Le Eu Disinfolab à l'origine d'une intox : l'affaire Benalla, produit de la « russosphère » ?

07-08-2018 les-crises.fr 53 min #144421

Après le  Brexit,  Trump, la  Catalogne, l'élection de  Macron, les  armes chimiques en Syrie, la  cyberattaque des JO de Pyeongchang, la  Vague de Froid etc, voici aujourd'hui l'ombre russe dans... l'affaire Benalla.

Cette narrative est venue de l'association "EU DisinfoLab", par la voix du cofondateur Nicolas Vanderbiest et de son président Alexandre Alaphilippe.

Nous allons donc présenter cette association, puis ses récents travaux et enfin analyser les réactions de la presse.

  1.  EU DisinfoLab et sa galaxie
  2.  Le Monitoring des élections françaises de 2017 par EU DisinfoLab
  3.  L'étude de Nicolas Vanderbiest sur l'affaire Benalla
  4.  Les tweets de Nicolas Vanderbiest sur le "gonflage numérique" de l'affaire Benalla
  5.  "L'écosystème russophile" de Nicolas Vanderbiest
  6.  De la désinformation par les grands médias à la récupération politique
  7.  Fact-checking de Nicolas Vanderbiest : la victime crimméenne
  8.  Des erreurs et biais grotesques disqualifiant l'étude ?

I. EU DisinfoLab et sa galaxie

Tout d'abord, il faut prendre garde à ne pas confondre cette association bruxelloise  EU DisinfoLab avec le  DisinfoLab (sic.), structure ukrainienne, ni avec  EUvsDisinfo (resic.), structure de  l'Union européenne conduite par la European External Action Service East Stratcom Task Force, explicitement créée en réponse aux "campagnes de désinformation de la Russie". Bref, ne pas confondre disinfo.eu avec disinfolab.com ni euvsdisinfo.eu...

Comme on peut le lire  sur leur site, cette association a été créée en 2017 à initiative de  Nicolas Vanderbiest ("assistant et doctorant dans le département de relations publiques de l'Université Catholique de Louvain où [il] mène une thèse sur les crises de réputation des organisations sur le World Wide Web dans le Laboratoire d'Analyse des Systèmes de Communication des Organisations") :

Il a rencontré dans la "EU bubble" (? C'est peut-être  ce magazine...) Alexandre Alaphilippe (désormais Directur du DisinfoLab) et Gary Machado (qui en est le Président) :

Voici pour sa vision :

Ce point relatif au renforcement "des efforts européens [....] pour lutter contre la désinformation" mériterait d'être explicité, quant à la proximité de cette structure - qui se fait appeler "ONG" - avec les structures de l'Union Européenne.

Car, sauf erreur, on ne trouve rien sur leur site à propos de son financement.

Grâce à la précieuse équipe  d'Arrêts sur Images, on apprend cependant ceci :

La structure serait donc financée exclusivement par... Twitter (sic.) et compte l'UE parmi ses partenaires....

Ils ne cachent cependant pas l'identité de  leurs partenaires :

Twitter donc, mais surtout le fameux et très puissant Think tank Atlantic Council, un des leviers de l'influence américaine dans le monde. Je vous laisse observer la liste des membres honoraires du Conseil d'Administration de l'Atkantic Council ( source) :

Ce sont juste les administrateurs honoraires - nous vous donnerons bientôt la liste des administrateurs opérationnels (y figurent Henry Kissinger, Wesley Clark, le PDG de Boeing...)

Les 3 compères d'EU DisinfoLab lancent donc des initiatives avec ce "partenaire" :

Le 11 avril 2018 le EU DisinfoLab était partenaire d'une conférence sur la désinformation avec... l'Atlantic Council :

Par ailleurs, le 17 mai, le EU DisinfoLab était partenaire d'une autre conférence organisée par la fondation Open Society de George Soros ( source) :

On trouve dans les autres partenaires de EU DisinfoLab les structures officielles de l'Union européenne de "lutte contre la propagande russe", dont  EUvsDisinfo - et son obsession régulière  envers la Russie. Il est intéressant de noter que face au comportement de ce site, le 6 mars 2018 la parlement néerlandais a voté une résolution ( par 109 voix contre 41) demandant la fermeture de ce site ( source).

