Trump, fossoyeur du multilatéralisme et de la paix, par Guillaume Berlat

18-05-2018 les-crises.fr 30 min #141431

Source :  Proche & Moyen Orient, Guillaume Berlat, 14-05-2018

« Les véritables accords sont les accords en arrière-pensées » déclarait Paul Valéry. Il signifie ainsi que les accords internationaux sont le résultat de compromis entre thèses opposées des parties signataires. Ils représentent un point d'équilibre nécessairement instable qui suppose la bonne foi de tous les participants pour être pérennes. Ils comportent toujours une part de dit (visible car écrit) et de non- dit (invisible car non écrit), parfois plus importante que la première. L'accord conclu le 14 juillet 2015 à Vienne entre les Cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU (y compris l'Union européenne et l'Allemagne) et l'Iran ne déroge pas à la règle. En échange de l'arrêt de ses activités nucléaires à caractère militaire sous strict contrôle de l'AIEA, Téhéran obtient la levée progressive des sanctions qui lui étaient imposées depuis plus d'une décennie 1. C'est ce que les juristes qualifient de contrat synallagmatique, accord qui comporte une obligation réciproque entre les parties.

Lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche (8 mai 2018), Donald Trump - fidèle à sa promesse de campagne - annonce le retrait américain de l'accord de Vienne (« dévastateur, terrible, pas équilibré, n'apportant aucune garantie de paix et qui n'aurait jamais dû être signé... ») et la signature du décret restaurant, voire renforçant les sanctions contre l'Iran 2. Cette importante décision unilatérale doit s'apprécier au moins à quatre niveaux : américain, européen, français et moyen-oriental.

DIKTAT ET MÉPRIS DES USAGES INTERNATIONAUX

La décision de retrait de l'accord nucléaire iranien prise par le président américain doit être appréhendée dans sa dimension conjoncturelle et tactique mais, aussi et surtout, dans sa dimension structurelle et stratégique.

Une décision à dimension conjoncturelle et tactique

Bien que ne constituant pas une surprise, l'annonce faite par Donald Trump le 8 mai 2018 - avec les encouragements du trio de faucons (secrétaire d'État, conseiller national à la sécurité et directrice de la CIA) 3, de va-t-en-guerre 4 - est lourde de conséquences dans les jours et les semaines à venir. Sur un plan juridique, elle démontre le peu de cas que portent les États-Unis aux accords internationaux qu'ils négocient et concluent. Ce faisant, cette pratique est porteuse d'insécurité juridique, ouvrant la voie à toutes les possibilités de dénonciation des traités pour des raisons diverses et variées à ceux qui ne s'en satisferaient plus. Elle met à mal le principe Pacta sunt servanda (les conventions obligent).

Sur un plan géopolitique, elle ouvre une période d'insécurité grave au Moyen-Orient dont la région se serait bien passée au moment où Washington va transférer son ambassade de Tel Aviv à Jérusalem et où le premier ministre israélien multiplie les opérations punitives contre les contingents iraniens évoluant en Syrie et leurs installations (missiles) comme ce fut le cas le 10 mai 2018 5. Elle renforce l'axe sunnite (Arabie saoudite en tête avec son nouvel allié israélien) au détriment de son alter ego chiite en lieu et place de contribuer à l'apaisement indispensable, facteur de paix et de sécurité internationales. Tout ceci n'augure rien de bon pour la suite !

Il est vrai que les Américains excellent dans le rôle du pyromane partout où ils passent (Afghanistan, Irak...) sans que ses dirigeants ne se retrouvent jamais dans les geôles de la Cour pénale internationale à La Haye en compagnie de Laurent Gbagbo ou autres tortionnaires de l'ex-Yougoslavie. Donald Trump est un excellent apprenti sorcier, un pyromane de haute volée. Sur le plan économique, Donald Trump joue à plein « l'America First » en favorisant les entreprises américaines au détriment de leurs concurrentes européennes menacées de lourdes amendes en cas de commerce avec le paria iranien. Contrairement à ce que prétendent les grands augures du quotidien Le Monde, la position globale de Donald Trump est marquée au sceau d'une grande cohérence 6. Il veut dynamiter l'ordre international multilatéral 7.

