puis nous parlerons, en vous tournant le dos
失なったものに
Ushinatta mono ni
Aux disparus
山田数子 Yamada Kazuko
びわの花がさいたら
Biwa no hana ga saitara
quand les fleurs de loquats s'épanouiront
ももやまのももがさいたら
momoyama no momo ga saitara
quand les fleurs des pêchers de la montagne des pêches s'épanouiront
はらんきょうが小指の先になったら
harankyō ga koyubi no saki ni nattara
quand les amandes seront grandes comme le bout du petit doigt
おまえたち
omaetachi
mes garçons
もどってきてくれ
modotte kite kure
s'il vous plaît, revenez.
Les deux poèmes suivants ont été composés en 1952 par des élèves de primaire
げんしばくだん
Genshi bakudan
La bombe atomique
坂本はつみ Sakamoto Hatsumi
げんしばくだんがおちると
Genshi bakudan ga ochiru to
Quand la bombe atomique tombe
ひるがよるになって
hiru ga yoru ni natte
le jour devient la nuit
人はおばけになる
hito wa obake ni naru
les gens deviennent des fantômes
無題
Mudai
Sans titre
田尾絹江 Tao Kinue
ばくだんがおちたあと
bakudan ga ochita ato
Après la bombe
おかあちゃんが
okaachan ga
maman dit
だいじにのけといた米を炊きながら
daiji ni noketoita kome o takinagara
en cuisant le riz qu'elle a soigneusement gardé
せんそうをして
sensō o shite
« Qu'est-ce qu'il y a de si amusant
なにがおもしろいんだろう
nani ga omoshiroindarō
à faire la guerre »
といって、
to itte,
elle a dit
たかしゃ たかしゃ
Takashi-a Takashi-a
« Takashi mon enfant, Takashi mon enfant
まめでかえってくれと
mame de kaette kure to
s'il te plaît, reviens en bonne santé »
いってなきながら
itte naki nagara
elle pleure
おむすびをつくる。
omusubi o tsukuru
sur ses boulettes de riz.
大臣のうた
Daijin no uta
Chant du Premier ministre
岡本潤 Okamoto Jun
死の灰がどんなに散ら貼ろうと
Shi no hai ga donna ni chirabarō to
Même si les cendres mortelles s'éparpillent au loin
汚れた雨がどんなに降ろうと
kegareta ame ga donna ni furō to
même s'il pleut des cordes d'eau polluée
学者がなんといおうと
gakusha ga nan to iō to
quoi que disent les experts
人民どもがどんなにさわごうと
jinmin domo ga donna ni sawagō to
quelles que soient les protestations de la population
大臣はアチラむき
daijin wa achira muki
la face du ministre se tourne vers « là-bas » et salue
どうぞ どうぞ 御遠慮なく
dōzo dōzo goenryō naku
- S'il vous plaît, s'il vous plaît, comme il vous plaira.
ベーター線
bētā sen
rayons beta
ガンマー線
ganmā sen
rayons gamma
もやもやの放射能雲が列島をおおい
moya moya no hōshanō gumo ga rettō o ooi
nuages cotonneux radioactifs sur l'archipel
魚類も家畜も野菜も草木も
gyorui mo kachiku mo yasai mo kusaki mo
poissons bétail légumes arbres et herbe
鉛いろにどろんとなり
namari iro ni doron to nari
se transforment en boue couleur de plomb
老若男女が海坊主に化そうと
rōnyaku danjo ga umi bōzu ni kasō to
jeunes et vieux, hommes et femmes se transforment en créatures de cauchemar, mais
大臣さんはアチラまかせ
daijin san wa achira makase
le ministre abandonne ça à ceux de « là-bas »
どうぞ どうぞ 御遠慮なく
dōzo dōzo goenryō naku
- S'il vous plaît, s'il vous plaît, comme il vous plaira.
もはや女も男も
mohaya onna mo otoko mo
maintenant aucune femme aucun homme
人間の形をしたものはいない
ningen no katachi o shita mono wa inai
n'a plus forme humaine
列島はカキ殻の破片
rettō wa kakigara no hahen
les îles sont des fragments d'écailles d'huîtres jetés au vent
方角もなく骨灰のまう
hōgaku mo naku kokkai no mau
un désert lunaire
風化沙漠
fūka sabaku
où des ossements et des cendres dansent follement
さまよう大臣の亡霊が
samayō daijin no bōrei ga
le spectre errant du ministre
どこかでオケラのように啼いている
dokoka de okera no yō ni naiteiru
chante comme un grillon dans un marécage
どうぞ どうぞ 御遠慮なく
dōzo dōzo goenryō naku
- S'il vous plaît, s'il vous plaît, comme il vous plaira.
Tankas d'Hiroshima
無造作に殺されし人を無造作にかき集めて榾火にふすかも
Muzōsa ni korosareshi hito o muzōsa ni kaki atsumete hotabi ni fusukamo
Ceux qui ont été tués sans cérémonie, nous les entassons sans cérémonie et nous les plaçons dans le bûcher
佐々木豊 Sasaki Yutaka
少年の屍と見れば顔よせて吾子ならじかと覗きては行く
Shōnen no kabane to mireba kao yosete ako narajika to nozokite wa yuku
Chaque fois que je vois le corps d'un garçon, je rapproche très près mon visage pour voir si c'est mon garçon, en errant à sa recherche
益田美佐子 Masuda Misako
声涼しくアリランの唄歌いたる朝鮮乙女間なく死にたり
Koe suzushiku Ariran no uta utaitaru chosen otome manaku shinitari
La voix sereine, elle chantait la chanson d'Arirang*, la jeune fille coréenne était bientôt morte
神田満寿 Kanda Masu
"Arirang" est une chanson folklorique populaire coréenne.
手を合わせ水欲るともにやらざりし我が終生悔恨となる
Te o awase mizu horu tomo ni yarazarishi waga shūsei kaikon to naru
Mains jointes, mon ami a demandé de l'eau que je ne lui pas donnée mon éternel regret

