Espionnage : Des « informateurs » et des « contacts suspects » rappellent des périodes troubles. Par Stephen F. Cohen

12-07-2018 les-crises.fr 17 min #143577

Source :  The Nation, Stephen F. Cohen, 23-05-2018

McCarthyisme et souvenirs de première main des pratiques de surveillance soviétique.

Par Stephen F. Cohen

23 mai, 2018

Stephen F. Cohen, professeur émérite d'études et de politique russes à l'Université de New York et à Princeton, et John Batchelor [animateur radio, NdT] poursuivent leurs discussions (généralement) hebdomadaires sur la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Russie. (Vous pouvez trouver les épisodes précédents de ces conversations, qui en sont maintenant à leur cinquième année, sur  TheNation.com.)

Cohen a plusieurs réactions quant à la révélation récente qu'un « informateur » de longue date de la CIA et du FBI, le professeur émérite Stefan Halper,  avait été envoyé pour « communiquer » avec plusieurs membres de l'organisation de la campagne de Donald Trump en 2016. Il traite de chacun d'eux :

1.  En février, Cohen a demandé si le « Russiagate » était principalement un « Intelgate » [scandale du Renseignement, NdT], indiquant les rôles qu'avaient alors joué le directeur de la CIA John Brennan et le directeur du renseignement national James Clapper. La révélation au sujet de Halper, essentiellement un agent infiltré du renseignement est une preuve supplémentaire que les agences de renseignement américaines étaient profondément impliquées dans la genèse et la promotion des allégations du Russiagate de « collusion » entre Trump et le Kremlin. (Nous ne savons pas si d'autres ont été déployés clandestinement pour « enquêter » sur la campagne Trump, ni ce que les deux agences ont fait des informations de Halper, ou s'il était lié d'une manière ou d'une autre à Christopher Steele et son « dossier »).

2. Mais le problème n'est pas Trump, qu'on le soutienne ou non. Il est plutôt double : nos propres libertés civiles ; et, en ce qui concerne les allégations du Russiagate faites contre lui en tant que candidat et maintenant en tant que président, ou contre d'autres sous enquête, les organisations et les médias qui ne professent plus ni ne défendent ces libertés en tant que principes fondamentaux de la démocratie américaine. (Il peut s'agir d'un autre sous-produit de ce que quelqu'un a appelé un « syndrome de dérangement mental anti Trump ».)

L'ACLU [NdT : Union pour les libertés civiles individuelles], par exemple, ne semble pas avoir protesté haut et fort contre le renseignement ou les transgressions connexes à cet égard, le cas échéant.