Il y a aussi le think tank tchèque European Values, et son fameux programme  Kremlin Watch. Son directeur Jakub Janda a traité le Président tchèque Milos Zeman de "Cheval de Troie russe".

Enfin, nous terminerons ce tour d'horizon des partenaires de EU DisinfoLab avec " Defending Democracy " dont la profession de foi illustre clairement le problème :

La Russie de Vladimir Poutine a lancé une guerre hybride contre l'Occident - une guerre contre la Démocratie, l'État de droit et notre mode de vie. Alors que nos gouvernements ont lentement saisi l'ampleur et l'urgence de la menace, ils n'ont pas encore trouvé une réponse claire et unie.

L'ennemi veut perturber notre société, discréditer nos institutions et miner notre confiance pour que nous nous retournions contre nous-mêmes. Le retour de politiques illibérales, nativistes [NdT : promouvant les habitants "de souche" au détriment des migrants] et xénophobes - souvent financées par Moscou - suggère que nous risquons de perdre la bataille. La capacité des hackers pro-Kremlin, des campagnes de désinformation et des algorithmes ne rendant aucun compte visant à corrompre nos médias sociaux et les moteurs de recherche empoisonnent la vie de notre démocratie.

La guerre contre l'Occident est une guerre contre la Vérité. Tout ce qui nous tient à cœur est menacé : notre confiance dans l'État de droit ; notre confiance dans les institutions publiques et les élections équitables ; notre confiance dans le savoir et la science ; notre confiance dans le journalisme et les médias ; et peut-être surtout, notre confiance dans un sens commun de décence et de cohésion sociale. Notre Démocratie est en jeu, et nous devons la défendre.

Défendre la Démocratie est une initiative indépendante et non partisane. Nous travaillons pour une réponse transatlantique plus forte à la guerre hybride du Kremlin contre nos démocraties.

Mais revenons au cas de Nicolas Vanderbiest. Il se présente souvent comme "doctorant" :

En fait il a eu en 2013 un Master en communication, et donne des cours de Média training ( source) :

C'est évidemment en lien avec ses travaux, mais on note qu'il n'a a priori pas la formation de "data scientist" qu'on aurait pu attendre pour traiter de telles données. Mais peut-être que d'autres personnes réalisent ce travail.

Il a un blog, dont il est l'auteur :  Réputatio Lab - qui ne brille pas par sa transparence :

Ce site est appelé le "Laboratoire des Crises, de la Réputation et des phénomènes d'Influence" dont on aimerait savoir si c'est vraiment un Laboratoire de recherche, ou simplement le nom de son blog... Ceci semble étrange, car du coup on ne sait plus si M. Vanderbiest est doctorant, chercheur pour EU Disinfo Lab ou consultant  pour son autoentreprise (ce dont il a évidement parfaitement le droit).

Or sur son blog figure aussi ceci :

C'est donc un lien vers "son agence" Saper Vedere - qui est une autre structure commerciale, créée en aout 2017 ( source) :

Mais classée en "Organisation de salons professionnels et de congrès", ce qui ne semble pas être son activité principale, vu qu'elle indique être une agence de consultants en analyses de données :

L'équipe dirigeante comprend les 3 dirigeants de EU DisinfoLab : Nicolas Vanderbiest, Alexandre Alaphilippe (titulaire d'un "Master's degree en Corporate and administration communications" obtenu à Clermont-Ferrand) et Gary Machado (bachelor en économie et un master en affaires européennes) :

La structure indique avoir 7 autres salariés. Joli résultat pour une entreprise de moins d'un an - qui a, en plus, ouvert des bureaux à Washington :

Le marché américain étant confié à  Grégory Rohde :

qui a travaillé 11 ans dans administration américaine, et se présente comme l'ancien conseiller principal du Président américain pour les télécommunications (en 1999).

On arrive au final à ce schéma de la nébuleuse, qui mélange allègrement "ONG", recherche et structures commerciales (source de l'illustration : @yannbisiou):

On peut facilement illustrer cette confusion des genres. Ici, sur le site de Saper Vedere, figure dans " Nos études " une analyse de l'ingérence russe dans les élections françaises de 2017 :

Or, cette étude figure aussi sur le site de EU DisinfoLab, qui la présente  comme sienne :

Sauf qu'on apprend incidemment sur le site de  Saper Vedere :

"This study was first published in French by Nicolas Vanderbiest on his blog Reputatiolab". Bref, les structures ne sont clairement pas étanches...