Une décision à dimension structurelle et stratégique

Si curieux que cela puisse paraître, Donald Trump a la curieuse manie de faire ce qu'il dit. Ce qui semble désorienter ses interlocuteurs étrangers accoutumés à renier leur engagement de campagne électorale. Après le retrait de l'accord sur le climat (environnement) et l'accord de libre-échange transpacifique ou TPP (commerce), c'est au tour de l'accord nucléaire iranien (non-prolifération) de passer sous les fourches caudines du magnat de l'immobilier new-yorkais. Cette décision met à mal le système imaginé en 1945 par les participants à la Conférence de San Francisco qui débouche sur l'adoption de la Charte de l'ONU, véritable bible de la gouvernance internationale. Or, c'est bien cet édifice imaginé par les Américains que ces derniers foulent joyeusement aux pieds. A la paix par le droit d'hier, ils choisissent aujourd'hui la paix par la force. Dans ces conditions, comment condamner sérieusement les velléités chinoises et russes de mieux contrôler leur étranger proche (Crimée, Ukraine pour Moscou), voire lointain (Syrie pour Moscou) ?

On ne peut exiger d'autrui l'exemplarité tout en s'en exonérant. Dans ce contexte, comment attendre que le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un ne s'entoure pas de toutes les garanties les plus fortes (traité de non-agression) avant de renoncer définitivement à l'arme nucléaire ? 8 Nous verrons bien ce qui ressortira de concret de la rencontre du 12 juin 2018 à Singapour entre Donald Trump et Kim Jong-un 9. En définitive, c'est seulement sur le temps long que l'on mesurera véritablement les effets potentiellement négatifs de la décision du 8 mai 2018, jour du 73ème anniversaire de l'armistice de 1945, sur le régime de non-prolifération dont la pierre de touche est le traité de non-prolifération nucléaire, plus connu sous son acronyme de T.N.P. 10. Que restera-t-il de ce champ de ruines dans quelques années ? Un grand vide juridique que nos bonnes âmes déploreront à chaudes larmes en oubliant de citer les racines du mal. Comme ce fut la cas pour la guerre en Irak de 2003 ou l'intervention hasardeuse en Libye de 2011.

Si la décision américaine n'a pas été encouragée par les États membres de l'Union européenne, leur couardise légendaire l'a, à tout le moins, facilitée. Faute de signaux forts avant la décision du mai 2018, Washington a compris que les 28 ne feraient rien de tangible et de concret.

COUARDISE EUROPEENE, DIPLOMATIE DE L'APLAVENTRISME

Le coup de menton de Donald Trump sonne comme une énième claque pour l'usine à gaz qu'est le mammouth bruxellois et, plus encore, contribue à faire exploser en vol un projet européen déjà moribond.

Une claque au mammouth bruxellois

Imagine-t-on un seul instant si pareille décision avait été prise par Vladimir Poutine ? Que n'aurait-on entendu de la part de la cohorte européenne ? Une bordée d'invectives au nom des valeurs universelles (le respect du droit, de la parole donnée, la conformité au multilatéralisme...) et autres plaisanteries du même acabit que défendent les 27/28... dans les mots. Une bordée de sanctions tous azimuts contre les intérêts russes. Tout ceci bien évidemment en étroite coordination avec l'organisation chaperon de l'Union européenne, l'Alliance atlantique, sorte de théâtre de marionnettes dont les ficelles sont tirées à Washington. Quand les États-Unis décrètent unilatéralement des droits de douane sur les importations d'acier et d'aluminium en provenance de l'Union européenne, la technocratie bruxelloise se contente de quelques borborygmes, de quelques menaces sans suites. Quand les mêmes Américains se retirent de l'accord sur le climat, les Européens se contentent de regretter, de pleurer quelques larmes de crocodiles.

Quand Washington met en avant l'extraterritorialité de la loi américaine pour casser quelques entreprises européennes (Airbus) ou nationales (Alsthom), les gardiens du temple européen sont d'une discrétion exemplaire 11. Mais, aucune mesure de rétorsion n'est adoptée à l'unanimité sur proposition de la commission européenne en charge de la défense de l'intérêt général. Rien de tout cela tant l'Amérique du nord est hors droit lorsqu'elle est hors-la-loi. Ceci ne se discute pas tel le dogme dans une religion. Oublié, le sacro-saint principe de la réciprocité qui gouverne les relations internationales. Que vont répondre concrètement les Européens à la demande iranienne de discussion en vue de garantir ses intérêts après la décision américaine de retrait de l'accord ?

