Xvi - Le corps de Nicolas Sarkozy et le corps de la France

41 min

1 - L'audiovisuel et la science politique

Autant la réflexion que j'ai mise sur ce site le 31 mars 2002 et que Mercure a reproduite dans son premier numéro (nov. déc. 2007) concernait l'avenir culturel d'internet - lequel ne manquerait pas, me disais-je, de reproduire le modèle des Froben et des Alde Manuce de la Renaissance - autant la réflexion anthropologique que je mets en ligne ce 22 janvier 2008, soit près de six ans plus tard, s'attache à établir les liens que les deux Gutenberg de l'instantané - l'audiovisuel et le net - entretiendront avec une politologie du XXIè siècle en mesure de se fabriquer la balance à peser les civilisations nées de l'encéphale schizoïde d'une branche évolutive des chimpanzés.

Il y a longtemps que l'anthropologie critique attendait le débarquement fracassant de l'image télévisuelle dans la réflexion de fond sur la politique et sur l'histoire ; mais aussi longtemps que la radiographie de la boîte osseuse des fuyards de la nuit animale ne disposait que d'un embryon prometteur d'anthropologie philosophique, cette discipline avait beau se situer d'emblée au cœur de la connaissance et de l'interprétation de l'historicité proprement humaine qu'attend la vraie postérité de Darwin, il lui manquait un champ d'observation suffisamment étendu et immédiatement accessible à tous les regards pour qu'une documentation politique et historique désormais capturable sur le vif et en tous lieux de la terre trouvât la formulation théorique qui seule la rendra intelligible. Mais il y faut une problématique susceptible de servir de support à une élaboration méthodologique de la question, tellement la raison théorique n'est jamais que l'expression d'une vision du monde.

Cette lacune a été largement comblée par la conférence télévisée de M. Nicolas Sarkozy du 8 janvier 2008 devant six cents journalistes venus du monde entier et censés constituer le vrai public, celui en chair et en os, d'un chef de l'Etat promu pour quelques instants et comme par magie au rang d'interlocuteur direct de la nation et du monde; car ce 8 janvier 2008 aura révélé à la science historique et politique de demain que les chefs d'Etat - les vrais tout autant que leurs spectres - fournissent sa problématique la plus décisive à l'anthropologie critique en ce qu'ils étalent sur grand écran les secrets de la double face d'une espèce scindée de naissance entre le rêve et le réel - donc les clés du fonctionnement cérébral dédoublé d'un vivant dichotomisé par nature entre la " minceur " et l'" épaisseur " de sa livraison au temps.

La démocratie parlementaire avait quasi effacé la notion de commandement autrefois étroitement associée au pouvoir politique. Que le chef du gouvernement fût un Pierre Mendès-France ou un Joseph Laniel, un Léon Blum ou un Pierre Pflimmlin, un Dr Queille ou un Félix Gaillard, l'autorité publique semblait s'être détachée de la personne des gouvernants pour ne plus figurer que leur fonction, donc le titre officiel et abstrait dont ils se trouvaient provisoirement décorés. Mais l'Etat télévisé est viscéralement destiné à mettre en évidence l'inconscient spéculaire des relations qu'un peuple entretient avec sa propre image par le relais de son " roi " du moment. Ce mode de communication est monarchique, donc sacral par nature en ce qu'il met en scène un lien direct et inaugural entre un centre réputé irradiant de la puissance politique et une périphérie passive. Il en résultera une guerre politique d'un type semi théologique et relativement de courte durée entre les élites révoltées de la raison et un Etat déphasé dès ses premiers pas, parce qu'une intelligentsia scientifique offensive et même agressive ne pourra trouver ses lieux d'affichage et l'arène de son combat que si la royauté audiovisuelle - elle se trouve vassalisée d'avance par l'étranger - est placée sous l'étroite surveillance d'un souverain en contact direct, lui aussi, avec le peuple asservi par le petit écran. Quelle sera la généalogie de ce pouvoir cérébral non seulement rival, mais appelé à l'emporter intellectuellement sur un concurrent labellisé tout ensemble par les errements du suffrage universel et par l'empire américain'

2 - Une histoire du regard de la ruche sur la ruche

Au XVIIIe, les encyclopédistes n'étaient écoutés et compris que par un Tiers Etat partiellement en avance sur son temps et par une fraction fort importante de l'aristocratie, qui ayant applaudi Le Mariage de Figaro à tout rompre, ne se reconnaissait plus dans le Chevalier de Rohan - on se souvient que ce gentilhomme avait fait bâtonner par ses valets un manant du nom de Voltaire. L'aristocratie des intellectuels profanateurs qui tourneront en ridicule les ilotes du nouveau Moyen-Age - les phalanges dévotes de l'icône télévisuelle - sera composée d'une pléiade d'éditorialistes impies et de chansonniers résolument sacrilèges, mais qui auront accès à une presse d'opposition et même, du moins partiellement, à la télévision d'Etat. Ceux-là ouvriront la voie à une distanciation de la science politique à l'égard de son objet en rupture de ban avec le ronron d'une démocratie banalisée à l'école de ses fausses dévotions.

Car la notion de recul intellectuel a toujours témoigné de la relativité de ses paramètres. Le premier, Jean-Jacques Rousseau a formulé le postulat selon lequel une société se laissait mieux observer à partir d'un regard braqué sur elle de l'extérieur que réfléchie sur la rétine d'un globe oculaire enfermé dans la ruche. Mais s'il existe une histoire des caméras situées hors du champ de vision des abeilles, il y aura également une histoire du regard que quelques abeilles surdouées tenteront de porter sur elles-mêmes du dehors. C'est ainsi que, sans s'en douter, les rares insectes situés à l'extérieur de l'enceinte qu'habitent leurs semblables n'ont pas manqué de projeter sur le monde leur subjectivité nouvelle, mais aveugle à son tour et indétectable à leurs antennes, tellement celles-ci ne pouvaient connaître la subjectivité de leur regard inédit sur des congénères qu'elles croyaient sincèrement observer désormais de Sirius.

