Ce que la politique de domination énergétique de Trump signifie pour le monde, par Alastair Crooke

24-06-2018 histoireetsociete.wordpress.com 13 min #142844

par  Les-crises.fr DT

Source :  Strategic Culture, Alastair Crooke, 05-06-2018

Il y a deux semaines, nous avons écrit sur la façon dont la politique étrangère du président Trump s'était en quelque sorte « repliée sur elle-même » dans un « néo-américanisme ». Nous avons cité Russell-Mead, professeur de politique étrangère américaine, qui suggérait que la métamorphose du 8 mai de Trump (la sortie de la Joint Comprehensive Plan of Action, JCPOA [l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien, NdT]), représentait quelque chose de nouveau, un changement de direction (lui qui était un habile négociateur), vers « une ère néo-américaine de la politique mondiale - plutôt qu'une ère post-américaine [Obama-iste] ». « L'administration veut accroître le pouvoir des États-Unis, plutôt que de s'adapter à son déclin (comme l'aurait fait Obama). Pour l'instant, au moins, le Moyen-Orient est la pièce maîtresse de cette nouvelle affirmation », estime Russell-Mead, expliquant que cette nouvelle impulsion de Trump provient de ses instincts qui lui disent que la plupart des Américains sont tout sauf désireux d'un monde « post-américain ». Les partisans de M. Trump ne veulent pas de longues guerres, mais ils ne se résignent pas non plus au déclin national ».

Il y a là quelque chose de paradoxal : Trump et sa base déplorent le coût et l'engagement de l'immense parapluie défensif américain, disséminé à travers le monde par les internationalistes (sentiments aggravés par l'ingratitude supposée de ses bénéficiaires) - mais le Président veut « élargir le pouvoir américain, plutôt que de s'ajuster au déclin ». C'est-à-dire qu'il veut plus de pouvoir, mais moins d'empire. Comment pourrait-il résoudre la quadrature du cercle ?

En fait, un indice est apparu presque un an plus tôt, lorsque le 29 juin 2017, le Président a utilisé un mot tout à fait inattendu dans un discours lors d'un événement du Département de l'énergie : Libérer l'énergie américaine. Au lieu de parler de l'indépendance énergétique américaine, comme on pouvait s'y attendre, il a plutôt annoncé une nouvelle ère de « domination » de l'énergie américaine.

Dans un discours « qui cherchait à souligner une rupture avec les politiques de Barack Obama »,  note le Financial Times, M. Trump a lié l'énergie à son programme America First... Il a déclaré « La vérité est que nous avons maintenant des réserves d'énergie presque illimitées dans notre pays. Nous sommes vraiment aux commandes, et vous savez quoi ? Nous ne voulons pas que d'autres pays nous privent de notre souveraineté et nous disent quoi faire et comment le faire. Ça n'arrivera pas. Avec ces ressources incroyables, mon administration visera non seulement la tant attendue indépendance énergétique américaine, mais aussi la domination énergétique américaine ».

Il semble, comme  l'explique Chris Cook, que Gary Cohn, qui était alors conseiller économique en chef du Président, ait joué un rôle dans la genèse de cette ambition. Cohn (alors chez Goldman Sachs), avec un collègue de Morgan Stanley, a conçu en 2000 un plan pour prendre le contrôle du marché mondial du pétrole par le biais d'une plateforme de négociation électronique basée à New York. En résumé, les grandes banques ont attiré d'énormes sommes « d'argent géré » des opérateurs financiers (des fonds spéculatifs, par exemple), vers le marché, pour parier sur les prix futurs (sans qu'elles ne prennent jamais réellement livraison de pétrole brut : le commerce du « pétrole papier », plutôt que du pétrole physique). Et, en même temps, ces banques travaillaient en collusion avec les principaux producteurs de pétrole (y compris, plus tard, l'Arabie Saoudite) pour préacheter du pétrole physique de telle manière que, en conservant, ou en déversant du brut physique sur le marché, les grandes banques de New York ont pu « influencer » les prix (en créant une pénurie ou une surabondance).

Pour donner une idée de la capacité de ces banquiers à « influer » sur les prix, mi-2008, on  estimait que quelque 260 milliards de dollars d'investissements (spéculatifs) d'argent « géré » étaient en jeu sur les marchés de l'énergie, éclipsant complètement la valeur du pétrole qui est effectivement extrait en mer du Nord chaque mois, entre 4 et 5 milliards de dollars au plus. Ces jeux d'options pétrolières « papier » l'emporteraient donc souvent sur les « fondamentaux » de l'offre réelle et de la demande réelle de l'utilisateur final.