Comment l'Union européenne entend-elle se défendre contre d'éventuelles sanctions américaines frappant les entreprises qui continueraient de commercer avec l'Iran ? Plusieurs grands groupes français sont concernés et Bruno Le Maire évoque le 9 mai 2018 une intimidation « pas acceptable ». Jean-Yves Le Drian va jusqu'à dire que « les sanctions américaines sont inacceptables ». Nous attendons, avec le plus vif intérêt, de voir ce que sera la réponse européenne à ces violations des règles de l'OMC. Que veulent dire Allemands, Britanniques et Français quand ils prétendent sauver le compromis (« déterminés à préserver ») de 2015 ? Rien ou presque rien. Tout ceci met en question la capacité de l'Europe à se défendre 12. Nous apprenons que la cheffe de la diplomatie européenne recevra prochainement les ministres des Affaires étrangères des 28 pour évoquer le sujet. Nous voici pleinement rassurés...

Une explosion en vol du projet européen

Comme pourrait le dire plusieurs décennies après, Henry Kissinger, l'Europe, quel numéro de téléphone ? Ce serait plutôt du genre, il n'y a plus d'abonné au numéro que vous avez demandé. C'est que le cabri européen cher au général de Gaulle est au plus mal. Ou en termes médicaux, le patient européen, c'est l'électro-encéphalogramme plat. Les piteuses prestations de l'Union européenne et de ses États membres (Angela Merkel en tête de peloton) sur le dossier migratoire dans toutes ses composantes (uniformisation du droit d'asile, renforcement des protections extérieures à l'espace Schengen, appui aux pays en première ligne comme l'Italie et la Grèce...) ont laissé et laissent encore des traces chez les citoyens européens. Pour s'en convaincre, il suffit de se reporter aux résultats des élections en Allemagne, en Autriche, en Italie et en Hongrie. Le projet européen n'a plus la côte chez les ressortissants d'une Union européenne qui ne les protège pas ou ne les protège pas suffisamment. Il devrait être rebaptisé désunion européenne ou Europe du chacun pour soi. A-t-on eu droit à une réponse unique des 27/28 condamnant vigoureusement la décision unilatérale de Washington ?

Certainement pas alors que « les Européens se trouvèrent donc dans cette situation d'avoir à faire pression sur la partie qui appliquait l'accord à la lettre, l'Iran, pour satisfaire une partie, l'Amérique qui ne le respectait pas vraiment » 13. L'Union européenne apparaît une fois de plus pour ce qu'elle est, à savoir une structure molle (à l'instar des Montres molles de Salvador Dali) et surtout pour ce qu'elle n'est pas et ne sera jamais, une « Europe puissance » comme l'aurait voulu en son temps, le général de Gaulle. Comment, dans ces conditions, peut-elle prétendre avoir une influence sur la conduite des affaires mondiales ? Le seul exercice dans lequel elle excelle, c'est bien celui de la diplomatie de l'aplaventrisme. Nous sommes bien loin des rodomontades du discours de la Sorbonne sur la refondation de l'Europe déclamé avec fougue par l'homme de « l'inflexion, extension » 14. Quel triste sort pour les fédérastes qui fêtent joyeusement la journée de l'Europe le 9 mai 2018 en dépit du discours du 10 mai 2018 à Aix-la-Chapelle d'un Jupiter recevant le prix Charlemagne. ! Ces bons apôtres n'ont rien compris aux demandes légitimes des citoyens du continent européens qui en ont assez des paroles lénifiantes et des discours à l'eau de rose. Désormais, ils jugent leurs dirigeants à l'aune de leurs actes et n'hésitent plus à les renvoyer à leurs chères études, lorsque la coupe est pleine. Au lieu de dénoncer inutilement le populisme, ils gagneraient à s'attaquer aux racines du mal (et elles sont profondes) et non se contenter de répondre à ses symptômes. Ce qui revient concrètement à mettre un cautère sur une jambe de bois.

Si l'Union européenne a été humiliée dans cette affaire, ce n'est que péché véniel comparé à l'humiliation de Jupiter en dépit de son agitation permanente 15.

HUMILIATION PERSONNELLE DU PRESIDENT

Emmanuel Macron, sorte de « premier de cordée vocale » 16 ne sort pas grandi de cette épopée diplomatico-comique dans laquelle il s'est particulièrement impliqué, sans succès, faut-il le reconnaître.