Ce sera donc au cœur de l'histoire de l'œil satellitaire du simianthrope que la télévision d'Etat prendra toute sa place, parce que l'extension à notre astéroïde tout entier d'un temps historique enregistré jour et nuit par une filmique intercontinentale contraindra Clio à se demander comment son propre observatoire est construit. Quel sera le télescope géant dont la lentille observera la spécificité des télévisions d'Etat allemande, française, italienne, polonaise, espagnole, américaine ? Quel sera l'œil extra-terrestre qui dotera l'anthropologie critique d'un regard capable de filmer la télévision musulmane en tant que telle, donc de la cerner dans sa spécificité culturelle et théologique ? Il lui appartiendra, le pauvre, de découvrir les carences de son recul toujours provisoire et la cécité de tous les apprêts de sa fausse distanciation, parce que les " étranges lucarnes " présentent la singularité de provoquer un tremblement de terre dans le champ de vision de l'histoire du seul fait qu'il ne sera plus possible de se contenter d'observer une civilisation telle qu'elle était censée " s'objectiver " à seulement se réfléchir dans le miroir d'une autre. Il faudra donc que l'œil nouveau conquière un regard sur le fonctionnement psycho-cérébral universel des évadés de la zoologie. Quelle sera la nature de l'objectivité du savoir anthropologique qui expliquera du dehors l'esprit d'une nation et qui rendra une culture intelligible de l'extérieur? Dans objectivité, il y a objet, mais également objectif, au triple sens de rationnel, d'œil mécanique et de finalité - on " poursuit un objectif ". Mais comment se livre-t-on à cette chasse-là ?

La nouvelle Renaissance résultera du séisme sans exemple qui aura bouleversé les notions mêmes d'universalité et de rationalité du savoir ; mais telle sera également la providence du XXIe siècle. Car les notions d'objectivité et de subjectivité seront poussées dans leurs derniers retranchements du seul fait que, pour la première fois dans son histoire, l'espèce simiohumaine se trouvera condamnée à se quitter elle-même et à se trouver une nouvelle extériorité cérébrale à l'égard d'elle-même, donc une nouvelle transcendance de l'abeille à l'égard de l'abeille et de la ruche à l'égard de la ruche.

3 - La forteresse des problématiques et la pesée de l'encéphale simiohumain

Depuis l'apparition des cultures, le cerveau simiohumain fonctionne sur le modèle des boîtes à outils qu'on lui fournit toutes fabriquées et qu'on appelle des problématiques ou, plus simplement, des grilles de lecture. A partir du postulat selon lequel il existerait des dieux installés sur un Olympe, des milliers de simianthropes ont réfléchi pendant des siècles à la psychologie de ces personnages imaginaires, à la rationalité politique dont ils faisaient preuve, à la sagesse dont ils témoignaient dans leurs relations entre eux et avec le genre humain, à la positivité de leur évolution psychique et aux heureuses modifications de leur caractère au gré des événements heureux ou malheureux. Puis trois dieux nouveaux sont apparus au cours d'un seul millénaire, celui de Moïse, celui de Jésus et celui de Mahomet ; et des milliers de simianthropes se sont aussitôt mis à réfléchir à nouveaux frais et pendant de longs siècles, eux aussi, à la psychologie des nouveaux arrivants, aux subtilités de leur politique, à la complexité de leurs relations entre eux et avec leurs plus fidèles serviteurs. Puis un certain Karl Marx leur a forgé les clés d'une nouvelle épopée mi-onirique, mi-terrestre de la pauvreté messianisée; et aussitôt des milliers de théoriciens de cet apostolat se sont mis à réfléchir au meilleur usage possible de cette boîte à outils à l'usage d'une foi appelée à s'étendre à la planète tout entière. Puis l'invention de l'arme atomique a bien vite effacé l'évidence que ce Gulliver des canons était inutilisables sur un champ de bataille réel, et du coup, cette semi théologie s'est imposée pendant un demi siècle, ce qui a permis à des milliers de stratèges internationaux de théoriser une guerre fantomatique par définition.

Or, l'évidence que, vu l'état actuel de son développement cérébral, le genre simiohumain se révèle encore globalement incapable de porter l'attention de son embryon de raison sur l'origine et la nature psychogénétiques de ses boîtes à outils, de sorte que l'intelligence embryonnaire de cette espèce s'exerce quasi exclusivement à tisser des combinaisons astucieuses à partir des postulats allégués par ses problématiques, cette évidence, dis-je, se trouve mise en pleine lumière et sur un mode spectaculaire par le débarquement de l'ubiquité télévisuelle dans la politique des Etats. C'est ainsi qu'en quelques jours seulement, la Russie a pu être présentée au monde entier sous les traits d'une dictature menaçante pour la survie de l'Europe et de l'Amérique; c'est ainsi que l'Iran est tout subitement devenu le seul Etat de la planète qui précipiterait en quelques instants l'univers dans l'Apocalypse de Saint Jean si, par malheur, ce territoire entrait en possession d'une arme thermonucléaire localisée à titre inoffensif en Chine, en Inde, au Pakistan, en Israël, en Russie, en Angleterre, en France et aux Etats-Unis ; et en un clin d'œil, on a vu des milliers d'hommes politiques, de diplomates, d'intellectuels et de stratèges s'appliquer le plus sérieusement du monde à la tâche de fonder la politique mondiale sur l'épouvante tout soudainement circonscrite sous les pas des descendants de Darius, de Cyrus et de Xerxès.

Quels sont les artisans qui modulent le fonctionnement de l'encéphale du simianthrope à partir de problématiques irréfléchies et subitement révélées? Pour le découvrir, la télévision d'Etat qu'impose le pouvoir central jusque dans les régimes démocratiques engendrera un tel grossissement du spectacle qu'offrira le fonctionnement semi animal du cerveau humain que l'histoire des crispations mentales successives et de nature psychogénétique auxquelles cette espèce semi cérébralisée se trouve livrée se placera au cœur de l'anthropologie scientifique mondiale. Du coup, les intelligences réelles, mais isolées, sortiront de leur anonymat et de leur relégation pour occuper le devant de la scène ; et elles tenteront d'expliquer à leurs congénères la nature et l'origine des problématiques fétichisées et fossilisées. Dans cette perspective, on comprend que l'infirmité cérébrale des pseudo chefs d'Etat que le suffrage universel a portés à la tête des nations vassalisées de l'Europe soit devenu si flagrante qu'on commence de la voir dénoncée par les peuples. Du coup, non seulement l'examen du cerveau semi animal du simianthrope se placera au cœur de la politique et de l'histoire contemporaines, comme il est dit plus haut, mais les télévisions d'Etat deviendront les seuls moteurs suffisamment armés d'ubiquité pour faire débarquer dans le champ de la politique internationale une réflexion simianthropologique sur la boîte osseuse des descendants d'un primate à fourrure et sur leur soumission native au César dominant du moment dont la problématique mythologique figure le sceptre.

