[Russeurope-en-Exil] L'affaire Benalla, « c'est la faute aux russes » ou la dernière excuses des dominants, par Jacques Sapir

05-08-2018 les-crises.fr 14 min #144372

les-crises.fr

Depuis quelques jours, une rumeur circule, complaisamment relayée par certains organes de presse : l’affaire « Benalla » aurait été gonflée 1 par des compte twitter qualifiés de « russophiles » puis de « russes » 2. On parle ainsi de la « russosphère » 3, mais aussi, et c’est très largement sous-entendu, d’une possible action du gouvernement russe….

L’interprétation tendancieuse d’une étude

Cette rumeur provient de premières communications d’un groupe de recherche, et qui ont été interprétées de manières il faut bien le dire très tendancieuses 4. Alors, il faut tout d’abord rappeler qu’une bonne partie de l’émotion autour de cette affaire, émotion justifiée, ne vient pas de twitter. Les télévisions ont enregistrées des pics d’audiences remarquables dans la période du 19 juillet au 1er août. D’autres indicateurs montrent aussi que l’intérêt a été réel et important. Ensuite, on peut s’interroger sur la méthodologie de l’étude initiale, méthodologie qui est loin d’être parfaite (ce qui est reconnu par les auteurs). Enfin, on doit s’interroger sur l’usage qui est fait par une certaine presse de cette étude, mais aussi par des membres du gouvernement, comme Benjamin Griveaux, afin de déconsidérer tous ceux qui s’interrogent à juste titre sur l’affaire Benalla 5. Benjamin Griveaux a ainsi affirmé lors du compte-rendu du Conseil des ministres « se réjouir que toute la transparence soit faite sur la diffusion de ce type de messages » et jugé positive l’initiative du groupe de centre-droit Agir, qui a demandé au président de la commission d’enquête du Sénat sur l’affaire Benalla, de faire en sorte que la commission se saisisse de « la manipulation attribuée aux comptes russophiles sur Twitter pour déstabiliser l’exécutif français. »

L’affaire Benalla est du domaine du réel

Rappelons donc tout d’abord que l’affaire Benalla, ou plus précisément l’affaire Benalla-Macron est du domaine du réel. Un collaborateur de l’Elysée est intervenu, sans mandat et sans invitation de la Préfecture de Police mais sous déguisement le faisant passer pour un policier, pour brutaliser des manifestants lors de la manifestation du 1er mai à Paris. Il est intervenu à plusieurs reprises, et pas seulement sur la place de la Contrescarpe comme on pouvait le penser initialement. Il a été certes sanctionné en interne, encore que la réalité de la sanction ne soit pas prouvée, mais l’Elysée aurait du prévenir le Procureur de la République et n’en a rien fait. Or, il a violé la loi à de multiples reprises, et c’est ce qui donne toute sa dimension judiciaire à cette affaire 6.

On a appris, par la suite que ce collaborateur avait un rôle réel plus important que celui qui lui avait été initialement reconnu par l’Elysée, qu’il possédait une arme, qu’il s’était fait aider par d’autres personnes, travaillant pour le parti LREM qui, elles aussi, détenaient des armes, armes qui furent saisies lors d’une perquisition au siège du dit parti. D’autres faits troublants sont venus démentir la « version officielle » de l’affaire ainsi que celle présentée par Alexandre Benalla au journal de TF-1 7. J’ai d’ailleurs publié une courte note sur ma page Facebook, reprenant les divers éléments de cette affaire 8, note qui a été reprise par l’agence russe Sputnik 9. Nous somme donc ici bien en France, et confrontés à une affaire réelle qui, à raison, ébranle le gouvernement et, au-delà, Emmanuel Macron.

Une étude où la méthode est cependant fortement idéologisée

Cette affaire a donc connu un grand retentissement sur Twitter. Une étude préliminaire montre l’audience qu’elle a eu 10. Nicolas Vanderbiest, qui est l’auteur de cette étude préliminaire, analyse bien les mécanismes de l’affaire : « les nouvelles vidéos, les éléments sur la connaissance de l’Élysée. Tout cela va beaucoup trop vite pour l’Élysée qui ne sait pas faire l’inventaire des actifs pour reprendre le contrôle ».

Il signale aussi, et c’est là que les problèmes se posent que « Un certain nombre de profils d’extrême droite sont quelque peu tendancieux pour ne pas dire autre chose. En effet, leur activité cumule plusieurs centaines de tweets sur le sujet pour atteindre plus de 1000 tweets à propos de la polémique (…) Ceci dit, il existe aussi des initiatives suspicieuses du côté de la République en Marche. Ainsi, tel un compte russe avec des prénoms et noms génériques, Alain Grand Bernard fait partie de ceux-ci. Décrit comme un « citoyen attentif », il est un des seuls au moment où la crise gronde et que les éléments manquent à écrire pour prendre la parole ».

