La ruée minière sur les océans s'amorce, au prix probable de l'environnement

08-06-2018 reporterre.net 11 min #142229

Thallium, cobalt, manganèse, nickel, or... les fonds marins regorgent de minerais. Alors que les gisements terrestres s'épuisent, États et industriels s'intéressent de très près aux ressources océaniques, dont l'exploitation aura de lourdes conséquences sur les écosystèmes sous-marins. Un nouvel enjeu écologique, alors que le 8 juin est la Journée mondiale des océans.

En février 1968, Le Monde diplomatique titrait « les richesses du XXIe siècle sont à prendre au fond des mers » et s'intéressait à l'exploitation minière en mer. Cinquante ans plus tard, force est de constater que le journal a sans doute vu juste : le XXIe siècle est en passe de voir se concrétiser des « mines sous-marines ».

Épuisement des gisements terrestres, demande en métaux accrue... le constat des années 1960 est toujours d'actualité. Et avec la raréfaction des ressources apparaissent des tensions relatives à leur approvisionnement. Alors, industriels et États regardent vers des espaces encore vierges d'exploitation minière : les fonds marins.

Des gisements métalliques se trouvent dans tous les océans, à des profondeurs allant de quelques centaines à plusieurs milliers de mètres. Des minéralisations profondes, telles que les nodules polymétalliques, les encroûtements ou les sulfures hydrothermaux, contiennent des métaux recherchés à la surface : cobalt, fer, manganèse, platine, nickel, or, argent, cuivre, terres rares...

Leurs concentrations y sont souvent bien plus élevées que dans les gisements terrestres. Et les zones qui pourraient être exploitées sous les océans sont plus étendues. 1,5 million de km2 des fonds marins de l'océan Pacifique seraient actuellement sous permis d'exploration. Les ressources s'avèrent immenses.

La Commission européenne encourage les activités extractives sous-marines

À titre d'exemple, un  rapport réalisé par des chercheurs du CNRS et de l'Ifremer estime « le poids total de nodules dans la seule zone de Clarion-Clipperton, la plus riche du Pacifique (15 % de la surface de l'océan Pacifique), à 34 milliards de tonnes : 6.000 fois plus de thallium, trois fois plus de cobalt et plus de manganèse et de nickel que toutes les ressources avérées hors des océans. ».

D'après ce même rapport, « les ressources minérales marines accessibles reposent directement sur le plancher océanique ». Contrairement aux mines terrestres, il ne serait pas nécessaire de creuser des galeries pour accéder aux ressources, qui seraient grattées à même le sol des océans.

Cela fait des fonds marins une nouvelle zone à exploiter. « Le chiffre d'affaires annuel mondial de l'exploitation minière marine pourrait passer de pratiquement zéro à 5 milliards d'euros dans les dix prochaines années et atteindre jusqu'à 10 milliards d'euros d'ici à 2030 », s'avance la Commission européenne  dans une communication de 2012 sur « la croissance bleue », dans laquelle elle encourage les États européens à soutenir les activités extractives sous-marines.

Un nodule polymétallique de 6 cm.

En 2010, la  Chine suspendait ses exportations de terres rares vers le Japon à la suite d'un différend diplomatique. Depuis, des chercheurs japonais multiplient les annonces de découvertes de gisements sous-marins de terres rares situées au large de l'archipel nippon. Pour les pays côtiers, la possibilité d'exploiter les fonds marins offre un nouvel accès aux matières premières.

Pour les compagnies minières, ce sont de nouvelles ressources à commercialiser. À l'heure actuelle, la société privée,  Nautilus Minerals, semble être la plus avancée pour exploiter dans les années à venir ce qui deviendrait la première mine sous-marine du monde, au large de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

La rédaction définitive du « code minier des fonds marins » est en cours

Le droit de la mer divise l'espace maritime en zones économiques exclusives (ZEE) appartenant aux pays côtiers et en eaux internationales. Au-delà de la ZEE, le plancher océanique forme « la zone internationale des fonds marins ». Cet espace est géré par  l'Autorité internationale de fonds marins (AIFM), un organe créé par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, basé à Kingston, en Jamaïque. Cette Autorité est censée gérer les fonds marins internationaux, considérés comme un « bien commun » de l'humanité, « à des fins exclusivement pacifiques » et « dans l'intérêt de l'humanité tout entière ».

L'AIFM prévoit toutefois la possibilité d'explorer et bientôt d'exploiter les ressources minérales de ces fonds. Les phases de prospection, qui ne nécessitent pas de permis, et d'exploration des nodules polymétalliques, des sulfures hydrothermaux et des encroûtements, sont encadrées par des règlements adoptés respectivement en 2000, 2010 et 2012. L'AIFM a déjà accordé une vingtaine de contrats permettant à des États et à des compagnies minières privées d'explorer les fonds marins internationaux, principalement dans le Pacifique.