D'ailleurs, comme l'a montré le professeur  Yann Bisiou, Saper Vedere et Eu DisinfoLab partagent le même siège social :

Précisons un point intéressant. Sur les réseaux sociaux - hélas pour le respect de la vie privée - a circulé cette image d'une consultante, qui indique travailler pour EU DisinfoLab (mais pas sur l'étude Benalla) et Saper Vedere, et qui affiche son soutien à LREM :

Nicolas Vanderbiest a précisé ceci :

Il est surtout évident que l'on peut être militant et, heureusement, honnête et intègre dans son travail. On comprend dès lors mal le "on serait discrédité" si cette personne, qui a simplement signalé sur son profil Twitter son soutien à LREM, avait travaillé sur l'étude. Et a fortiori venant d'une structure qui s'estime crédible alors qu'elle est partenaire de l'Atlantic Council et de plusieurs organisations "anti-russes"...

Notons enfin que figure en pied de page une citation de... Gary Kasparov :

Le choix de cette personnalité très clivante, critique enragé du Président russe et américain, irrespectueux des choix de ces peuples, n'est probablement pas anodin :

On rappellera d'ailleurs, au niveau de son éthique, qu'en 2013, il a candidaté pour devenir Président de la Fédération mondiale d'échecs, offrant 500 000 dollars au Secrétaire Général en poste pour qu'il lui rapporte des voix. Cette violation des règles éthiques a entrainé  sa radiation pour deux ans de la Fédération... ( source)

II. Le Monitoring des élections françaises de 2017 par EU DisinfoLab

Comme on l'a vu précédemment, le EU DisinfoLab rappelle qu'il a réalisé (sic.) en 2017 un "Monitoring" de  l'élection Présidentielle française piloté par Nicolas Vanderbiest :

On voit cependant que le Monitoring a été... très  limité et orienté, se limitant à analyser une éventuelle influence russe :

Le tout avec des critères méthodologiques très... limités :

Ainsi, il suffit apparemment de 10 interactions avec Sputnik ou Russia Today pour rentrer dans le spectre de "l'influence russe" en France.

Bref, le centre d'intérêt principal de cette association (qui, à l'évidence, ne respecte d'ailleurs pas les conditions d'indépendance pour être qualifiée d'ONG au sens français du terme) a donc porté sur l'influence russe en France. Influence que l'on peut à l'évidence qualifier de quasi-nulle quant à la capacité d'influencer le résultat final de l'élection.

A contrario, le fait que le Président élu et le Premier Ministre soient des membres lauréats de la French-American Foundation n'aura en revanche donné lieu à aucune étude de cet organisme sur l'influence américaine en France... ( source)

C'est dommage, car ce genre d'information permet de mieux appréhender la problématique de l'absence de réelle réaction du gouvernement français aux sanctions américaines  visant désormais régulièrement nos entreprises...

III. L'étude de Nicolas Vanderbiest sur l'affaire Benalla

Rappelons que l'affaire Benalla démarre le 18 juillet à 20h00 avec  cet article du Monde dévoilant le scandale :

Dès le 23 juillet, Nicolas Vanderbiest sort une première analyse sur son blog :  Affaire Benalla sur les réseaux sociaux : où la résurrection des partis de l'opposition ( archive)

Nous vous laissons la consulter. Ce n'est pas une étude scientifique, c'est plus une réaction à chaud sur la communication. Elle comprend un mélange de quelques graphiques intéressants et de commentaires (un peu creux) :

"Une polémique doit être tuée le plus rapidement possible pour éviter qu'elle ne prenne de l'importance"

Et enfin celui-ci, qui justifie le titre du billet "la résurrection des partis de l'opposition" (sic.) :

Ainsi, on apprend que les communautés qui ont activement tweeté sur l'affaire Benalla sont "la droite et l'extrême-droite", "la France insoumise", "la communauté médiatique" et "une communauté d'isolés qui ont élargi l'audience" (sic. et resic. - c'est peut-être la communauté d'Asselineau...). Bon, bref, tout ça pour dire que c'est l'opposition parlementaire, soit 70 % du pays qui a tweeté...