Un échec patent de la diplomatie de l'en même temps

Sur les principaux dossiers en discussion pendant sa visite aux États-Unis, sur le climat ou le commerce international, Emmanuel Macron n'a obtenu aucune percée diplomatique. Sur le nucléaire iranien, c'est pire : il a accepté, contrairement aux autres Européens, le principe d'un nouvel accord exigé par Donald Trump. Au risque d'aggraver la déstabilisation du Moyen-Orient 17. Pire encore, le président américain se paie le luxe de critiquer la France pour sa conduite lors des attentats du Bataclan, quelques jours après la brillante visite de Jupiter à Washington ! 18 La décision définitive du président américain le fragilise encore plus, lui qui multipliait les coups de téléphone, les déclarations faussement viriles, quelques heures encore avant l'échéance fatidique (on nous dit que Donald Trump lui aurait donné la primeur de la décision). Nous le répéterons jamais assez, la diplomatie est un exercice de longue haleine qui se pratique dans la discrétion la plus totale et demande la plus grande humilité. Rien de tout cela chez Jupiter.

Que signifie : « la sortie de l'accord nucléaire est une erreur », si ce n'est un constat d'impuissance d'Emmanuel Macron et de toute son équipe de jeunes loups issus de la promotion Senghor de l'ENA 19 dont le volatil nous conte les aventures en Macronie ? 20 Que signifie « nous avons fait le choix de construire la paix au Moyen-Orient » (Cf. son discours de réception du prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle du 10 mai 2018 pour sa contribution au projet européen) ? Quel crédit accordé à la diplomatie du tweet que pratique à merveille le chef de l'État en écrivant tout et son contraire à quelques minutes d'intervalle ? En effet, après avoir vanté les mérites intrinsèques de l'accord du 14 juillet 2015, il mine sa position de principe par des déclarations contradictoires du genre : « La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni regrettent la décision américaine de sortir de l'accord nucléaire » et vont « travailler collectivement à un accord plus large ». Il ajoute : « Nous travaillerons collectivement à un cadre plus large, couvrant l'activité nucléaire, la période après 2025, les missiles balistiques et la stabilité au Moyen-Orient, en particulier en Syrie, au Yémen et en Irak ».

Et de préciser : « Le régime international de lutte contre la prolifération nucléaire est en jeu ». Bel exemple de diplomatie de l'en même temps qui discrédite celui qui la conduit ! Et tout ceci se passe au pays de René Descartes et de la logique. De qui se moque-t-on ? Le succès de la diplomatie gaullo-mitterrandienne tenait à sa cohérence sur le long terme et à sa saine distance par rapport aux évangiles de Washington.

Un échec cuisant de la diplomatie de la confusion

Le moins que l'on puisse dire est que nous avons entendu, lu, tout et son contraire de la part des dirigeants français au cours des derniers jours. Dans ce genre de situation, pour éviter la cacophonie préjudiciable à la crédibilité de la parole de la France, quelques règles de bon sens s'imposent : le calme (prendre le temps de la réaction pour bien calibrer la réponse), l'unicité (éviter au maximum que plusieurs dirigeants français s'expriment sur le même sujet comme ce fut le cas avec le président de la République, le ministre de l'Europe et des Affaires étrangères et la ministre des Armées), la concertation (prendre l'attache des Allemands, puis ensuite des autres chefs d'État et de gouvernement afin de donner le poids maximum à la position française), la discrétion (la courtoisie diplomatique élémentaire veut que l'on ne livre aux médias ni l'existence, ni le contenu de ses entretiens bilatéraux). Or, rien de tout cela dans les jours, les heures précédant et faisant suite à la décision de Donald Trump.

Pendant que Jupiter téléphone de façon pavlovienne à la planète entière et tweete de manière compulsive sur la toile, la ministre des Armées s'épanche en lieu et place de son collègue des étranges affaires. Que dit la délicieuse Florence Parly, experte des questions budgétaires et de transport ? Fragiliser l'accord de Vienne de 2015 sur le nucléaire iranien serait « un facteur d'aggravation » dans une région « très éruptive ». C'est du Coluche en moins humoristique ! Et de pousser la chansonnette un peu plus avant. A l'instar de Jupiter, la ministre évoque un accord perfectible qui « doit être complété ». Quel charabia ! Et de poursuivre son exercice d'enfoncement de portes ouvertes ainsi : « Cet accord, c'est un accord qui a permis de suspendre le programme militaire iranien... Ce n'est pas le meilleur des accords mais c'est un facteur de paix et de stabilisation dans une région très éruptive...Toute escalade qui concerne l'Iran (....) ne peut être qu'un facteur d'aggravation d'une situation déjà très tendue...Il faudra poursuivre sans cesse pour plaider l'amélioration de cet accord, que les Etats-Unis y soient présents ou pas ». Et dire que cette charmante personne est entourée d'une kyrielle de brillants énarques qui peuplent son cabinet qui lui ont préparé un tel salmigondis.