4 - Une espèce schizoïde

Observons le crâne simiohumain qui pilote actuellement la France incarnée par son Etat. L'Elysée y est devenu une chambre d'enregistrement sécrète, mais aussi un tribunal aux aguets d'une histoire fabriquée et surveillée par les apprêteurs officiels du faux ciel de la République. Du coup, la pensée politique d'avant garde, donc soupçonneuse se sent paradoxalement encouragée par l'aiguillon de la fausse problématique dont les Français moyens sont devenus les victimes encore endormies, mais déjà sur le point de se réveiller. Mais, du coup, la télévision d'Etat se révèle également et secrètement le laboratoire privilégié où le simianthrope se donne à observer dans la spécificité de sa paralysie cérébrale. Etrange révolution, en vérité, que celle qui engendre une nouvelle élite internationale de la raison - celle qui se lance bien davantage dans la brèche d'une opinion publique en devenir que celle des siècles précédents ; car les guerriers de la pensée critique de demain forment d'ores et déjà une phalange macédonienne aussi puissante qu'invisible.

Quel était le recul du Swift des Yahous, du Cervantès de don Quichotte ou du Thomas More de L'île d'Utopie ? Le nouvel humanisme jettera-t-il un pont entre le type de distanciation propre à la raison religieuse et qui se trouve illustrée par les Isaïe, les Mahomet, les Moïse, et le recul des Molière et des Shakespeare ? Les anthropologues de la nouvelle génération qui observeront les idoles anciennes et modernes - elles imposent leur problématique aveugle au simianthrope - retrouveront-ils la distance qui sépare la physique de la relativité générale d'Einstein de celle de Copernic ou la distance entre la psychologie des explorateurs de l'inconscient télévisuel et la " psychologie des facultés " de la théologie du Moyen-Age ? Quaestio diputata. Mais pourquoi le recul auquel s'exercent les rares simianthropes capables de radiographier les problématiques politiques et théologiques de leurs congénères serait-il d'une nature radicalement différente du recul des grands mystiques et des grands physiciens ? Leur élan intellectuel commun - leur transcendance, comme on dit - est d'une nature que j'exposerai plus loin ; car il y faudra l'émergence préalable d'un regard de l'extérieur sur les forteresses cérébrales que constituent les fausses problématiques et sur leur enracinement dans la psychobiologie.

A quel spectacle l'image télévisuelle appellera-t-elle la pensée de demain? A celui - bis repetita placent - de la scission entre la chair et le cerveau d'un animal né mi-terrestre, mi-onirique - ce que M. Anthony Dufraisse a fort bien résumé en soulignant que l'image télévisuelle est devenue à la fois le miroir et le moteur du temps historique. C'est pourquoi la question posée aux téléspectateurs le 8 janvier 2008 n'était autre que celle de trouver la balance à peser les poids respectifs du corps aveugle du chef de l'Etat et du corps éveillé de la France de la pensée. En vérité, et sous tous les régimes politiques, cette question s'est toujours située au cœur des relations secrètes que les peuples entretiennent avec eux-mêmes à travers leur médiateur central, que ce soit leur nation, leur divinité ou le pacte qu'ils demandent à ces deux instances de conclure entre elles. Comment votre génération construira-t-elle la balance capable de rendre socratique le cadran du nouveau "Connais-toi" - celui sur les pistes duquel la télévision d'Etat, en raison même de sa cécité, vous invite à vous lancer en chasseurs'

5 - Les deux corps de la France

Pour le comprendre, un bref retour en arrière est devenu indispensable. En 1989, paraissait enfin chez Gallimard un ouvrage de M. Kantorowicz intitulé Les deux corps du roi paru en anglais à Princeton en 1957 et qui, avec un retard de trente deux ans, allait faire grand bruit en France parmi les politologues et les historiens superficiels issus du triomphe de la demi raison intronisée par la loi de 1905, qui a promulgué la séparation de corps entre l'Eglise et l'Etat sans avoir instruit les cadres de l'Etat de l'inconscient religieux du politique. Or, Kantorowicz avait démontré que la proclamation rituelle devant la dépouille mortelle du souverain de droit divin: " Le roi est mort, vive le roi ", en appelait à une réflexion politique et psychologique nouvelle et approfondie sur le mythe de l'incarnation de " Dieu " dans une monarchie de droit divin dont la science historique européenne commençait seulement de chercher les paramètres et la méthode qui permettraient de la radiographier; car le rex, du latin regere, c'est-à-dire celui qui conduit un royaume censé se trouver à l'écoute des ordres du ciel - veut nécessairement disposer d'une corporéité semi christique, donc surréelle, invisible et magique.

Kantorowicz avait été fasciné dans sa jeunesse par le Frédéric II nietzschéen qui avait insufflé à l'empire romain germanique l'esprit de majesté et d'universalité de la Rome impériale, ce qui l'avait mis en rivalité avec l'ubiquité pré-télévisuelle de la papauté. Mais cet ouvrage capital, paru en Allemagne en 1927, n'avait été traduit chez Gallimard qu'en 1987, avec soixante ans de retard et deux ans seulement avant Les deux corps du roi. Et pourtant, le Frédéric II s'attachait déjà à observer la généalogie de la sacralité de l'Etat temporel du Moyen Age à travers la généalogie du mythe d'un " corps du roi " confondu au " corps " de l'Etat, et cela sur le même modèle que le corps du Christ s'était auto sacralisé pour devenir celui de l'Eglise auto-sanctifiée en son corps sacerdotal. Kantorowicz posait sans le savoir la question inauguratrice de toute la simianthropologie de demain : comment le simianthrope specularis dialogue-t-il avec son identité universalisée par sa propre histoire et par sa propre politique réfléchies en son image " télévisuelle " avant la lettre, comment tente-t-il de vivre dans son double narcissique et de se confondre à son image idéalisée - ce qui résume le sens anthropologique de vingt siècles de la christologie.