Comme on le voit, on ne dispose ici que de quelques platitudes, et d'aucune note scientifique rigoureuse, expliquant la méthodologie appliquée.

IV. Les tweets de Nicolas Vanderbiest sur le "gonflage numérique" de l'affaire Benalla

Le 27 juillet Nicolas Vanderbiest donne des chiffres plus précis, parlant de "11 millions de tweets en français" venant de 214 000 comptes :

Première question méthodologique : comment sont identifiés les tweets sur l'affaire Benalla ? Quels sont les mots clefs retenus ? (et comment sait-on que ce sont des tweets "en français" et pas des tweets de la presse étrangère par exemple). Une piste de réponse est là (sauf pour la langue) :

Il faudrait donc connaitre tous ces "mots clés possibles et imaginables". Et en particulier savoir si un mot clé "Macron" seul y figure, car il est difficile de savoir si un tel tweet se rattacherait ou pas à l'affaire... C'est un point qui semble central, car pouvant donner des résultats très différents :

Edit : on a un peu plus d'informations sur ce point ( source) :

Le 28 juillet, l'auteur découvre Twitter et le "militantisme" - qui est, rappelons-le, un élément important de la Démocratie... :

Deuxième question méthodologique : comment Nicolas Vanderbiest définit-il scientifiquement un "bot" et du "militantisme" ?

Mais c'est le 30 juillet que l'auteur dérape. Il commence avec cette information sur la concentration des auteurs :

On note qu'on est étrangement passé de 11 millions à 4 millions de tweets sur l'affaire Benalla. Dont 1,8 million de tweets auraient donc été écrits par 2 600 comptes.

On a cette précision toute scientifique :

#DeLHumain...

Troisième question méthodologique : comment Nicolas Vanderbiest définit-il scientifiquement un "troll" ?

Comme le chiffre est assez élevé, on peut se demander si, contrairement au terme utilisé, les retweets seraient comptabilisés comme des tweets - ce qui serait quand même étonnant.

Quatrième question méthodologique : comment sont traités les Retweets dans l'étude ? (Edit : l'auteur a confirmé que les Retweets sont bien considérés comme des tweets)

Nicolas Vanderbiest parle alors d'un "gonflage numérique puissance 20" (sic), formulation malheureuse qui pourrait laisser penser à une manipulation, alors que rien n'indique qu'il ne s'agit pas d'un phénomène normal pour ce type d'affaire.

Cinquième question méthodologique : comment Nicolas Vanderbiest définit-il scientifiquement un "gonflage numérique" ?

On comprend mal où est le problème, quand on connait Twitter. On sait bien que la communauté des réels créateurs de contenus sur Twitter est assez concentrée. Par exemple, cette étude de 2013 montre ceci ( source) :

Sur 864 millions de comptes :

  • 387 millions n'ont jamais tweeté (44 %), 255 millions (30 %) ont tweeté moins de 10 fois, 107 millions (12 %) moins de 100 fois - dont plus de 80 % des utilisateurs ne twittent quasiment pas.
  • seuls 42 millions (5 %) on tweeté dans les 24 dernières heures, et 38 millions (5 %) de plus dans la dernière semaine

En France, selon les chiffres Médiamétrie de mai 2017, Twitter comptabilise 21,8 millions d'utilisateurs mensuels et 4,3 millions d'utilisateurs par jour ( source).

Ainsi, 4 millions de tweets sur l'affaire Benalla pour 4 millions d'utilisateurs quotidiens, cela semble raisonnable vu l'ampleur du scandale qui s'affichait à la une de tous les médias...

Bref, ce que l'auteur appelle "gonflage numérique" n'est probablement qu'un fonctionnement assez normal de Twitter en cas de grosse information qui buzze... :

En tout cas il faudrait des analyses précises de nombreux autres cas pour pouvoir conclure a à un phénomène particulier...

L'auteur indique : "À titre de comparaison, MeeToo, BalanceTonPorc et JeSuisCharlie sont inférieurs". Ce qui est bien évident, on a des phénomènes différents ; l'un, MeeToo est une libération de parole des femmes, dont chacune va peu twitter, et les tweets d'anonymes auront peu de retweets ; JeSuisCharlie est également de nature à susciter peu de retweets de chaque tweet.