On comprend mieux que la voix de la France, qui devrait être portée par Jean-Yves Le Drian, est de moins en moins audible sur la scène internationale. Mais, nous apprenons que ce dernier s'est entretenu au téléphone avec son homologue iranien, Mohammad Javad Zarif. « Il lui a rappelé la détermination de la France à préserver l'accord de Vienne. Elle reste donc engagée dans cet accord et attend de l'Iran qu'il continue de respecter l'ensemble de ses obligations à ce titre » selon le Quai d'Orsay. « La France invite l'Iran à ouvrir une discussion approfondie sur l'ensemble des questions relatives à la stabilité régionale. A ce sujet, le ministre a rappelé la volonté du chef de l'Etat [français] de travailler à un cadre plus large incluant les activités nucléaires et le programme balistique de l'Iran ainsi que la solution des crises au Moyen-Orient ». Tout ceci est loin d'être limpide ! Une chatte n'y retrouverait pas ses petits tant les acrobaties linguistiques peinent à masquer l'embarras et la confusion de la diplomatie françaises dans une crise grave sur laquelle elle n'a aucune prise tangible et crédible. C'est le même exercice pathétique que notre lorientais désorienté reproduit le 11 mai 2018 sur BFM-TV au cours duquel ils alignent les platitudes et les contradictions.

Toutes ces fariboles sémantico-diplomatico-médiatiques ne doivent pas faire oublier qu'il en va de la guerre et de la paix dans l'Orient compliqué. Les premiers échanges d'amabilités guerrières entre Israël et Iran au-dessus du plateau du Golan du 10 mai 2018 sont là pour nous le rappeler.

BIG BANG MOYEN-ORIENTAL ET BRUITS DE BOTTES

Après cette décision absurde aux effets dévastateurs, il importe de prendre de la hauteur pour prendre toute la mesure de ce qu'elle cristallise comme haines recuites et qu'elle catalyse de futurs conflits.

La cristallisation des haines recuites

Au lieu de créer les conditions d'une confiance indispensable pour faire baisser la tension paroxystique dans la région, la décision américaine du 8 mai 2018 exacerbe la défiance en « coagulant » les oppositions entre Chiites et Sunnites. Désormais, l'axe Riyad/Tel Aviv/Washington tient le haut du pavé et, surtout, a le doigt sur la gâchette. Alors que jusqu'à présent, la réaction iranienne (mis à part quelques débordements au Majlis) a été relativement modérée sur le plan diplomatique, elle pourrait évoluer sous la pression de plus radicaux et d'une situation économique dégradée 21. En effet, selon l'Élysée, le président iranien « fera tout pour rester dans l'accord ». Plus tôt, l'ayatollah Ali Khamenei a prévenu les Européens : l'Iran ne restera pas dans l'accord sans « garanties réelles » de leur part. M. Rohani a expliqué qu'« en Iran, maintenant, la pression est forte pour sortir de l'accord » et qu'il lui fallait ces garanties « que lui-même pourrait exposer au peuple iranien pour le convaincre de rester dans l'accord ».

M. Rohani ne s'est toutefois pas privé de souligner que « les États-Unis ont toujours montré qu'ils ne respectaient jamais leurs engagements ». Ce qui n'est malheureusement que la stricte vérité. Nous pensions que les règles avaient été fixées une bonne fois pour toutes, celles résultant de la charte de l'ONU. Or, ce n'est pas le cas. Et cela est d'autant plus problématique dans une région telle que le Proche et le Moyen-Orient où une étincelle peut mettre le feu aux poudres. Nous y sommes et l'atterrissage risque d'être brutal. L'Irak ne se remet toujours pas de l'expérience de l'EIIL 22. La Syrie peine à en finir avec une guerre de Sept ans à laquelle nous avons et continuons de contribuer avec la présence de forces spéciales sur le terrain, et cela en toute illégalité internationale 23.