Le corps charnel du souverain chrétien se dédoublait-il dans son éternité de la même manière que s'opère la cristallisation amoureuse chez Stendhal et que Freud appellera la sublimation, ou bien le poète qui immortalisa Laure, Béatrice, Marie ou la Nausicaa de l'Odyssée fait-il couler dans un tout autre creuset la vie onirique du simianthrope qu'un roi de France condamné à incarner à l'école du quotidien une dynastie coulée dans le moule d'une théologie ? Autrement dit, comment le divorce de 1905 de l'Eglise d'avec la République résolvait-il le problème des rapports, surréels par définition, que l'Etat nouveau allait entretenir avec le " corps éternel " de la France ? Peut-on substantifier une démocratie laïque comme on substantifie le Dieu trinitaire ?

Erudit prodigieux, grand latiniste et pré-anthropologue de génie, Kantorowicz était cependant demeuré étranger à toute réflexion iconoclaste sur le mythe de la substantification du symbolique qui a fondé le paganisme, puis le christianisme sur un dieu réputé avoir déambulé sur la terre pendant une trentaine d'années. Qu'en est-il du dédoublement à la fois mythologique et théâtral du corps des idoles, puis du Christ lui-même, lequel a substantifié derechef le Jahvé lentement désincarné à partir de Moïse? Comment se fait-il que le grand communicateur politique d'une potence à la fois réelle et figurée se trouve crucifié aussi bien sur les planches de l'histoire vécue qu'au titre d'acteur universel des relations que la torture entretient avec la politique ? Comment les prophètes véhiculent-ils leur signalétique sacrée ? Comment les héros du temps des nations et ceux du temps religieux confondent-ils leurs corps ?

Depuis deux siècles, les biographes de Jésus se cassent les dents sur la difficulté de percer les secrets anthropologiques du "mystère de l'Etat " tardivement évoqué par le Kantorowicz de 1957, c'est-à-dire de trouver les clés de la transition énigmatique de la mortalité humaine à la signification transnarcissique, immortelle, universelle et élévatoire qu'un vivant tente de donner au bref passage de son image sur la terre. C'est que le religieux répond à une autre signalétique de l'ubiquité des corps symboliques que celle dont le " temporel " télévisé régit désormais les paramètres. Quelles relations le corps de Diogène entretient-il avec la lanterne qui le " signifie "? Ce philosophe sort de sa niche pour jeter un coq plumé parmi les disciples de Platon en disant : " Voilà l'animal à deux pattes et sans plumes que Platon appelle l'homme ". Qui est ce chien de Diogène qui reprochait à Alexandre de s'interposer entre le soleil physique et le soleil qu'il était à lui-même? Quelle est l'identité diogénique de la France, celle qui refuse le coq plumé que Nicolas Sarkozy appelle la France ? En quoi le corps réel de la France est-il la lanterne de Diogène des nations ?

6 - Cherchez l'erreur

Observons de plus près les arcanes de l'art de porter le creuset des jours à une cosmologie mythique. Parmi les mémorialistes qui se sont fait les chroniqueurs des séméiophores de l'esprit, les uns s'en sont tenus au récit fabuleux, les autres ont écrasé Diogène, Socrate ou Jésus sous la meule du quotidien. D'autres enfin, ont ignoré à ce point les secrets cérébraux et psychiques d'une espèce flottante entre les cintres et le parterre qu'ils ont juxtaposé les deux mondes à la manière de Marc et Matthieu, auteurs tellement maladroits qu'ils ont passé sans transition de l'un à l'autre personnage, tandis que Luc et Jean connaissent déjà quelques secrets de l'alchimie théologico-politique que Kantorowicz a observée à l'école du droit canon. Mais à partir de Lessing, la science historique européenne a commencé d'en appeler désespérément à des pontonniers capables de relier les deux rives du Léthé qu'on appelle l'histoire et que symbolisent les deux corps du roi. Car il n'est de peintre, de poète, de compositeur, d'écrivain, de mathématicien, de physicien, de prophète et surtout d'homme d'Etat qui ne soient des ingénieurs de la condition dichotomique du simianthrope, donc des spécialistes des médiations, schizoïdes à leur tour, qui permettent à cette étrange espèce de dialoguer sans relâche avec ses doubles imaginaires et d'aller jusqu'à rêver d'incarner ses métaphores. Quel est le statut anthropologique d'une France suspendue, elle aussi, entre ses lustres et ses étables ? Quelles sont les promesses de son baptême sur les fonts baptismaux de la pensée ?

A l'instar du dieu en chair et en os des chrétiens, la nation de Rabelais et de Mallarmé a ses Reimarus, ses Bultmann, ses David Strauss, ses Renan, ses Schweitzer. Mais de même qu'entre la vie hégélienne du Jésus de David Strauss en 1847 et celle, pastorale et rousseauiste de Renan en 1863, il n'y a pas eu de traité du " corps spirituel " de la France, de même, entre le Kantorowicz de 1957 et la France de la télévision et d'internet de 2007, il n'y a pas eu de " précis de décomposition " du double corps de la France. Comment votre génération orchestrera-t-elle l'identité surréelle d'une humanité déchirée entre les deux pôles de la France'

Je vous annonce de bonnes nouvelles : les greffiers des relations de l'absolu avec une potence ont rendu les armes, les notaires du " corps du roi " commencent même de confesser qu'il n'est sorti qu'un squelette desséché des cornues des mémorialistes d'un gibet, les huissiers de la France avouent qu'un spectre de Hamlet est sorti des creusets des historiographes de Shakespeare, les professeurs de lettres reconnaissent qu'une marionnette du Quichotte a jailli de la plume des apothicaires de Cervantès. Le corps du " ressuscité " réputé trôner dans un ciel physique aux côtés d'un " père " en chair et en os a cessé de régner sur l'imagination biphasée du simianthrope. Et pendant ce temps-là, le corps de la France ressuscitée cherche en vain son corps éternel dans le miroir brisé de sa télévision d'Etat, parce que le 8 janvier 2008 lui a montré un personnage dont elle se dit : "Qui est-ce ? ". Mais si c'est l'imagination, cette " maîtresse d'erreur ", dit Pascal, qui écrit l'histoire du corps imaginaire de l'espèce au cerveau schizoïde, cherchez où est l'erreur…

7 - Où le corps de M. Nicolas Sarkozy commence de se profiler

Puisque l'enquête de police des serviteurs de Clio a lamentablement échoué, une théologie chrétienne qui pose à l'anthropologie historique la question de la nature de l'incarnation de la France surréelle constituera à son tour un document anthropologique focal aux yeux de la politologie de demain, parce que les deux corps télévisuels de la nation ne font jamais qu'exprimer la sacralité bifide que sécrète tout " corps constitué ", donc construit dans les têtes, mais appelé à boiter sur la terre. Comme l'Eglise, la République dispose des deux corps du souverain qu'elle est à elle-même.