On pourrait d'ailleurs définir un indicateur pour les analyses : le pourcentage de twittos qui ont réalisé 50 % des tweets, ce qui permettrait de comparer les phénomènes.

Sixième question méthodologique : pourquoi Nicolas Vanderbiest ne donne-t-il pas une dizaine d'autres exemples de même type pour analyser la façon dont se propage l'information sur Twitter ?

D'ailleurs, au détour d'un tweet, le chercheur indique que la rixe Booba / Kaaris aurait généré 700 000 tweets (dont il n'analyse hélas pas la propagation) !

Ce seul chiffre laisse songeur quant à l'effervescence autour de l'analyse de l'affaire Banalla sur Twitter...

V. "L'écosystème russophile" de Nicolas Vanderbiest

Mais c'est avec ce tweet que Nicolas Vanderbiest va lancer la polémique :

Il sort de son chapeau un "écosystème russophile" et jette en pâture le compte "Ami Criméen @PoteRusse" - dont nous reparlerons plus tard.

EU DisinfoLab a alors diffusé l'information - et on appréciera la rigueur scientifique de l'expression "comptes russes" et la précision des mots, sur un sujet aussi sensible :

corrigeant par la suite :

les "comptes russes" devenant des "comptes pro-russes" c'est à dire "identifiés comme diffusant des messages pro-russes ou provenant de médias du Kremlin" (sic.)

Bien sûr, se posent dès lors les questions suivantes :

Septième question méthodologique : comment Nicolas Vanderbiest définit-il scientifiquement un "écosystème russophile" ?

Huitième question méthodologique : pourquoi avoir choisi de définir spécifiquement un "écosystème russophile" ? Est-il prévu, par déontologie élémentaire, de définir et mener des études avec un "écosystème américanophile", "écosystème europhile", "écosystème sinophile" etc...

On supposera évidemment que EU DisinfoLab, en raison de ses liens avec l'Atlantic Council et les institutions bruxelloises figurera dans les deux premiers, et qu'il faudra mesurer son influence sur la perception de l'affaire Benalla avec le très fort bruit médiatique qu'il a généré la semaine passée - et qui semble sans commune mesure avec le bruit médiatique qu'est capable de réaliser "l'écosystème russophile"...

Le chercheur a cependant fini par donner quelques informations :

#RussophilePasRusse

Neuvième question méthodologique : comment Nicolas Vanderbiest définit-il scientifiquement une personne "russophile" ? Et comment qualifie-t-il une personne qui n'est pas "russophile" - ce qui semble être son cas ?

#PersonneMalveillanteÀLasoldeDIntérêtsÉtrangers (P.S. : quand on est partenaire de l'Atlantic Council, et payé par Twitter, on est quoi ?)

#PasPossibleÀPouver

#JusteUnIndicateur...

Bref, on comprend, a priori, que, pour intégrer "l'écosystème russophile" il suffit d'avoir retweeté beaucoup d'articles de RT et Sputnik. Et ce, a priori, que le contenu ait été faux, tendancieux, biaisé, ou parfaitement factuel, un peu dans ce style :

Sauf qu'en fait il semble y avoir un critère (non explicite) de "désinformation en rapport avec l'intérêt russe" :

Dixième question méthodologique : Nicolas Vanderbiest a-t-il bien ainsi intégré ainsi les comptes dans cet écosystème ? A-t-il tenu compte de volonté de désinformer ? Si oui, comment, quels en sont les critères ? Y a t-il des critères de diffusion de désinformation en lien avec "l'intérêt gouvernemental" ou "l'intérêt américain" ? Sinon, pourquoi ?

VI. De la désinformation par les grands médias à la récupération politique

En cette période creuse, certains médias se sont donc jetés sur ces "informations" plus que douteuses.

La première a avoir œuvré au "gonflage numérique" de ceci a été la journaliste de BFM Elsa Trujillo, qui a apparemment été la première à publier cet article le 1er aout à 11h00, qui, sans vérification et sans disposer d'une étude détaillée, fait confiance à l'officine EU DisinfioLab, titre sur le "gonflage numérique" et parle incidemment de "la communauté russophile" :

On note qu'elle affiche dans l'article le tweet avec la photo du compte ["@PoteRusse"...] Et on découvre la vision d'Alexandre Alaphilippe :

"Beaucoup n'interagissent pas sous leur vrai nom et sont difficiles à tracer. A ce stade, nous ne sommes pas capables de préciser d'où ils viennent et de quelle façon ils ont été créés"

Il est quand même fascinant de voir fleurir tant de personnes qui souffrent à l'évidence de leur échec à pouvoir exercer le métier de leur rêve : policier...

