Entretien avec Laurent Brun secrétaire général de la Cgt Cheminot #grevesncf #jesoutienslagrevedescheminots

16-05-2018 initiative-communiste.fr 12 min #141362

La mobilisation ne faiblit pas à la SNCF. Loin de là. Ce 14 mai, l'intersyndicale appelle a une nouvelle journée sans cheminots qui va se traduire par des taux de grévistes records. La bataille du rail est engagée pour obtenir le retrait de la réforme ferroviaire qui lance - en transcrivant les directives européennes - l'ouverture à la concurrence du rail et le démantèlement et la privatisation de la SNCF. Alors que les médias des milliardaires déversent chaque jour la propagande du régime Macron et de ses soutiens patronaux, Initiative Communiste le journal du PRCF, donne la parole aux travailleurs. Laurent Brun, secrétaire général de la CGT Cheminot, a accepté de répondre à nos questions pour faire le point sur la mobilisation.


Initiative Communiste : Est ce que la mobilisation s'essouffle ? Les cheminots peuvent-ils tenir bon ?

Manifestation interpro à la gare de Marseille; Photo PRCF Marseille

Laurent Brun : C'est à partir de l'analyse des précédents mouvements, et des échanges directs avec les cheminots, que la CGT a proposé cette modalité de 2 jours de grève sur 5. Le constat était sans appel : dans les mouvements classiques, les cheminots cessaient la grève rapidement pour des motifs financiers, et ils n'y revenaient plus. Au bout de 5 ou 10 jours il ne restait que les militants, dont le nombre ne suffisait pas à avoir un rapport de forces assez important. Le patronat n'avait donc qu'à jouer le pourrissement. Le vote des réformes à l'Assemblée représentait alors souvent une date butoir symbolique qui mettait un terme à la mobilisation.

Il fallait donc imaginer une stratégie qui tienne compte de cette réalité.

Les 2 jours de grève sur 5 permettent de réduire la « facture » sur la fiche de paye. Mais pour avoir un véritable rapport de forces en réduisant les contributions individuelles, il faut durer dans le temps. Nous avons donc lancer nos modalités avec le mot d'ordre « on commence ensemble, on termine ensemble ».

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Cela permet de reposer l'idée que la grève n'a pas de fonction institutionnelle (elle n'est pas là pour faire pression sur un vote à l'Assemblée), mais bien une fonction « économique » pour faire perdre de l'argent au patron.

Le premier objectif a été atteint : le vote à l'Assemblée Nationale n'a pas représenté un évènement symbolique déstabilisant. Nous avons ancré l'idée de la durée, mais pas encore suffisamment celui du rôle économique. Trop de cheminots ont abandonné le conflit parce qu'ils considèrent qu'il n'y a plus rien sur quoi peser (vote passé, processus de concertation terminé). Pour autant, après 16 jours de grève, le socle des 20% (chiffres de la Direction) reste solide. Rien n'est donc joué. C'est le premier conflit depuis 1995 qui dure vraiment. Les modalités permettent de raccrocher des cheminots à tout moment. L'enjeu est donc maintenant pour nous de convaincre tous ceux qui se sont impliqués à un moment ou à un autre de s'y remettre et de durer. Si nous passons le vote du Sénat avec une mobilisation stable, nous pourrions alors imposer l'idée que nous ne reprendrons jamais le travail sans obtenir satisfaction. Et à ce moment-là, le Gouvernement devra reculer (sauf à engager une vraie guerre sociale sur le modèle Thatchérien). Les cheminots peuvent tenir, c'est une guerre psychologique qui a lieu et dans laquelle la CGT multiplie les démarches pour maintenir la combativité.

Initiative Communiste : Comment faire en sorte que les salariés comprennent mieux ce qui se joue ? S'agit il d'un affrontement de classe ?

Laurent Brun : Emmanuel Macron lance une offensive généralisée contre le modèle social français issu de 1936 et du programme du CNR.