Pour Cohn, la « première étape » consistait donc, pour les États-Unis, à gérer le marché du négoce, à la fois en termes de prix et d'accès, les concurrents des américains, tels que l'Iran ou la Russie, pouvant accéder au marché à des conditions moins avantageuses, voire pas du tout. La « deuxième étape » présumée a été de soutenir la production américaine de pétrole de schiste, de construire de nouveaux terminaux américains d'exportation de GPL [Gaz de Pétrole Liquéfié, NdT] et de développer la prospection pétrolière et gazière américaine, tout en forçant le reste du monde, de l'Allemagne à la Corée du Sud et à la Chine, à acheter des exportations américaines de gaz. « Troisièmement », avec les exportations de pétrole du Golfe déjà sous l'égide des États-Unis, il y avait alors deux grands producteurs d'énergie du Moyen-Orient hors de la zone « d'influence » du cartel (tombant davantage dans le « cœur » stratégique de production d'énergie de la Russie) : L'Iran - qui est maintenant visé par une opération de changement de régime et dont les exportations de pétrole font l'objet d'un blocus, et l'Irak, qui fait l'objet d'intenses pressions politiques (douces, comme la menace de sanctions en vertu de la loi Countering America's Adversaries Through Sanctions Act) pour forcer son adhésion à la sphère occidentale.

Comment reformuler simplement, cette notion de domination énergétique ? Les États-Unis - si la domination de l'énergie réussissait - contrôleraient simplement le robinet du développement économique - ou son absence - pour ses concurrents que sont la Chine et l'Asie. De cette manière, les États-Unis auraient également le pouvoir de réduire les revenus de la Russie. En bref, les États-Unis pourraient étrangler les plans de développement économique de la Chine et de la Russie. Est-ce la raison pour laquelle le JCPOA a été révoqué par le Président Trump ?

Voici donc la quadrature du cercle (plus de puissance américaine, mais moins d'empire) : Les objectifs américains de Trump pour « dominer », non pas par le biais de l'infrastructure permanente des mondialistes du parapluie de défense américain, mais en utilisant intelligemment le dollar américain et le monopole de la compensation financière, en protégeant et en contrôlant étroitement la technologie américaine et en dominant le marché de l'énergie, qui, à son tour, constitue pour les concurrents des USA un interrupteur marche/arrêt de la croissance économique. De cette façon, Trump pourra 'ramener les soldats à la maison', sans pour autant que l'Amérique perde sa position hégémonique. Le conflit militaire deviendrait un dernier recours.

Le conseiller principal Peter Navarro a déclaré sur NPR [la radio publique aux USA, NdT]  cette semaine : « nous sommes en mesure de les empêcher [les Chinois] de mettre nos entreprises de haute technologie en faillite » et « d'acheter nos joyaux technologiques... Chaque fois que nous produisons une innovation, la Chine vient l'acheter ou la voler ».

Le plan de Trump serait-il le suivant : La domination du marché et la guerre commerciale pour prolonger la « suprématie » de l'Amérique en matière de technologie, de finance et d'énergie, au lieu d'être réduits à s'adapter au déclin ? Et, en agissant de la sorte, réduire - ou du moins retarder - l'émergence de rivaux ? Dans ce contexte, deux questions se profilent immédiatement : Cette formule est-elle l'adoption, par l'administration américaine, du néo-conservatisme tant haï par la base électorale de Trump ? Et, deuxièmement, l'approche peut-elle fonctionner ?

Il ne s'agit peut-être pas de néo-conservatisme, mais plutôt de retravailler un thème. Les néo-conservateurs américains voulaient, en majorité, porter des coups aux parties du monde qu'ils n'aimaient pas, pour y substituer quelque chose qui leur convenait. La méthode Trump est plus machiavélique.

 Les racines de ces deux courants de pensée résident cependant - plus qu'en partie - dans l'influence de Carl Schmitt sur la pensée conservatrice américaine par l'intermédiaire de son ami Leo Strauss, à Chicago (que Trump ait, ou non, lu ces deux hommes, les idées circulent toujours dans la sphère américaine). Schmitt a soutenu que la politique (contrairement aux idées libérales et humanistes) n'a rien à voir avec la justice ou l'équité dans le monde - qui sont du ressort des moralistes et des théologiens. La politique, pour Schmitt, est une question de pouvoir et de survie politique, rien de plus.

Les progressistes (et les internationalistes), a suggéré Schmitt, ont du mal à utiliser le pouvoir pour écraser les forces alternatives qui émergent : leur vision optimiste de la nature humaine les amène à croire en la possibilité de médiations et de compromis. L'optique de Schmitt, se moquant bien de telles positions humanistes, privilégie le rôle du pouvoir, pur et simple, basé sur la compréhension de la nature véritable des « autres » et des rivaux. Ce point semble toucher aux fondamentaux du raisonnement de Trump : Obama et les « progressistes » étaient prêts à sacrifier les « joyaux de la couronne » de « notre culture » (expertise financière, technologique et énergétique) dans le cadre d'une « action positive » multilatérale qui aurait aidé les États moins développés (comme le rival Chinois, tout en en haut de l'échelle). C'est peut-être la raison pour laquelle Trump s'est retiré de l'accord sur le climat : Pourquoi aider des rivaux potentiels, tout en imposant des handicaps volontaires à sa propre civilisation ?