Quelques heures après, l'ancien secrétaire d'État Frédéric Lefebvre, membre du groupuscule centriste Agir, récupère l'affaire pour venir en aide au gouvernement en interpellant la commission d'enquête parlementaire ( source) :

Il n'hésite pas pour ce faire à lancer une rumeur "complotiste" parlant "d'une manipulation d'ampleur destinée à déstabiliser l'exécutif". Plus c'est gros, plus ça passe !

Enfin, ça passe mieux quand on a un journal ami pour reprendre sa désinformation - ici  l'Opinion de Nicolas Beytout, qui agira via la journaliste Ivanne Trippenbach le 3 aout au matin qui titre sur le concept "russosphère" :

Gageons qu'avec une telle éthique, cette journaliste ira loin...

 ITrippenbach05/08/2018 09:45:23 réponse à ITrippenbach 2  2  2099/2121
Alors pourquoi parle-t-on d'un "gonflage numérique" sur Twitter dû à des comptes d'extrême droite ou d'extrême gauche ou russophiles dans l’#AffaireBenalla ? Thread du dimanche matin

Dans la foulée, l'AFP sort une dépêche sur le sujet, parlant (a priori) "d'inondation de Twitter", le tout sans vérification ni enquête ( source) :

Le chef du service politique de l'AFP, Christophe Schmidt, s'empresse de retweeter l'information, racontant un peu n'importe quoi au passage (mais il ne fait que citer "l'expert") :

 cschmidtafp03/08/2018 17:14:26  63  69  5697/850
Près de la moitié des tweets sur l'affaire #Benalla ont émané de comptes Twitter "pro-Mélenchon", "pro-Rassemblement national" et "russophiles", dont certains sont automatisés, selon une analyse de l'ONG @DisinfoEU.#AFP u.afp.com

On est vraiment dans le néant informationnel :

Mais bon :

Le Président de la République approuve cette bannière Twitter

L'information de l'AFP tourne en boucle dans les médias perroquets ( source) :

Mais on note que certains, ici  Les Échos, savent rajouter LA petite phrase pour une bonne information des lecteurs :

le tout en faisant croire que c'est l'AFP qui l'a écrite - c'est un métier !

On note aussi que l'AFP endosse sans la moindre prudence la narrative de "l'ONG luttant contre la Désinformation" :

La dépêche AFP permet au gouvernement de surfer sur la vague du complotisme :

Interrogé par le journaliste Olivier Tesquet (plus rigoureux que ses confrères) sur le risque de récupération politique, Nicolas Vanderbiest se montre à la hauteur du problème :

On pourrait se demander si, face à la récupération politique de certaines études ou de certaines actualités par des partis d'opposition particulièrement décriés, ces mêmes personnes se contenteraient d'un « c'est leur souci » - mais passons...

Quoiqu'il en soit, il faut souligner que cette attitude est assez en phase avec le fait que le compte Twitter d'EU DisinfoLab n'hésite pas à participer à cette désinformation, en relayant par exemple ceci :

mais surtout, ce qui est bien plus grave, cela :

Cependant, la palme revient au journaliste belge Frédéric Rohart, qui dans  le journal belge l'Écho écrit ceci le 1er aout :

Que l'activité soit anormale quand survient un scandale d'État anomal n'est pas étonnant. Et c'est même plutôt salutaire pour la Démocratie.

#Complotisme ?

Étonnant ces militants qui s'organisent en vue d'élections, c'est suspect...