Pire encore, dans  deux  articles et un éditorial, le New York Times défend inconditionnellement la mission clandestine de Halper. Il l'a fait en déclarant le russiagate sous-jacent comme  des « faits » qui « ne sont pas contestés » : « Il y a eu une conspiration sophistiquée de plusieurs années par des fonctionnaires et des agents du gouvernement russe, travaillant sous les ordres directs du président Vladimir Poutine, pour interférer dans l'élection présidentielle de 2016 en soutien à Donald Trump ». En fait, certains aspects de cette histoire ont été fortement remis en question par un certain nombre de critiques qualifiés, y compris Cohen, bien que leur remise en question ne soit jamais publiée dans le Times. Même s'il y avait un tel « complot sur plusieurs années », par exemple, comment le Times sait-il qu'il a été exécuté sous les « ordres directs » de Poutine ? En réalité, cette hypothèse repose uniquement sur deux sources sérieusement contestées : une "évaluation de la communauté du renseignement" de janvier 2017 et le dossier de Steele. Mais elles sont suffisantes pour que le Times affirme que les cibles de Halper avaient des « contacts suspects liés à la Russie » - que ces associés de Trump avaient « rencontré des Russes ou des personnes liées à la Russie ». En effet, le chroniqueur du Times, Paul Krugman, autrefois professeur à Princeton et lauréat du prix Nobel,  a tweeté comme Joseph McCarthy aurait pu le faire, l'appelant « trahison ». (Ces allégations sont si vagues et si vastes qu'elles pourraient s'appliquer aux rencontres avec de nombreux chauffeurs de taxi de la ville de New York. Certes, elles s'appliquent à Cohen lui-même, qui a eu des dizaines de « rencontres » et de « contacts » avec les Russes au fil des ans, y compris avec ceux liés au Kremlin.) Indicatif de sa mauvaise pratique dans la couverture de la Russie et de Russiagate, le Times commet ensuite des fausses déclarations factuelles sur trois des cibles de Halper. Le général Michael Flynn n'a rien fait de mal ou d'inhabituel en parlant avec l'ambassadeur de Russie à Washington en décembre 2016. D'autres présidents élus ont mis en place de telles « voies dérobées » vers Moscou, notamment Richard Nixon et Barack Obama. Carter Page n'a pas été « recruté par des espions russes ». Des agents russes ont essayé de le faire, mais il a aidé le FBI à les dénoncer et à les arrêter. Et Paul Manafort n'avait pas, à l'époque en question, « fait pression pour des intérêts pro-russes en Ukraine ». Au lieu de cela, il a exhorté le président de ce pays à accepter un accord commercial avec l'UE auquel Poutine s'était fermement opposé. Le Times termine en affirmant qu'aucune information recueillie par Halper (ou Steele) n'avait été rendue publique avant les élections de novembre 2016. En fait, un article faisant allusion à ces documents a été publié dès juillet 2016 par  Franklin Foer, puis par  Michael Isikoff et  David Corn. Le Times lui-même a publié un certain nombre d'articles insinuants sur des histoires « Trump-Poutine » ; des articles d'opinion accusateurs d'anciens chefs du renseignement, comme  Michael Morell de la CIA et  Michael Hayden de la NSA ; et ses propres éditoriaux avant l'élection. En effet, les allégations étaient si bien connues que dans leur débat du mois d'août, Hillary Clinton a accusé Trump d'être  la « marionnette » de Poutine.

Le Times n'était pas non plus le seul parmi les médias qui avaient déploré les violations des libertés civiles par le passé, mais que justifiaient l'opération Halper. Le Washington Post l'a également fait sans condition, comme dans  une chronique d'Eugene Robinson, qui a dénoncé les critiques de ces pratiques du Russiagate comme de la « diffamation des professionnels chevronnés » des agences. S'ils n'avaient pas dépêché Halper, a ajouté Robinson, cela aurait été « un terrible manquement au devoir ». Les partisans des libertés civiles pourraient considérer sa déclaration comme « épouvantable ».

Comme d'habitude, MSNBC et CNN étaient en accord avec le Times et le Post. Par exemple,  Don Lemon de CNN a invoqué James Clapper lui-même pour se porter garant de la mission d'infiltration de Halper : « C'est une bonne chose parce que les Russes menacent la base même de notre système politique ». Lemon n'a pas remis en question le raisonnement ou la perspicacité de Clapper, pas plus qu'il n'a retenu quelqu'un qui aurait pu le faire. Le nouveau culte du renseignement est une orthodoxie du courant dominant.

3. Pas un mot sur les libertés civiles constitutionnelles dans cette couverture médiatique, malgré les thèmes « informateurs » et « contacts » - le Centre pour le progrès américain, parrainé par Clinton, a récemment publié plus de 70 « contacts » prétendument suspects entre les gens de Trump et la Russie - qui auraient dû rappeler à certains rédacteurs, écrivains ou producteurs les pratiques de l'ère McCarthy. (Pour un rappel efficace, lisez le livre de l'ancien rédacteur en chef et éditeur de The Nation, Victor Navasky  Naming Names , largement salué).

