Olivier Bonfond : « Les peuples disent non au néolibéralisme »

10-07-2018 cadtm.org 8 min #143466

Un entretien avec l'économiste belge Olivier Bonfond, pour le journal  La Marseillaise.

Depuis sept ans, Olivier Bonfond récolte toutes les propositions qui peuvent faire mentir la phrase de Margareth Thatcher : « There is no alternative » (Il n'y pas d'alternative). Une phrase contractée en « TINA », brandie par tous les tenants du néolibéralisme. Il les a réunis dans un ouvrage intitulé Il faut tuer TINA (éd. Le Cerisier), dont il détaillera le contenu lors des Rencontres déconnomiques en Cévennes (voir ci-dessous).

  • 200 propositions alternatives aux logiques néo-libérales sont détaillées par Olivier Bonfond dans son ouvrage
  • 50 milliards d'euros pourraient être économisés par la France tous les ans, si les États pouvaient directement emprunter à la Banque centrale européenne (0% d'intérêts) plutôt qu'aux banques.

La Marseillaise : Quel est l'objectif de votre livre ?

Olivier Bonfond : Face à un discours qui dit : il n'y a pas d'alternative, le néolibéralisme est l'horizon indépassable de l'humanité, la liberté des mouvements de capitaux est quelque chose sur quoi on ne peut pas revenir, les multi- nationales et la finance sont trop puissantes... toute une série d'idées préconçues qui sont très présentes dans la tête à la fois de nos dirigeants mais aussi d'une large partie de la population, mon objectif est de montrer qu'en fait, il y a des alternatives.
Elles sont simples, elles sont cohérentes et crédibles et elles pourraient être mises en oeuvre immédiatement s'il y avait de la volonté et du courage politique. Ce que je montre dans mon livre, c'est qu'elles ont déjà été appliquées à différents moments de l'Histoire et que cela a très bien marché. Il y a des solutions pour remettre les banques à leur place, pour réduire radicale- ment le poids de la dette, pour contrer les multinationales, et ce ne sont pas des propositions qu'on peut retrouver seulement sur des pancartes de manifestation.

Dans quel but ?

O. B. : L'accroissement des inégalités, de la précarité, de l'exclusion sont des choses que personne ne peut nier. Mais il y a aussi toute la dimension écologique qui est très importante : l'acidification des océans, l'effet de serre, le dérèglement climatique, la pollution des rivières, la question du plastique... La liste est si longue. J'essaye de montrer dans mon livre que si on veut résoudre les crises sociale, économique, écologique et aussi peut-être migratoire, il faut réellement changer de modèle et ne plus se baser sur la logique du profit, de la concurrence, de la compétition, de l'individualisme, mais construire un modèle économique basé sur la coopération et la redistribution des richesses. Il est possible de vivre mieux tous ensemble.

Votre discours alternatif ne se heurte-t-il pas à une conception néolibérale dominante ?

O. B. : Il ne faut justement pas être trop défaitiste. C'est vrai qu'en Europe la logique néolibérale reste très dominante. Mais ce n'est pas parce que les gouvernements en place sont aveuglés et do- minés par cette logique que n'émerge pas une conscience politique collective. En France, avec Emmanuel Macron, c'est vrai qu'on approfondit l'offensive néolibérale, c'est une poli- tique pro-business, pro-entreprise et très peu sociale. Mais n'oublions pas que les idées de gauche, sont loin d'être négligeables. La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon est passée à deux doigts du second tour [des élections présidentielles, Ndlr] et donc de diriger le pays. Au Royaume-Uni, malgré le Brexit, on a vu la plus grande progression électorale depuis 1945 pour le Parti travailliste, qui est dirigé à l'heure actuelle par Jérémy Corbyn, c'est-à-dire l'aile gauche du parti. Avec des propositions toutes simples de nationalisation des chemins de fer, de renforcement de la sécurité sociale, d'augmentation du salaire minimum, il a acquis une grande légitimité qui se concrétise dans les urnes. Aux États-Unis, Trump a été élu mais n'oublions pas que Bernie Sanders a réussi à faire une campagne très puissante et a convaincu 14 millions de citoyens américains de voter pour un programme de gauche, pas socialiste mais presque. Les peuples disent non à TINA et aux politiques néolibérales. La question clé, c'est com- ment faire pour que les choses se transforment. Il faut essayer de montrer aux gens qu'il est possible de changer le visage de notre société, pas en construisant des murs, pas en stigma- tisant les victimes de la crise, mais justement en pointant les responsables de la crise financière et économique et en prenant des mesures très simples pour les neutraliser et redistribuer les richesses.