C'est très grave et les réactions sont très fortes : les retraités se sont mobilisés 3 fois plus lors des dernières journées d'action que les années précédentes, les fonctionnaires agissent massivement sur les dates déterminées par leur interfédérale, les cheminots sont dans l'action depuis 2 mois, les étudiants et les personnels enseignants occupent, bloquent, etc... Pour autant, cela ne s'agrège pas. Il manque un liant. C'est probablement l'analyse politique de ce qui fait « système » dans les mesures annoncées. Par exemple, quand la réforme des lycées vise à recomposer les enseignements selon des « blocs de compétences » et que dans le même temps, le patronat refuse le maintien de la reconnaissance des métiers dans les classifications des conventions collectives et veut imposer des « blocs de tâches » pour définir la rémunération future des salariés, il y a là une concomitance qui mérite une analyse. La CGT tente de remplir ce rôle mais ses structures sont mobilisées sur l'organisation de la résistance. C'est le rôle des partis de montrer ce qui fait « système ». Or ils sont divisés et ils se concentrent plutôt sur l'occupation de l'espace médiatique (notamment par le biais de diverses manifestations) que sur la contre-offensive idéologique. Ce qui nous manque donc, c'est d'abord un discours éclairant et argumenté sur le projet de société de l'adversaire et sur ce qu'on peut lui opposer.

Le côté encourageant, c'est que d'après les témoignages de soutien très nombreux que nous recevons et la solidarité financière très importante qui s'organise un peu partout, parfois spontanément, les salariés ont une certaine conscience de ce qui se joue. Les éléments qui reviennent le plus souvent sont le ras le bol de voir que ce sont toujours les pauvres qui doivent faire des efforts alors que les riches se gavent, la certitude que les services publics sont tous attaqués et que cela ne profitera pas aux usagers, et l'impression que les cheminots forment une digue qui protège les acquis sociaux (notamment les retraites) qui seraient donc engloutis si nous perdons.

Cela laisse entrevoir une forme de conscience de classe diffuse qui est assez répandue, y compris dans les quartiers populaires. Le terreau existe donc, mais il faut presque repartir de 0. Et la question de l'organisation pour transformer le mécontentement en capacité d'action est également posée.

Les analyses de Lénine sont toujours d'actualité : il faut à la fois une idéologie révolutionnaire, et une organisation révolutionnaire pour la porter.

Initiative Communiste : Comment élargir la lutte sans fragiliser l'unité inter-syndicale ?

Laurent Brun : Le discours sur la convergence est un peu artificiel. Pour qu'il y ait convergence, il faut d'abord qu'il y ait plus de luttes, qu'elles soient majoritaires dans les entreprises où elles sont menées. Or même s'il y a bien des batailles structurées (cheminots, électriciens, éducation), le nombre et le niveau n'est pas à la hauteur. L'organisation syndicale des salariés dans les entreprises est également fragilisée. C'est d'abord à cela qu'il faut s'attaquer. Vouloir agréger des luttes minoritaires en laissant penser que l'addition de faiblesses peut donner un rapport de forces est une erreur.

La CGT en a conscience et impulse une stratégie qui veut prioritairement remettre l'appareil syndical dans la construction locale, de rapports de forces réels, sur la base des revendications qui attirent l'attention des salariés parce qu'elles parlent de leur quotidien. C'est à partir du moment où l'on est crédibles et écoutés que l'on peut travailler la conscience politique. Pour faire face au fatalisme qui a gagner de nombreux travailleurs, notamment dans les entreprises privées, il faut repartir de ça.

Dans la construction du mouvement des cheminots, c'est ce que la Fédération CGT s'est évertuée à faire depuis un an et demi. Avant d'arriver à la grève contre la réforme, il y a eu plusieurs séries d'actions sur les revendications locales et régionales. C'est une démarche que nous avons appelé les « plans d'urgence ferroviaire ». Plans d'urgence locaux, construit avec les salariés, qui débouchaient naturellement sur un plan d'urgence national pour changer la SNCF dans le bon sens du terme. Même si la démarche a été imparfaite, elle a permis de préparer la construction de la manifestation du 8 février (reportée au 22 mars pour cause de neige). L'unité syndicale, qui était inexistante à la SNCF en 2017, s'est construite comme cela. A partir du moment où les salariés s'engagent dans une démarche revendicative parce qu'elle répond à leurs aspirations, les organisations syndicales se doivent de suivre.