C'est sur cette base très étroite (l'impératif de garder le pouvoir américain intact), que les néo-conservateurs et les partisans de Trump se retrouvent. Ils partagent aussi le mépris pour les humanistes utopiques prêts à brader les joyaux de la civilisation occidentale pour d'autres idéaux humanistes afin d'aider les rivaux de l'Amérique à se développer et à dépasser l'Amérique et sa civilisation (dans cette optique).

Le terrain d'entente entre les deux courants s'exprime avec une candeur remarquable à travers le  commentaire de Berlusconi selon lequel « nous devons être conscients de la supériorité de notre civilisation [occidentale] ». Steve Bannon dit à peu près la même chose, bien qu'exprimée en termes de bien-fondé de la sauvegarde d'une civilisation judéo-chrétienne occidentale (qui serait menacée).

Ce sens de l'avantage civilisationnel, qui doit à tout prix être recouvré et préservé, contribue peut-être en partie (mais pas entièrement) à expliquer le soutien inconditionnel que Trump apporte à Israël : S'adressant à Channel Two d'Israël, Richard Spencer, un des principaux dirigeants de l'Alt-Right américaine (qui est une des composantes de la base électorale de Trump), a souligné le sentiment profond de  spoliation ressenti par les Blancs, dans leur propre pays [les États-Unis] :

«... un citoyen israélien, quelqu'un qui comprend votre identité, qui a le sentiment de l'appartenance à une nation et à un peuple, qui est marqué par l'histoire et l'expérience du peuple juif, vous devriez le respecter comme moi, qui ai des sentiments analogues à l'égard des Blancs. Vous pourriez dire que je suis un sioniste blanc - dans le sens où je me soucie de mon peuple, où je veux une patrie sûre pour nous et pour nos proches. Tout comme vous voulez une patrie sûre en Israël. »

En fait, la tentative de tirer parti de la culture des élites américaines, en leur fournissant les armes que sont le dollar et l'hégémonie énergétique supposée avec son emprise sur les transferts de technologie, peut-elle réussir à s'accrocher à la « culture » américaine (dans la conception réductionniste de la base de Trump) ? C'est la question à soixante-quatre mille dollars [Sorte de jeu des mille francs américain NdT], comme on dit. Cela pourrait aussi provoquer une réaction inverse, tout aussi puissante ; et beaucoup de choses peuvent se produire au niveau national aux États-Unis, d'ici aux élections de mi-mandat de novembre, qui pourront soit confirmer le président au pouvoir - soit le déstabiliser. Il serait risqué de tenter des analyses au-delà de cet échéance.

Mais il y a un point plus important. Tandis que Trump est obnubilé par la civilisation et l'hégémonie américaines, les dirigeants non-occidentaux d'aujourd'hui pensent de manière tout aussi passionnée qu'il est temps pour « le siècle américain » de céder le pas. Tout comme, après la Seconde Guerre mondiale, les anciens États coloniaux voulaient l'indépendance. Désormais, ces dirigeants veulent mettre fin au monopole du dollar, ils veulent se retirer de l'ordre mondial dirigé par les États-Unis avec leurs institutions dites « internationales » ; ils veulent « exister » à leur manière, avec leur culture propre - et ils veulent retrouver leur souveraineté. Il ne s'agit pas seulement d'un nationalisme culturel et économique, mais d'un point d'inflexion significatif - loin de l'économie néolibérale, de l'individualisme et du mercantilisme brut - vers une expérience humaine plus épanouie.

Le raz-de-marée, après la Seconde Guerre mondiale, était certainement irréversible. Je me souviens même que les anciennes puissances coloniales européennes ont par la suite déploré leur retrait forcé : « Ils vont [les anciennes colonies] le regretter », ont-elles prédit avec assurance. (En fait non, ils ne l'ont jamais fait.) La marée monte en force aujourd'hui et s'est même étendue à l'Europe, où, qui sait, les Européens auront peut-être le courage de repousser les manœuvres financières et commerciales de Trump : il s'agira là d'un test déterminant pour la suite des événements.

Mais ce qui est différent aujourd'hui (par rapport à l'époque), c'est que l'hégémonie monétaire, l'avance technologique et la « domination » énergétique ne sont pas du tout garanties pour les occidentaux. Elles ne leur appartiennent plus. Elles ont commencé à migrer, il y a quelque temps.

Source :  Strategic Culture, Alastair Crooke, 05-06-2018

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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