4. Mais Cohen se souvient plutôt de l'époque où il vivait périodiquement en Russie soviétique de 1976 à 1982, lorsque les autorités l'ont banni du pays (jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en 1985) parmi les dissidents ouverts et les non-conformistes du Parti communiste à demi enfermés, sous l'état de surveillance « végétatif » de Brejnev. Les amis russes soviétiques de Cohen l'appelaient « végétatif » parce que l'époque des arrestations arbitraires massives, de la torture et des exécutions de Staline était depuis longtemps révolue. La répression par le KGB se caractérisait désormais par des tactiques « plus douces », comme celles d'informateurs clandestins et d'accusations de « contacts avec l'impérialisme américain et la CIA ». Cohen a été rapidement instruit par ses amis de Moscou sur la façon de détecter les informateurs ou, en tout cas, d'être toujours conscient qu'ils puissent être présents même lors de réunions intimes, même « amis ». Et, en tant qu'Américain vivant parmi les individus visés, il a pris toutes les précautions nécessaires pour éviter d'être cet accablant "contact". Néanmoins, en fin de compte, Cohen a été cité par le KGB dans des affaires contre au moins deux dissidents éminents, l'un emprisonné et l'autre poursuivi. (Les deux sont devenus par la suite des figures très en vue des droits de l'homme sous Gorbatchev et Boris Eltsine : l'un à la tête de l'organisation Memorial, l'autre en tant que fondateur du Musée d'histoire du Goulag de Moscou.)

5. La surveillance était, bien sûr, très différente et beaucoup plus conséquente dans l'Union soviétique généralement répressive pré-Gorbatchev qu'en Amérique aujourd'hui. Mais un certain nombre d'épisodes des deux côtés impliquaient des professeurs qui étaient des agents du renseignement. Dans la saga du Russiagate, il y a déjà Halper et le ténébreux professeur Joseph Mifsud, qui s'est lié d'amitié avec le très insignifiant, très inexpérimenté et malheureux George Papadopoulos. (On a dit à l'origine qu'il s'agissait d'un « atout » du renseignement russe, mais il semble que Mifsud ait réellement travaillé pour le renseignement britannique. Quoi qu'il en soit, il a disparu.) Cela ne devrait pas nous surprendre. Les agents de renseignement américains ou russes ne sont pas tous des assassins, des recruteurs ou même des espions. Certains sont des chercheurs hautement qualifiés qui occupent des postes dans des collèges et des universités, comme cela a été le cas en Russie et aux États-Unis. En conséquence, Cohen lui-même a eu au fil des années des « contacts » personnels avec plusieurs « officiers du renseignement » soviétiques et post-soviétiques. Deux détenaient le grade de général, les deux étaient affiliés à des établissements d'enseignement supérieur (l'un en tant que professeur), c'est là que Cohen les a rencontrés pour la première fois. Un autre général dirigeait les archives de l'ancien KGB (aujourd'hui FSB). Les autres, plus jeunes, travaillaient sur leurs thèses de doctorat (une condition préalable à l'avancement) dans les mêmes archives de l'ère Staline où Cohen faisait des recherches pour un livre. Cohen a pris de nombreux déjeuners et pauses pour fumer avec eux. La plupart des discussions ont porté sur la connaissance de la terreur stalinienne des années 1930, bien qu'ils aient parfois erré jusqu'aux préoccupations actuelles - y compris si le bourbon du Kentucky de Cohen était supérieur à la vodka russe. Aucun sujet « suspect » n'est jamais apparu.

6. L'affaire Halper devrait obliger chacun d'entre nous à décider si les hauts responsables des agences de renseignement américaines - ce que Cohen a appelé Intelgate - ont joué un rôle répréhensible, ou pire, dans ce qui pourrait être la pire crise politique de l'histoire américaine moderne : le Russiagate. Quoi que nous décidions, personne, surtout les partisans de la « Résistance » anti-Trump, ne devrait oublier une leçon politique du XXe siècle : la fin justifie rarement, voire jamais, les moyens.

 Stephen F. Cohen est professeur émérite d'études et de politique russes à l'Université de New York et à l'Université de Princeton et rédacteur en chef de The Nation.

Source :  The Nation, Stephen F. Cohen, 23-05-2018

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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