Essayez de toucher le premier sur le petit écran. Est-il reconnaissable aux robes noires des avocats et des juges, colle-t-il à l'uniforme des gendarmes, se lit-il à l'affichage en lettres d'or de son état civil sur le fronton des monuments publics, est-il présent dans l'étoffe soyeuse des drapeaux ? Le malheur, voyez-vous, avec le corps invisible de la France que l'histoire a façonné à l'école de la chronologie et qui la façonne en retour, c'est qu'il est beaucoup plus réel que ceux qu'on porte en terre, mais qu'il se révèle insaisissable entre les quatre planches de son cercueil. Mais vous appartenez à la génération des peseurs qui disposeront de la balance à peser les visionnaires des corps métaphoriques.

- Le naufrage de la culture française, 2 janvier 2008

Si vous vous mettez en tête de toucher ce corps-là de la France, vos doigts ne rencontreront jamais que le grain d'une étoffe, vos oreilles n'entendront jamais que des flonflons patriotiques, vos yeux ne verront jamais que de la chair ahanant à la recherche du signe qui la vocalisera. Car seuls les corps métaphoriques sont réels. Vous le vérifierez à toucher le vrai corps du Quichotte, le vrai corps d'Hamlet, le vrai corps de la France. Mais comment donnerez-vous son rang à l'organe nasal qui vous fera respirer l'odeur de ces corps-là ? Si le simianthrope est un animal au cerveau bipolarisé par son évasion métaphorique de la zoologie, tout homme n'est-il pas habité par le double plein d'embûches qui lui donne une assise physiquement incapturable dans un monde mentalisé par des signalétiques et ne s'en trouve-t-il pas assigné à résidence dans une identité qui le fait osciller entre le réel et le songe'

Kantorowicz n'était pas un grand connaisseur des ponts et chaussées qui relient la politique au sacré ; sinon il aurait observé le corps éternel du roi au titre d'une effigie idéalisée du surmoi religieux d'une monarchie qui exprimait la sacralité des peuples et des nations de l'époque, et il aurait constaté que le corps terrestre du pape renvoie le croyant au double ecclésial, donc magnifié, dont témoigne son apparat vestimentaire. Mais de nos jours, on ne saurait radiographier le corps symbolique et glorifié de la France sans un scannage préalable de la condition simiohumaine tout entière et en tant que telle, parce que le simianthrope diversifie son universalité psychique entre plusieurs corps mythiques. Celui de la reine d'Angleterre roule carrosse, celui du Christ prétend s'appeler l'Eglise selon les uns, l'humanité sauvée, selon Vatican II. Pourquoi la France refuse-t-elle de s'incarner dans sa cléricature d'Etat ? Pour le comprendre, il vous faut apprendre à connaître les difficultés de communication particulières que tous les " corps spirituels " rencontrent avec leurs corps physiques - et l'inverse. Cette question se situe au cœur de la politique moderne du seul fait que l'ubiquité de l'image des dirigeants désormais véhiculés jour et nuit sur les fuseaux horaires pose sans cesse au spectateur la question de la nature du double corps qui caractérise l'humanité considérée en elle-même et sous toutes les latitudes. Quel est le corps " théologique " de la France et en quoi M. Nicolas Sarkozy en est-il le profanateur ?

Remontons à nouveau le temps : avec la Révolution, c'est le " corps spirituel " de la monarchie qui s'est effondré, donc la France surréelle qui a changé d'identité cérébrale. Un théologien, l'abbé Sieyès, l'avait désacralisée bien davantage que les Diderot et les Voltaire, qui n'étaient pas encore en mesure de connaître le corps cérébral et national que le Tiers Etat était devenu à lui-même ; seul un homme d'Eglise pouvait savoir comment on habite le " corps du Christ " - le corps collectif qu'une haute tête politique, celle d'un ex-préteur romain, saint Ambroise, avait rendu sacerdotal.

8 - La dignité de la France

M. Nicolas Sarkozy est-il de taille à donner à la France son corps " sacerdotal", celui de son esprit incarné en son apostolat? Quel miroir et quel moteur de l'identité française donne-t-il à voir, à goûter, à humer ? Les premiers, Sieyès et Diderot avaient observé la relation du quantitatif au qualitatif qui permet de faire changer de surmoi à une nation. Que se passerait-il, demandait déjà l'abbé, si la France perdait ses cent premiers hommes de plume, ses cent premiers philosophes, ses cent premiers mathématiciens, ses cent premiers ingénieurs, ses cent premiers poètes, ses cent premiers orfèvres, ses cent premiers peintres, ses cent premiers architectes, ses cent premiers chimistes, ses cent premiers géomètres et que se passerait-il si l'on retirait leurs titres nobiliaires à un nombre égal de princes, de ducs, de comtes et de barons ? Que se passerait-il, si le chef de l'Etat usait d'un langage ordurier, s'il affichait ses maîtresses demi nues à Versailles, s'il violait les règles de la grammaire française à chaque pas et si ses courtisans se composaient de chanteurs éructants et de plaisantins grossiers, bref, que se passerait-il si, au lieu de substituer une élite à une autre, il les supprimait toutes ensemble pour substituer une France de basse-cour à une France de cour ?

Des juristes, tels Bartole ou Balde, avaient élaboré la notion de " dignitas ", de dignité, qu'ils annexaient à la fonction royale ; mais l'Eglise avait précisé la notion de " dignité " attachée au pouvoir politique ou religieux ; et elle en avait fait la substance même de l'autorité publique considérée en son universalité, sa souveraineté et son éternité. La " dignité " ne meurt pas (dignitas non moritur) parce qu'elle est consubstantielle à l'immortalité du " corps spirituel " du roi. La dignitas de la France est-elle destructible à l'école d'un roi de passage ? Il ne semble pas, puisque le peuple français a pris en mains le destin du "corps spirituel " qu'il est à lui-même. Ne semble-t-il pas dire à M. Nicolas Sarkozy, avec Johannès Andreae : " La dignité, la personne et la fonction sont synonymes ".