Le règlement de l'exploitation des ressources minérales est lui encore à l'état de brouillon. Des cycles de négociations devant aboutir à la rédaction définitive de ce « code minier des fonds marins » sont en cours.

Un « Psychropotes longicauda » sur un champ de nodules polymétalliques.

Nautilus Minerals n'a pas attendu la version définitive de ce texte. Puisque les États côtiers gardent la main sur la gestion de leurs fonds marins, c'est directement de la part de l'État de Papouasie-Nouvelle-Guinée que la compagnie, basée au Canada, a obtenu un permis d'exploitation de la zone de Solwara 1 en 2011. Nautilus Minerals, qui se présente comme « la première compagnie à explorer commercialement les fonds marins », pourrait y extraire de l'or et du cuivre dans un futur proche.

La compagnie minière décrit le gisement de Solwara 1 comme se trouvant « sur les fonds marins à une profondeur d'environ 1.600 mètres » et contenant « une teneur en cuivre d'approximativement 7 %. Cela est à comparer avec les mines de cuivre terrestres, où la teneur en cuivre est en moyenne de 0,6 %. De plus, des teneurs en or s'élévant à plus de 20 grammes/tonne ont été relevées dans certaines zones de Solwara 1 et la teneur moyenne est approximativement de 6 grammes/tonne », commente Nautilus Minerals. À titre de comparaison,  le projet minier de la Montagne d'Or en Guyane prévoit d'exploiter une mine à ciel ouvert où la teneur en or serait de 1,6 gramme par tonne de roche.

La richesse des gisements marins ne fait plus de doute. Reste à démontrer la capacité technologique et la viabilité économique de leur exploitation. Sur ces deux points, Nautilus Minerals fait figure de pionnière. La compagnie met actuellement au point des excavatrices sous-marines robotisées pesant plusieurs centaines de tonnes pour gratter les fonds marins à 1.600 mètres de profondeur.

« Des impacts indéniables sur l'environnement »

De telles activités auront des impacts sur les écosystèmes auxquels sont associées ces ressources. Une expertise scientifique collective menée par des chercheurs du CNRS et de l'Ifremer a donné lieu à  la publication d'un rapport en 2014 sur les impacts environnementaux de l'exploration et de l'exploitation de ressources minérales profondes. « Indéniablement, les processus miniers vont avoir des impacts sur l'environnement. Ces impacts pourront être très localisés ou au contraire très étendus, d'une durée plus ou moins longue et seront plus ou moins spécifiques, selon la nature de la ressource exploitée, les spécificités des communautés biologiques associées à cette ressource, les caractéristiques de l'environnement, la vulnérabilité et les capacités d'adaptation des écosystèmes face aux processus miniers », écrivent les chercheurs, soulignant la difficulté qu'il peut y avoir à estimer les impacts de techniques d'exploitation encore en cours de développement.

L'exploitation minière des fonds marins aura des conséquences sur les écosystèmes océaniques qui contribuent aux équilibres complexes jouant jusque sur le cycle du carbone, la température du globe, le renouvellement des poissons et autres animaux marins ou encore les activités humaines sur les littoraux.

Schéma de ramassage des nodules polymétalliques par système hydraulique.

Avec l'avancée des projets miniers sous-marins, des campagnes de sensibilisation et de lutte contre ce nouvel extractivisme se mettent en place. Ainsi la  Deep Sea Mining Campaign (campagne sur les activités minières en eaux profondes) menée par l'Ocean Foundation vise à regrouper ONG et citoyens « concernés par les impacts probables des activités minières en eaux profondes sur les écosystèmes marins et côtiers et sur les communautés ».

« Toutes ces activités se passent en l'absence de zones de régulation ou de conservation pour protéger les écosystèmes uniques et peu connus des eaux profondes. Les recherches scientifiques sur les impacts sont extrêmement limitées et n'apportent aucune assurance garantissant la santé des communautés côtières et des activités de pêche dont elles dépendent », souligne la Deep Sea mining Campaign, qui demande une interdiction des activités minières en eaux profondes.

En Papouasie-Nouvelle-Guinée, le permis Solwara 1 a été attaqué en justice par des communautés d'habitants. La compagnie Nautilus Minerals peine quant à elle à réaliser les levées de fonds nécessaires à l'avancement de son inédit projet minier.

La Fondation publie le 8 juin un Atlas de l'océan.  A lire ici. Contact : [info@fr.boell.org]

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