Le Liban sort d'un scrutin à haut risque 24. Le Yémen continue de plier sous les coups de boutoir de la coalition dirigée par l'Arabie saoudite. La Turquie se prépare à un scrutin législatif porteur de risques même si le président Erdogan est parvenu à museler l'opposition. Le problème kurde est toujours pendant ainsi que le conflit israélo-palestinien. La Jordanie appelle à la retenue. Les pays du Golfe se tiennent, pour l'instant, à l'écart de la mêlée mais suivent l'évolution de la situation avec préoccupation. En un mot comme en cent, la situation est explosive, plus que jamais.

La catalyse de futurs conflits

Pour faire simple et réducteur, la décision de Donald Trump de se retirer de l'accord du 14 juillet 2015 crée une « rupture lourde de périls » entre l'Amérique et l'Iran 25. Elle est de nature à relancer une dangereuse course aux armements dans la région. L'Arabie saoudite saisit l'occasion de prévenir qu'elle se dotera de l'arme nucléaire en cas de rupture de l'accord par Téhéran. Comme l'a montré l'attaque aérienne massive lancée mercredi 9 mai par Israël contre les positions iraniennes en Syrie - l'attaque israélienne la plus importante contre la Syrie depuis 1974 -, le gouvernement Netanyahou est décidé à s'opposer par tous les moyens à la présence de bases avancées de la République islamique à ses frontières. Et l'appui spectaculaire qu'il reçoit de Donald Trump (il défend « le droit à Israël à agir pour se défendre ») risque fort de ne pas l'inciter à la retenue 26. Il est vrai que le premier ministre israélien avait annoncé la couleur avec sa conférence de presse du 6 mai 2018 en mettant l'accent sur les visées hégémoniques de l'Iran 27. Les Saoudiens verraient d'un bon œil une défaite militaire iranienne afin d'en finir avec son rival dans la région. Une recomposition géopolitique de grande envergure se prépare.

Il est trop tôt pour anticiper la direction de cette nouvelle période d'incertitude que traverse la zone proche et moyen-orientale. Le moins que pourraient faire les idiots utiles des Américains serait de prendre conscience de la pathologie qui consiste à s'épargner l'autocritique. Ces belles âmes adorent plus que tout s'en prendre à Donald Trump plutôt que de balayer devant leur porte. L'angélisme est l'autre posture à dénoncer par les Européens, France en tête !

« On peut porter tous les jugements qu'on veut sur les gens, les apprécier ou pas, discuter du rôle qu'ils ont dans l'histoire, tout ça je suis d'accord. Mais il y a une chose avec laquelle on ne peut pas transiger, c'est la vérité ». Ainsi s'exprime Daniel Cordier, résistant de la première heure, secrétaire de Jean Moulin 28. Si l'on veut bien se donner la peine de dépasser le bruit de fond médiatique de nos chaînes d'abrutissement en continu et des rengaines de leurs pseudo-experts, la décision de Donald Trump doit donner matière à sérieuse réflexion tant dans le temps que dans l'espace. Une réflexion qui ne tombe pas dans le déni de la réalité, dans le bobard (« fake news »).

Si la France veut espérer jouer un rôle utile dans le règlement d'un conflit régional qui dure, elle doit impérativement passer d'une diplomatie de l'incantation et de la gesticulation stériles à une diplomatie de la réflexion qui précède l'action, seule diplomatie de l'espoir. Elle doit prendre pleinement conscience de l'entrée dans « l'ère de la brutalisation de la diplomatie » à laquelle nous devons instamment refuser de contribuer par une politique étrangère sans cap ni boussole. À conflit régional, réponse à dimension régionale. Rien ne sert de tenter de résoudre tel ou tel problème ponctuel ! L'expérience de toutes ces conférences médiatiques des dernières années (celle sur le conflit israélo-palestinien imaginée par Laurent Fabius et mise en œuvre par Jean-Marc Ayrault, à titre d'exemple de ce qu'il ne faut surtout pas faire) a amplement démontré ses limites.

La France retrouverait sa vocation de faiseuse de paix si, comme le proposait Dominique de Villepin il y a déjà plusieurs années, la convocation à Paris d'une sorte de CSCE sur le Proche et le Moyen-Orient destinée à traiter sans tabou tous les différends de cette zone. L'exercice est périlleux mais lui seul permettra, sur le long terme, de préparer les compromis incontournables facteurs de paix et de sécurité après le coup de poignard porté par Donald Trump à un accord en bonne et due forme parfaitement respecté par l'Iran et qui n'avait pas vocation à régler autre chose qu'un problème nucléaire !