Notons, qu’il reconnaît que LREM aurait pu chercher aussi à établir des contre-feux. Le compte Alain Grand Bernard a été signalé comme un faux compte. Il est donc évident qu’il existe aussi une « cellule Twitter » soit dépendante du LREM, soit dépendante de l’Elysée, qui intervient dans le débat à partir de faux comptes. Mais, ce qui pose problèmes est (1) l’identification spécifique de comptes qualifiés « d’extrême droite », (2) la référence à un « compte russe ».

Nicola Vanderbiest a twitté un document où il « définit » ce qu’il appelle les comptes « russophiles ».

Document 1

On constate que les critères tant de « définition » que « d’identification » posent énormément de problèmes. Il commence par reconnaître qu’il est « impossible sur la base d’une activité en ligne de qualifier quelqu’un comme une personne malveillante à la solde d’intérêts étrangers ». L’affaire aurait dû s’arrêter là. Mais il ajoute : « cependant comme les cas se multiplient d’ingérence russe dans le monde (preuve en Ukraine, USA ; Italie et France ». Autrement dit, la reconnaissance d’une impossibilité de définition est renversée par une opinion sur les supposés (réels ou non) cas d’ingérence. Rappelons que l’ingérence n’a pas été prouvée dans le cas de la France en particulier. Donc, nous avons une définition bancale. A cette définition bancale vient s’ajouter une méthode d’identification plus que discutable. Le fait de partager des contenus de Russia Today ou de Sputnik peut tout aussi bien signifier la volonté de diversifier ses sources d’informations, compte tenu des problèmes récurrents qui existent avec la presse « officielle » des pays occidentaux. On nage donc ici en pleine idéologie, et dans sa version la plus primaire, celle de « l’écran de fumée ».

C’est dommage car l’étude préliminaire n’est pas inintéressante. Elle montre que les adversaires politiques d’Emmanuel Macron se sont bien emparés de l’affaire. Mais, était-ce étonnant ?

Document 2

Que ces « communautés » se rejoignent dans un objectif commun n’est que très normal. L’étude ici est juste mais triviale.

La “reductio ad Putinem” stade suprême de la crétinerie journalistique

L’usage journalistique et politique de cette étude est, par contre, sidérant. La phrase « c’est la faute aux russes » devient l’excuse toute trouvée pour tout politicien dans le pétrin. Cela revient à faire de « l’influence russe » une sorte de Deus ex machina, qui expliquerait tous les malheurs du monde. Cela s’appelle tout simplement de la pensée magique.

Quant à la « reductio ad Putinem », elle devient elle aussi un de ces « arguments » avec lequel on cherche à faire taire toute opposition. Cela prouve, en un sens, à quel point les possédants et les dominants sont aujourd’hui dépourvus d’arguments solides. Par ailleurs, devant les immenses problèmes posés par la presse « officielle », et la divulgation institutionnelles de « Fake News » (qui va de la soi-disant « alliance » d’un député FI avec Marine le Pen, à l’histoire des bébés belges aux mains coupées par les allemands, en passant par la « preuve » agitée par Colin Powell que l’Irak disposait d’armes de destruction massive ») il est assez logique que les gens cherchent des moyens d’information alternatifs. C’est cette recherche que, par exemple, les trop fameux “décodeurs” du journal Le Monde ont aussi cherché à discréditer, mais avec des effets inverses à ceux souhaités.

Et c’est là que se révèle peut-être la dimension la plus perverse, mais probablement involontaire, de l’étude ici citée. En associant des médias comme Russia Today ou Sputnik à une sphère que l’on suppose complotiste, les auteurs ne se rendent pas compte qu’ils assimilent à ce supposé comportement complotiste une recherche de sources d’informations alternatives et que, ce faisant, ils accréditent tous les délires complotistes (qui sont une réalité par ailleurs, mais une réalité minoritaire).

Notes

1  bfmtv.com

2  lesechos.fr

3  lopinion.fr

4  reputatiolab.com

5  lesechos.fr

6  vududroit.com

7  lefigaro.fr

8  https://www.facebook.com/notes/jacques-sapir/les-incohérences-de-la-défense-dalexandre-benalla/1348634375266477/

9 Cette note a été publiée le 4 août 2018 sous une forme légèrement modifiée :  fr.sputniknews.com

 les-crises.fr

 Ajouter un commentaire