Quelles seraient les premières mesures à mettre en œuvre ?

O. B. : Il ne faut pas envisager les alternatives de manière isolée. Il faut toujours qu'elles se combinent pour créer un en- semble cohérent. Il est clair que la dette en Europe est une question clé. Elle sert de prétexte pour imposer à tous les peuples européens des politiques d'austérité néolibérales qui aggravent la situation. Je mets donc en avant 13 propositions pour la réduire. L'une d'elles, la plus simple, est de réformer la Banque centrale européenne (BCE) et supprimer l'article 123 du traité de Lisbonne pour permettre aux États de se financer avec des prêts à 0% auprès de la BCE. Les banques perdraient un peu d'argent, mais surtout la capacité de menace qu'elles ont sur les États. Le problème de cette mesure, c'est que pour modifier un traité, il faut l'unanimité des pays membres. Mais ce n'est pas parce que c'est difficile qu'on ne peut pas exiger de nos représentants qu'ils dé- noncent le caractère aberrant et scandaleux de cet article.
Par ailleurs, il y a des dettes illégales et illégitimes, comme en Grèce, qui pourraient être remises en cause, à la suite d'un audit, avec des suspensions de paiement. On fait croire à la population européenne que sus- pendre la dette provoque la catastrophe inexorablement, or l'Histoire nous montre l'inverse. Il y a eu 169 suspensions de paiement entre 1950 et 2010 : des économistes du FMI et de Harvard qui les ont analysées ont conclu non seulement qu'il n'y a pas de catastrophe, mais en plus que c'est le début de la récupération économique.
Après, il y a la question de la liberté des mouvements de capitaux. C'est l'argument le plus puissant mis en avant par les multinationales, la droite et les puissances de l'argent : l'idée que les investisseurs et les capitaux vont fuir et qu'on ne peut donc rien faire. Je montre que c'est faux. De nombreux pays ont appliqué un contrôle sur les mouvements de capitaux qui a très bien marché. C'est le cas de l'Islande en 2008. Le Fonds monétaire international estime que c'est notamment pour cela que le pays a pu se stabiliser et relancer son activité. La Chine contrôle aussi ses mouvements de capitaux : l'ONU a mis en évidence que ça lui a permis de ne pas être touchée lors de la crise de l'Asie du sud-est en 1998. Autre possibilité, la mise en place d'un système de caution : les capitaux peuvent entrer dans le pays, mais 30% de l'investisse- ment est bloqué sur un compte du trésor public pour vérifier, après 1 an ou 2, si les engagements ont été respectés pour récupérer cette caution. Tous les citoyens le comprennent : quand ils partent en vacances et louent une voiture en payant une caution de 500 euros, ils y font attention et la ramènent. Ça ne coûte rien à personne mais permet de pousser les investisseurs à ne pas venir spéculer, marcher sur leurs engagements ou autre...

Recueillis par M.D.

Les rencontres déconnomiques délocalisées en Cévennes

Les rencontres déconnomiques en Cévennes auront lieu le dimanche 8 juillet à 18h à Monoblet (Gard) avec pour invités Eric Toussaint, historien, économiste, professeur à l'université de Liège, porte- parole du Comité pour l'abolition des dettes illégitimes et coordinateur scientifique de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque ; et Olivier Bonfond économiste au Centre d'éducation populaire André Genot. Tous deux aborderont le thème : « La monnaie dans tous ses é(É) tats ».C'est devant le succès des Rencontres déconnomiques d'Aix-en- Provence, organisées depuis 2012, que l'association Mots ouverts, les éditions du Cerisier, les Amis du Monde diplomatique d'Alès et l'association Abraham Mazel de Saint-Jean-du-Gard ont décidé de décliner la manifestation en Cévennes, explique Jean Delval, un des organisateurs. Comme d'accoutumée, il s'agira d'un moment festif et convivial : « On essaie de ne pas être trop universitaire même si les sujets sont sérieux », explique Jean Delval. Ces rencontres se tiendront dans les gradins du stade de la commune de Monoblet qui soutien cette initiative. Entrée libre.

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