Et quand la CGT a proposé que la manifestation nationale des cheminots du 22 mars converge avec celle des fonctionnaires, aucun syndicat n'a contesté car les cheminots étaient déjà massivement acquis à cette idée par le travail sur le terrain.

C'est notre conception du syndicalisme rassemblé.

Donc la convergence, si elle est construite à partir de luttes fortes et bien organisées ne fragilise pas l'unité syndicale.

Initiative Communiste : Cibler d'avantage la logique européenne ?

Laurent Brun : Après l'échec des compagnies privées (fin XIXè et début XXè siècle), la théorie du « monopole naturel » s'est imposée pour le chemin de fer. À cause de la contrainte du réseau, il ne peut y avoir de véritable concurrence, c'est donc l'État qui doit gérer le monopole. Toute la sphère politique se convertit progressivement à cette idée. C'est ce qui aboutit à la création de la SNCF en 1938. À cette époque, la nationalisation est d'ailleurs un compromis puisque les militants ouvriers revendiquent plutôt la socialisation des moyens de production et d'échange.

À partir des années 1980, les économistes néoclassiques (l'école de Chicago) théorisent que malgré la contrainte de l'infrastructure unique, il est possible d'établir la concurrence sur l'offre des services dans les économies de réseau, dès lors qu'il y a une séparation stricte entre le gestionnaire de l'infrastructure et les compagnies exploitantes. L'Union Européenne va alors se comporter en véritable cheval de Troie et imposer petit à petit la mise en œuvre de cette théorie, d'abord dans les télécommunications, puis dans l'énergie et les transports.

Pour le ferroviaire, de 1991 à 2016, elle va faire progresser les règlementations dans ce sens, souvent freinée par les mobilisations, mais sans jamais se départir de cet objectif.

Lorsque l'on prend un peu de recul, son champ d'intervention sur le système ferroviaire devrait pourtant uniquement se concentrer sur l'échange de technologies (par exemple pour favoriser la sécurité) et sur l'interopérabilité des réseaux pour rendre plus faciles les déplacements internationaux des citoyens et des marchandises. En dehors de ces questions qui exigent une coopération internationale, il n'y a pas de justification à ce que l'Union européenne se mêle des conditions d'attribution des conventions régionales ou de la manière dont sont organisées les compagnies nationales.

Si elle le fait, c'est parce qu'elle est caractérisée par des concepts fondateurs et une architecture législative entièrement imprégnée par l'idéologie néoclassique. Son mode de fonctionnement profondément opaque et basée sur une démocratie très indirecte laisse une place démesurée au lobbying des réseaux de la classe capitaliste qui s'en sert comme levier face aux gouvernements nationaux, ou avec eux.

Il est donc tout à fait légitime de poser la question de l'attitude qu'un gouvernement authentiquement progressiste devrait adopter face à l'UE pour pouvoir mener à bien son programme politique.

Le contre-projet CGT de réforme ferroviaire a été construit pour être « euro-compatible ». Il permet de montrer que le choix de maintenir un grand service public national de transport ferroviaire appartient en dernier ressort au Gouvernement. Pour autant, peut-on imaginer une « socialisation des moyens de production et d'échange » dans le cadre de la règlementation européenne ? C'est peu probable... Le débat sur l'UE est donc un débat plus profond sur les objectifs finaux du mouvement ouvrier. Personnellement, je ne considère pas la question européenne comme centrale, mais elle doit néanmoins être posée à un moment ou à un autre.

docs.google.comob_1eb840_cnr-concurrence rail sncf

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