Mais si l'Etat laïc est une Eglise et si elle est chargée, comme autrefois la monarchie, d'incarner l'esprit de la France, alors la République redit, avec Damase : " Les individus meurent tous les jours, la dignité ne périt jamais ". Mais alors, que faire du roi de passage qui déserte la dignitas de la France, celle qui définit l'éternité de sa fonction dans une démocratie'

9 - Le vrai corps de la France n'est pas dans son cercueil

Le corps rachitique et souffreteux que M. Nicolas Sarkozy tente de donner à la nation et à la République se tourne vers son grand frère, son " corps de roi " ; car si malingre que soit devenue sa carcasse, et bien qu'elle se soit réduite à un squelette à fleur de peau, elle se frotte les yeux au spectacle de la parade des manants du roi. Quelle révolution à l'envers que celle d'un peuple dont 1789 a enrichi le blason ! Bientôt la nation marchera avec tous ses quartiers de noblesse sur les Tuileries de la République bling bling. Le scénario de la prise de la Bastille n'aura changé que d'acteurs et de décors. Les sans-culotte d'aujourd'hui se serrent dignement la ceinture. Ils voient leur nouveau souverain installé à Louxor. A Mme de Montespan ou à Mme de Pompadour a succédé une courtisane de haut vol dont tous les mâles du royaume ont pu observer de fort près les "appas ", comme on disait à l'époque, puisque, sur toute la planète habitée, son attrayante nudité n'a plus de secrets pour personne.

A ceux-là, le roi des petits fils de 1789 explique, entre deux bouchées, qu'il a fort bon appétit: " J'ai pour le moins autant le droit de boire et de manger que tous les Français. " - " Nenni, Sire, lui dit le peuple de France, vous avez infiniment moins de droits que nous tous. Il ne vous sied pas de vous vautrer à la table de ce monde. " Ecoutez ces damnés d'aristocrates de la démocratie qui s'honorent maintenant du titre de citoyens ! Ils sont devenus le nouveau corps nobiliaire de la République. Leur royauté toise le roitelet. " Vous avez infiniment moins de droits que nous tous, disent-ils, parce que vous êtes le porteur et le défenseur de notre corps royal. Le vrai corps de la nation n'est ni de chair, ni seulement flottant dans les airs, le vrai corps de la nation n'habite pas une auberge, le vrai corps de la nation souffre sur le chemin de croix de l'histoire. Nous vous conseillons d'apprendre le corps réel de la France. Ce corps-là a un parfum, ce corps-là a un souffle, ce corps-là marche sur la terre, ce corps-là est une personne, ce corps-là est plus vivant que tous les corps de chair, et pourtant, jamais nous ne l'avons rencontré à la ville ou à la campagne, parce que ce corps-là nous habite, ce corps-là nous parle, ce corps-là est tellement reconnaissable qu'à vous regarder, Sire, nous nous disons:'Où donc le corps de la France s'est-il caché ?'Si le roi meurt, comment crierons-nous encore :'Vive le roi'? Défilerons-nous devant un cercueil vide, parce que la France aura mis ses ossements en bière ? Où donc le vrai corps de la France s'en est-il allé, où donc l'avez-vous mis ? Nous rendrez-vous notre vrai corps ? "

Tel est le schéma anthropologique qui pilote l'histoire et la politique de la planète depuis des millénaires. Quel sera le " corps spirituel " d'une démocratie qui voudrait reconnaître sa royauté dans le pilote qu'elle aura mis à la barre de la nation ?

10 - Narcisse et la politique

Une France orpheline de son identité symbolique cherche désespérément le corps " surréel ", le corps sacralisé, le corps dédoublé de son Président de la République, parce que tout peuple et toute nation qui ne seraient pas scindés de naissance entre leur identité terrestre et leur identité " théologique ", ne seraient plus des acteurs visibles de l'histoire du monde, et cela du seul fait qu'il n'existerait plus d'humanité proprement dite si cette étrange espèce n'était à elle-même l'interlocutrice de l'élévation intérieure qui la dichotomise. Puisque les évadés de la zoologie se reconnaissent aux ciels que leurs miroirs leur renvoient, il en résulte que les vrais miroirs de l'humanité ne sont pas ceux des Narcisse de la politique ; et puisque les nations vivantes se regardent dans les Christs qu'elles sont à elles-mêmes et qui les rendent ascensionnelles, pourquoi. Sire, souillez-vous à chaque pas le corps immortel de la France, pourquoi, Sire, les Français n'ont-ils plus ni vis-à-vis digne de leur écoute, ni de France dont le corps invisible les appelait à gravir les sommets de leur histoire, pourquoi, Sire, le peuple rejette-t-il un Président de la République qu'il voit courir en culottes courtes à travers champs, pourquoi, Sire, le " corps constitué " qu'une nation est à elle-même se détourne-t-il du corps d'un Président de la République qui enlace sa maîtresse devant les caméras du monde entier, pourquoi, Sire la classe politique de la France se sent-elle brisée en son identité surréelle et en son élévation intérieure par un Président de la République en chemise multicolore et en jeans, pourquoi, Sire, la nation se dit-elle sous-représentée par un capitaine de son histoire qui apostrophe un gréviste et le défie en le tutoyant, pourquoi, Sire, ne faites-vous pas à votre âme le cadeau le plus précieux, pourquoi ne lui offrez-vous pas pour palais le corps spirituel de la France ?

11 - Encore l'article 67 de la Constitution française du 23 février 2007

Pour l'anthropologue, le politologue et l'historien de demain, la question est la suivante : un pouvoir politique qui conduit au naufrage le signe et le symbole que l'humanité est à elle-même à travers le vrai corps de la France, un tel pouvoir est-il frappé d'" inaptitude manifeste " au sens où les rédacteurs de l'article 67 de la Constitution du 23 février 2007 ont entendu ce terme, ou essaient de l'entendre, ou attendent que l'histoire leur en enseigne le sens ?

Par trois fois déjà, j'ai exposé sur ce site les conditions de la fécondation anthropologique de la raison politique mondiale à laquelle le droit public français appelle les jurisconsultes du droit international sur les cinq continents.