Guillaume Berlat
14 mai 2018


 1 Jean-Marie Gonin, L'accord sur le nucléaire iranien menacé, Le Figaro Magazine, 11 mai 2018, p. 34.
 2 Jean-Pierre Perrin, Nucléaire iranien : Trump a choisi la ligne la plus dure,  www.mediapart.fr, 9 mai 2018.
 3 Laure Mandeville, Les faucons washingtoniens de 2018 ne sont pas ceux de 2003, Le Figaro, 11 mai 2018, p. 6.
 4 Mathieu Magnaudeix, Les va-t-en-guerre américains triomphent à la Maison Blanche,  www.mediapart.fr, 11 mai 2018.
 5 Cyrille Louis, Escalade inédite entre Israël et Iran, Le Figaro, 11 mai 2018, p. 6.
 6 Gilles Paris, Trump ou l'illusion de la cohérence, Le Monde, 10-11 mai 2018, p. 4.
 7 Pascal Boniface, Trump déclenche la plus grave crise de l'Alliance Atlantique, Le Blog de Pascal Boniface,  www.mediapart.fr, 11 mai 2018.
 8 Guillaume Berlat,  Corée-Iran : deux bombes, deux mesures !,  www.prochetmoyen-orient.ch, 7 mai 2018.
 9 Frédéric O.Jardias, Corées : la revanche des espions,  www.mediapart.fr, 11 mai 2018.
 10 Sylvie Kauffmann, Guerres et paix, Le Monde, 10-11 mai 2018, p. 22.
 11 Daniel Fortin, Les États-Unis et l'abus de droit, Les Échos, 11-12 mai 2018, p. 11.
 12 François Nicoullaud, Iran, la capacité de l'Europe à se défendre remise en question,  www.liberation.fr, 9 mai 2018, tribune reprise sur son blog  www.nicoullaud.blogspot.fr intitulé à contre-courants.
 13 Michel Duclos, Préparons une sortie en douceur des Américains, Le Monde, 8 mai 2018, p. 20.
 14 Erik Emptaz, Inflexion, extension !, Le Canard enchaîné, 9 mai 2018, p. 1.
 15 Marc Semo, Un échec et un défi pour Macron et les Européens, Le Monde, 10-11 mai 2018, p. 4.
 16 F.P., Premier de cordée vocale, Le Canard enchaîné, 9 mai 2018, p. 1.
 17 René Backmann, Nucléaire iranien : la reculade de Macron face à Trump,  www.mediapart.fr, 28 avril 2018.
 18 D.F., Un tueur fou à la Maison-Blanche, Le Canard enchaîné, 9 mai 2018, p. 8.
 19 Mathieu Larnaudie, Les jeunes gens, Grasset, 2018.
 20 Anne-Sophie Mercier, Promotion « Senghor ». L'énarque et ses flèches, Le Canard enchaîné, 9 mai 2018, p. 7.
 21 Louis Imbert/Marie de Vergès, L'économie iranienne se prépare au scénario du pire, Le Monde, Économie & Entreprise, 10-11 mai 2018, p. 3.
 22 Hélène Sallon, Les milices chiites, forces montantes de la politique irakienne, Le Monde, 9 mai 2018, p. 3.
 23 Nathalie Guibert/Allan Kaval, En Syrie, la guerre très spéciale de la France, Le Monde, 9 mai 2018, pp. 1-2-3.
 24 Éditorial, Liban : un scrutin à haut risque, Le Monde, 9 mai 2018, p. 22.
 25 Trump et l'Iran : une rupture lourde de périls, Le Monde, 10-11 mai 22018, p. 1.
 26 René Backmann, Escalade militaire au Moyen-Orient. Netanyahou a les mains libres face à l'Iran,  www.mediapart.fr, 10 mai 2018.
 27 Piotr Smolar, Israël en croisade contre l'accord avec l'Iran, Le Monde, 8 mai 2018, p. 2.
 28 Daniel Cordier, « Il faut être optimiste », Le Monde, 10-11 mai 2018, pp. 12-13.

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Source :  Proche & Moyen Orient, Guillaume Berlat, 14-05-2018

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