Soulignons quand même que des journalistes de qualité gardent les pieds sur terre. Il ne faut pas mettre toute la profession dans le même sac, il reste des professionnels intègres. Citons par exemple Géraldine Woessner d'Europe 1 (@GeWoessner) :

Samuel Laurent a aussi réagi, rappelant quelques vérités :

Bon, hélas, tous ne sont pas capables de déceler les évidents problèmes méthodologiques de cette étude :

VII. Fact-checking de Nicolas Vanderbiest : la victime crimméenne

Revenons à Nicolas Vanderbiest et à son "écosystème russophile" :

Donc "on ne parle pas de gens qui aiment bien aller passer leurs vacances à Moscou ou qui aiment lire Tolstoï". Eh bien analysons donc le compte qu'il a délibérément mis en avant, @PoteRusse, alias Ami Criméen. Ce compte est un petit compte de 700 abonnés qui parle beaucoup de la Crimée :

Dès le 30 juillet, des twittos s'étonnent du chiffre de 500 tweets en moyenne en 1 semaine qui ressort de l'analyse, se demandant à raison comment créer autant de "contenu intéressant" :

Notre victime réagit à cette discussion en indiquant qu'il n'est pas un bot, et qu'il a juste retweeté pendant ses vacances l'affaire Benalla qui l'a choqué :

Il demande même à Nicolas Vanderbiest des explications - vu qu'il n'a pas pris la peine de le contacter avant de le clouer au pilori :

Sans réponse, il voit alors son compte s'afficher dans la presse, d'abord BFM :

Puis l'Opinion où il est nommément cité dans l'article :

Il a beau alerter Ivanne Trippenbach - il n'a pas de réponse :

Il tente même de demander aux journalistes un droit de réponse - en vain évidemment :

Apeuré, il décide de ne plus twitter sur la politique - il s'était malheureusement cru en Démocratie, le pauvre... :

Ce n'est qu'au bout de 5 jours qu'il aura une sèche réponse de Vanderbiest à ses nombreux tweets :

Ah bon ?

Eh bien nous avons donc analysé l'activité de l'Ami Criméen, et voici les résultats :

Sur ses 148 tweets en une dizaine de jours, 22 tweets en tout et pour tout ont un lien direct ou indirect avec l'affaire Benalla :

Critiquer BHL : un signe de bonne santé mentale

Sur ces 22 tweets, seuls 2 disposent a priori d'un mot clé utilisable sur des requêtes de masse de qualité ("benalla") - les voici :

On notera les 0 retweets de cette propagande de la russosphère...

Ainsi, le compte Ami Criméen est très, très, loin d'avoir twitté autant qu'on le lui repproche sur l'affaire Benalla.

En revanche, il a pas mal retweeté d'informations :

Il a réalisé plus de 200 retweets comprenant le mot "Benalla", mais ce n'est que 28 % de ses retweets totaux.

Si on regarde sur quelques mois, c'est un compte qui réalise 20 à 30 retweets par jour, sur différents sujets. Pendant l'affaire Benalla, il a doublé ses retweets - vu qu'il indiqué avoir été en vacances.

Ainsi (et c'est confirmé) le EU DisinfoLab compte les retweets comme des tweets - ce qui change considérablement l'analyse, vu que les comptes ne sont alors pas producteurs de contenu, mais simples diffuseurs.

Onzième question méthodologique : Nicolas Vanderbiest a-t-il donc compté les retweets de ce compte comme des tweets ?

Voilà certains de ses fameux retweets :

Cessons là cette analyse - qui a de quoi rendre mal à l'aise s'agissant du comportement d'un de nos concitoyens.

Le compte AmiCriméen semble bien être (jusqu'à preuve du contraire), simplement le compte d'un citoyen français "lambda", qui a le malheur de bien aimer une région de Russie, et d'avoir retwitté activement au moment de l'affaire Benalla, scandalisé par cette affaire d'État. Ce qui est l'attitude qu'on peut attendre d'un citoyen attentif aux affaires de son pays.

Bilan : il a été calomnié par Nicolas Vanderbiest, qui n'a pas pris la peine de la contacter, puis par des journalistes perroquets incapables de faire fonctionner leur esprit critique et de vérifier les informations. Et maintenant, apeuré, il craint de devoir rendre des comptes devant la commission d'enquête et, tel un citoyen chinois ou saoudien, ne veut plus militer politiquement sur les réseaux sociaux...

Bref, du bien "bon boulot"...

Douzième question méthodologique : pourquoi Nicolas Vanderbiest n'a-t-il pas pris la peine de contacter ce compte avant de le clouer publiquement au pilori, afin de valider son analyse ?