- La Constitution modifiée le 23 février 2007 et la défense de la souveraineté nationale, 14 mars 2007

- EXISTE-T-IL UNE ETHIQUE DE L'HISTOIRE ? Lettres à la génération de demain IV - Quel est le contenu de la souveraineté du peuple français ? 13 septembre 2007

- Une révolution du droit international public, Réflexions sur la destitution du Président de la République en vertu de l'art. 67 de la Constitution du 23 février 2007, 15 octobre 2007

Qu'un Président de la République ignore la nature et l'esprit de l'Angleterre que, faute d'une vraie anthropologie politique, il aille jusqu'à s'imaginer que cette île pourrait devenir un jour une parcelle du continent européen, qu'un Président de la République se trompe sur la nature parathéologique de la bombe thermonucléaire, donc sur son véritable statut politique et diplomatique, qu'un président de la République se trompe sur le destin de la Russie, qu'un Président de la République se trompe sur le messianisme politique qui inspire l'empire américain, qu'un Président de la République ignore les ressorts de la planète des mythes dont la connaissance doit nourrir la géopolitique des grands chefs d'Etat est une chose ; mais qu'un Président de la République responsable du " corps spirituel " de la France ignore l'âme de la politique et de l'histoire du monde, voilà qui résume toutes les autres " inaptitudes manifestes ". Sans doute fallait-il que se déroulât la pellicule d'un film en négatif - celui des télévisions d'Etat qui auront illustré la tragédie d'une humanité que les " étranges lucarnes " auront privée de ses doubles ascensionnels - pour que l'histoire et la philosophie modernes fissent un pas de géant en direction des sciences de l'esprit que la France laïque attend depuis 1905 ; et sans doute Nicolas Sarkozy aura-t-il accéléré à son corps défendant le débarquement de l'anthropologie critique dans la science politique mondiale de demain.

12 - Le corps ascensionnel de la France et la politologie prospective

Mais l'unidimensionnalité d'un chef d'Etat qui n'a pas de for intérieur aura également permis à la politologie critique de découvrir le secret anthropologique du lien qui se tisse entre la démagogie et la décadence. Car les phalanges de la raison qui donnent vie au corps ascensionnel de la France sont fatalement minoritaires, de sorte que le démagogue prend toujours et nécessairement appui sur le corps extra-plat des peuples. C'est pourquoi la question posée par l'art. 67 de la Constitution du 23 février 2007 devient celle de savoir si les élites politiques et intellectuelles d'aujourd'hui seront en mesure de ressusciter le "vrai corps " de la France.

Du coup, la politologie mondiale se trouve conduite par l'anthropologie critique à se demander si les décadences ne seraient pas l'expression d'une pathologie qui conduirait à l'anéantissement politique d'une humanité réduite à son unidimensionnalité narcissique. Celle-ci serait provoquée ou grandement facilitée par le naufrage de la bivalence cérébrale des peuples et des Etats privés de la souveraineté de leur double. La France a toujours marqué le monde du sceau de sa bivalence quand elle a innové ; mais son double " royal " a toujours innové à donner une pointure nouvelle à la condition humaine tout entière. Or, une Europe changée en naufragée de l'histoire du monde, une Europe dont l'unidimensionnalité narcissique témoigne de ce qu'elle a perdu son " corps spirituel ", une telle Europe n'est-elle pas le fruit d'une politique extérieure régressive au point qu'elle aura conduit la France à renier ses Lettres persanes? Comment jouer au matamore de la " rupture " si la France et le Vieux Monde avec elle sont conduits à la petitesse politique par un Narcisse de la République ?

Du coup, l'art 67 de la Constitution du 23 février 2007 fondera une discipline nouvelle la politologie prospective, puisqu'il faudra bien que la classe dirigeante de la France de demain se demande comment la Vè République aura pu négliger à tel point la formation de ses élites politiques que le suffrage universel se sera égaré jusqu'à élire un Président " manifestement inapte " à incarner la nation. Pour enfanter un peuple d'aristocrates de la démocratie, il faudra fonder une anthropologie politique informée des relations que les vrais chefs d'Etat entretiennent avec la face blasonnée de la condition humaine.

Il existe une Ecole de guerre prestigieuse. La République y forme ses stratèges de haut vol. La France sera appelée à fonder l'Ecole des chefs d'Etat. Quand l'expérience de l'histoire de la démocratie aura enseigné à la France, comme à Athènes, que le pouvoir populaire produit des ambitieux dont tout le génie se réduit à conquérir un pouvoir qu'ils seront incapables d'exercer et dont ils ignoreront jusqu'aux rudiments, tellement leur talent de démagogues bornera leur horizon politique, Paris se souviendra de la République de Platon, dans laquelle on trouve une école des chefs d'Etat. On sait que M. Nicolas Sarkozy se propose de faire élire le pire ennemi de l'Europe à la Présidence de l'Union. Ne croyez pas qu'il soit américanisé à ce point : simplement, il n'a pas la tête d'un homme d'Etat. L'école d'Athènes n'aura pas à enseigner cela, parce qu'elle ne sélectionnera que les esprits appelés à porter un vrai regard sur la planète - lisez, dans Platon, comment la méthode dialectique assure le triage des intelligences.

Décidément, l'interprétation de l'art. 67 de la nouvelle Constitution française est l'avenir de la politologie mondiale, puisqu'il faudra se décider à poser l'humanité entière sur les plateaux de la balance de l'histoire des doubles.

13 - La jeunesse des Mathusalem de la transcendance

Ce n'est pas le lieu de peser davantage le contenu anthropologique et les conséquences politiques pour la France et pour l'Europe de l'unidimensionnalité cérébrale de M. Nicolas Sarkozy. En revanche, il est nécessaire de décrire rapidement l'unidimensionnalité d'un monde placé sous le sceptre éphémère d'un mythe - celui de l'américanisation accélérée et réputée irréversible du Vieux Continent. Le Président actuel de la République est né en 1955. Sa titanesque méconnaissance de l'état réel de la planète d'aujourdhui a été nourrie dès le berceau par la fausse évidence que les quinquagénaires actuels se partagent de la fiabilité de la vocation messianique et apostolique du Nouveau Monde et, par conséquent, de l'heureuse fatalité de l'avènement prochain du jardin d'innocence dans lequel la victoire séraphique de 1945 aura permis de planter l'arbre éternel d'une démocratie du salut - ce qui, en retour, sanctifiera le protectorat militaire perpétuel et inexorable de l'OTAN. La génération de 1955 a bu le lait de la servitude dans son enfance; mais l'avance dont elle croit disposer sur son siècle est tout illusoire, ce qui la rend anachronique avant même d'avoir été réfutée par l'histoire réelle du monde. Elle ne sait ni ne voit que l'avenir n'appartient pas et n'a jamais appartenu au Nouveau Monde, mais à la Russie, à la Chine, à l'Inde et à l'Amérique du Sud. La tâche de l'anthropologie critique est donc de comprendre pourquoi le faux ciel de la politique mondiale qu'habite M. Nicolas Sarkozy voit passer des anges aux ailes flétries et desséchées d'avance.