Kono Chizuko

Haïkus d'Hiroshima
一口のトマトに笑み少年早や死骸
Hitokuchi no tomato ni emi shōnen haya mukuro
Un sourire à une bouchée de tomate le garçon est déjà un cadavre
屍体裏返す力あり母探す少女に
Shitai uragaesu chikara ari haha sagasu shōjo ni
La force de retourner un corps chez une fille qui cherche sa mère
柴田杜代 Shibata Moriyo
ひろしまは光げのないしろい白い街
Hiroshima wa hikarige no nai shiroi shiroi machi
Hiroshima sans lumière est une ville blanche blanche
Shoji Tokie
平和祭かヽはりなしと靴磨く
Heiwa matsuri ka harinashi to kutsumigaku
Le festival de la paix n'est pas mon affaire, je cire des chaussures
Numata Toshiyuki
神はっと眼をそむけたり八時十五分
Kami hatto me o somuketari hachiji jūgo fun
Dieu a soudainement détourné Son regard à huit heures quinze
Fujikawa Genshi
Haïkus de Nagasaki

浜木綿やこの地に多きかくれ耶蘇
Hamayuu ya kono chi ni ooki kakure yaso

Les fleurs de sable de ce pays étaient de nombreux chrétiens secrets
Takenaka Jakutoh
掌の蟻をつまみ被曝の地にもどす
Tenohira no ari o tsumami hibaku no chi ni modosu
J'ai pris une fourmi dans la main je l'ai reposée sur le sol bombardé
Uesugi Ryusuke

Ces poèmes ont été publiées dans The Atomic Bomb: Voices from Hiroshima and Nagasaki, poèmes choisis par Kyoko et Mark Selden, NY: M.E. Sharpe, 1989.

Traduction de l'anglais Entelekheia

 entelekheia.fr

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