VIII. Des erreurs et biais grotesques disqualifiant l'étude ?

Revenons sur le cœur de l'analyse de Nicolas Vanderbiest - les fameux "4 millions de tweets" :

Alors que cette officine se plaint, comme on l'a vu, de ne pas disposer des adresses IP, le gros problème est surtout de ne pas disposer, pour chaque tweet du nombre d'impressions (quand un tweet a été placé dans une timeline) ou d'engagements (quand il y a une interaction), pour estimer le nombre de fois qu'un tweet a été lu :

En effet, si on veut mesurer l'efficacité de la passation d'information, ce qu'il faut mesurer c'est bien le nombre de lectures d'un tweet, et pas le nombre de tweets - la méthodologie est clairement incorrecte.

On le comprend avec l'exemple du compte AmiCriméen : on a vu que le chercheur considère donc que le compte AmiCriméen aurait eu beaucoup d'influence avec ses 200 ou 300 retweets ; mais ils ont uniquement touché sa très petite communauté de 700 abonnés (et sans forcément avoir une grande influence). Quand bien même il aurait twitté 1 million de fois, il n'aurait toujours touché que 700 personnes au maximum, mais serait considéré par le chercheur comme ayant réalisé un énorme "gonflage numérique". Cela ne sert à rien de twitter dans le vide...

À l'inverse, ce SEUL tweet du Monde qui a lancé l'affaire :

a été diffusé aux... 7 800 000 abonnés du Monde !

Or ce tweet ne compte donc que pour 782 tweets dans l'étude, ce qui reste ridicule en terme d'influence dans l'étude. Mais cela ne l'est pas du tout en réalité.

Treizième question méthodologique : pourquoi analyser simplement le nombre de tweets et non pas leur portée ?

De même, imaginons que chaque abonné du Monde ait lu ce tweet ; eh bien ce tweet seul aura quasiment informé tout Twitter... Les dizaines de milliers de tweets suivants, reprenant l'information, ne touchant que peu de personnes, et retombant régulièrement sur un des 7 800 000 comptes, n'auront informé quasiment personne, vu que l'information était déjà passée. Pourtant ils seront comptés comme "informatifs" par le chercheur, qui va même identifier qu'une partie vient de la "russosphère", alors que ces impressions redondantes ne devraient pas être comptées.

Enfin, rappelons que le fait que les retweets ne soient (a priori) pas différenciés des tweets pose aussi de lourdes questions méthodologiques. Car en quoi est-ce un problème si la "russosphère" retwitte en masse des articles du Monde ? C'est même très positif pour l'information des citoyens, et il convient de remercier ces twittos...

On retrouve d'ailleurs le même point que pour le "Russiagate" aux États-Unis, où on accuse la Russie d'avoir fait fuiter les mails d'Hillary Clinton. Tout le buzz porte sur le supposé rôle de la Russie, mais plus personne ne semble parler des mails, qui sont tous authentiques. C'est la même chose ici : tout le buzz a été fait autour de la "russosphère", mais, sauf erreur, il n'y a guère eu de fausses informations colportées qui auraient persisté. L'essentiel des retweets a concerné de vraies informations, et ont donc participé à un sain exercice démocratique visant à informer du mieux possible les citoyens. En quoi est-ce problématique ? Bien sûr, il y a eu aussi des tweets militants, engagés, parfois faux, mais ils sont probablement fort limités en nombre si les auteurs ont compté les retweets (de grands médias) dans leur étude, et n'auraient alors touché que des communautés limitées en nombre.

Enfin, pourquoi s'intéresser autant à Twitter, en présentant les choses comme si c'était LA source d'information des Français ? TOUTES les informations sur l'affaire Benalla sont venues des grands médias, et elles ont été reprises par tous les autres grands médias. Quand le Monde sort l'information, qui est reprise dans tous les JT, les Français sont presque tous informés - nul besoin de Twitter... La "Russosphère" sur Twitter n'aura évidemment eu qu'une influence marginale sur l'information du pays.

Ainsi, ces biais disqualifient l'étude pour comprendre comment l'affaire Benalla a été diffusée sur Twitter...

Tout ceci fait de nombreuses questions pour le EU DisinfoLab. Espérons que nous aurons rapidement des réponses - ils ont indiqué sortir très bientôt l'étude détaillée sur ce sujet....

2e partie de l'analyse à suivre demain...

 les-crises.fr

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