Aussi dans son discours du 14 janvier 2008 devant le Conseil consultatif de Riyad, le Président de la République a-t-il fait allégeance à la définition pseudo œcuménique de la transcendance religieuse dont l'empire américain brandit l'oriflamme et qui lui permet de régner sur le ciel de papier peint d'un globe terrestre réputé unifié de s'adosser à ses autels depuis 1945 :

" Sans doute, Musulmans, Juifs et Chrétiens ne croient-ils pas en Dieu de la même façon. Sans doute n'ont-ils pas la même manière de vénérer Dieu, de le prier, de le servir. Mais au fond, qui pourrait contester que c'est bien le même Dieu auquel s'adressent leurs prières ? (Allocution du Président de la République devant le Conseil consultatif, Riyad - lundi 14 janvier 2008)

L'anthropologie du XXIe siècle pose d'ores et déjà la question de la définition du sacré et de la nature de " l'absolu " à une jeunesse de Mathusalem de la transcendance religieuse; car la spiritualité qui a fondé la civilisation européenne et celle de la France depuis le XVIe siècle, n'est pas née de la religion chrétienne, juive ou musulmane, mais de la philosophie grecque qui, la première, a porté sur les dieux un regard que vous trouverez explicité tout au long dans le Gorgias et surtout dans l'Euthyphron de Platon. Socrate y demande au devin d'Athènes si l'offrande de leur intelligence que les simianthropes déposent sur l'autel de leurs idoles est un cadeau politique ou bien si le " divin " est à l'école du savoir qui rendra prospective la cité d'Athènes. Voyez comme il faut moderniser les vieilles questions pour en comprendre la portée : Socrate se demande si le divin enfante une raison capable de conquérir un regard souverain sur les Olympe imaginaires que l'encéphale des ancêtres a sécrétés. Cette question est tellement décisive qu'elle définit encore de nos jours la boîte osseuse du simianthrope quand il s'agit de savoir si M. Nicolas Sarkozy véhicule le " corps du roi " de la France et de l'Europe, qu'on appelle maintenant la "pensée occidentale " ou bien si son unidimensionnalité politique ou cérébrale en fait le représentant officiel de l'auto-vassalisation religieuse de la planète.

Or, de même que la Renaissance a étendu le regard du simianthrope à la terre entière et lui a redonné son passé jusqu'à Homère, de même la télévision élargit le champ visuel d'une espèce qui se voit soudain gesticulante sur les cinq continents et qui se dit : " Suis-je donc ce roi aplati sur l'écran, ou bien existe-t-il un roi de l'histoire dont il m'appartient de chercher le corps ? "

14 - L'avenir du " corps du roi "

L'oracle de la pensée s'appelle le "Connais-toi" et la transcendance du " corps spirituel " dont la France est le serviteur n'est autre que la connaissance de soi. De Montaigne à Racine, de Descartes à Proust, de Rabelais à Rimbaud, qu'a fait d'autre le génie de la France que de poser à l'humanité la question de la connaissance d'elle-même ? Qu'en est-il du simianthrope évolutif qui, depuis Athènes seulement, se penche sur l'histoire de son crâne et qui se trouve sur le point de découvrir le secret des idoles qui y germent, y grandissent et voudraient immoler sur leurs autels le " corps spirituel " que l'humanité prospective est appelée à devenir de siècle en siècle à elle-même? Voilà la religion de la France, voilà le " divin " européen, voilà dieu qui allume le feu de l'intelligence et l'élève à l'incendie spirituel.

Mais alors, votre génération ne retrouve-t-elle pas intacte la question de la relation entre la démagogie et la décadence ? Je vous disais que les civilisations meurent quand elles ne sont plus en mesure de relever le défi que l'histoire leur adresse. Je vous demande maintenant d'observer l'autre face de la thèse d'Oswald Splengler, qui disait qu'une civilisation se fonde sur le défi qu'il lui appartient de relever. Mais quel est le vrai défi, sinon celui de sa transcendance ? La Grèce et Rome n'ont pas su féconder la transcendance dont la culture antique était porteuse; et il a fallu attendre plus d'un millénaire pour que renaissent les sciences et les arts engloutis dans les ténèbres du christianisme. L'Europe se trouve-t-elle dans l'incapacité d'insuffler sa transcendance retrouvée à la civilisation de la raison qu'elle a partiellement ressuscitée au XVIe siècle ? De quel étouffement du " corps du roi " qu'on appelle la pensée mourez-vous ? Le génie de l'Europe mourra-t-il parmi les vieux autels que M. Nicolas Sarkozy tente de restaurer? Ces autels-là sont ceux qui vous placent sous la tutelle d'un empire étranger, ces autels-là sont ceux de l'épuisement du "Connais-toi" socratique, ces autels-là sont ceux de l'exténuation de l'Europe des sacrilèges. L'heure a sonné pour la civilisation occidentale de retrouver son corps de lumière. Il y faut la plongée du scalpel de la pensée dans les entrailles de l'animalité humaine.

Je vous convie à conjuguer le verbe ressusciter à l'école des funérailles d'une France que M. Nicolas Sarkozy voudrait placer sous le sceptre du Dieu de l'Amérique. Ce Dieu-là tient le discours bénisseur de l'empire planétaire du dollar ; ce Dieu-là refuse l'Europe du "Connais-toi". Tenez bien les cordons du poêle, mais riez sous cape : le " corps du roi ", ce sera bien en vain que vous le chercheriez entre les quatre planches de la France de Nicolas Sarkozy.

Le 21 janvier 2008

pagesperso-orange.fr