Poutine dévoile sa nouvelle stratégie : 'la Russie d'abord'

13-05-2018 entelekheia.fr 7 min #141187

Par M.K. Bhadrakumar
Paru sur Asia Times sous le titre Putin comes out with a 'Russia First' strategy

Au milieu d'une série de programmes de développement intérieur, un nouvel effort pour améliorer les relations de la Russie avec l'Occident peut être en préparation. §#e5e4e4
§#cecdcd

Vladimir Poutine a été intronisé nouveau président au cours d'une grande cérémonie au Kremlin lundi. Avec le début de son quatrième mandat - qui sera peut-être aussi le dernier - les spéculations sur la composition de son nouveau gouvernement vont bon train.

Les observateurs chroniques de la Russie sont absolument sûrs que les priorités de Poutine pour les postes les plus élevés - qui seront annoncées le 14 mai - donneront des indices sur le front de ses politiques prévisionnelles. Malgré tout, Poutine peut avoir déjà cassé le suspense avec un décret présidentiel intitulé « La Russie pour le Peuple » édicté quelques heures après son investiture.

Le décret consolide sa vision des développements économiques et sociaux de la Russie et prend la priorité. On pourrait l'appeler la stratégie de Poutine pour la « Russie d'abord ».

Mais la stratégie de Poutine est radicalement différente de celle de son homologue américain pour son « Amérique d'abord ». Pour commencer, elle est beaucoup plus étendue, avec des programmes de développement qui vont de la santé à la science et à la culture en passant par l'éducation, la démographie, le développement urbain et l'immobilier, la coopération internationale et les exportations, la productivité, les PME, les routes et les infrastructures, l'écologie et l'économie digitale.

Son ambition première, faire de la Russie l'une des cinq principales économies mondiales d'ici 2024. En termes de PIB nominal, elle se situe aujourd'hui à la 13ème place et en termes de parité du pouvoir d'achat, elle est sixième après la Chine, les USA, l'Inde, le Japon et l'Allemagne.

D'autres buts énumérés par Poutine comprennent l'allongement de l'espérance de vie en Russie de l'actuel 71 ans à 78 ans pour 2024 et à 80 ans en 2030, et de diviser par deux le nombre de Russes pauvres, aujourd'hui estimé à 20 millions de personnes, en gardant un taux de croissance de productivité de 5% et en maintenant une croissance du PIB plus rapide que la moyenne mondiale.

Des coupes prévues dans le budget de la défense

De façon intéressante, Poutine vise à mobiliser des fonds pour sa « Russie d'abord » non pas à travers des politiques mercantilistes à l'étranger, mais en taillant dans les dépenses militaires du budget de son pays. Alors que Trump a l'intention de rendre sa « grandeur » à l'Amérique en augmentant les dépenses militaires à des records historiques, Poutine prend le chemin opposé en proposant des coupes claires dans le budget militaire.

En résumé, la hausse annuelle de 10% des dépenses liées à la défense russe caractéristique de ces dernières années est terminée. L'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm a évalué la baisse des dépenses militaires russes à 20% l'année dernière. En pourcentage du PIB, les dépenses militaires doivent tomber de 6,6% en 2016 à 5% cette année. Ce chiffre doit encore baisser jusqu'à 3% à la fin du nouveau mandat de Poutine, en 2024.

Ce changement de politique nationale contredit la thèse « mainstream » d'un Poutine agressif qui comploterait une prise de contrôle militaire des Pays baltes. Ce que Poutine vise peut être analysé sous trois angles. D'abord, la modernisation des forces armées russes entreprise au cours de la dernière décennie est plus ou moins achevée.

Le 1er mars, dans son discours sur l'état de l'union, Poutine a dévoilé une série de nouvelles technologies de pointe militaires conçues pour assurer un équilibre stratégique mondial, ce qui est une des pierres angulaires de la stratégie de défense russe. Ce qui veut dire qu'une coupe dans les dépenses militaires ne mettra pas en péril la sécurité russe. C'est une chose.

Ensuite, il est raisonnable de penser que Poutine voit la mission de son nouveau mandat de six ans comme une reconstruction de la nation russe. Cela serait parfaitement compréhensible. Au cours de son dernier mandat, Poutine a piloté le retour réussi de la Russie sur la scène mondiale. Son pays lui en est reconnaissant.

Le taux de popularité record de 82% de Poutine peut être en grande partie attribué à la compétence qu'il a su déployer pour rendre son statut de grande puissance à la Russie.

Cela étant dit, il y a aussi un revers à la médaille. Paradoxalement, 45% de la population russe désapprouvent Poutine pour ne pas avoir su assurer une redistribution équitable des revenus. De la même façon, 90% des Russes sont convaincus de la nécessité de réformer le pays.

Problèmes économiques

Bien que personne n'imagine une révolution de couleur en Russie, le fait est qu'il y a un mécontentement social qui peut devenir le terreau de troubles sociaux.

Enfin, bien que Poutine ait réussi à stabiliser la crise de 2014 qui résultait d'une chute du prix du pétrole combinée à des sanctions occidentales, les prévisions économiques ne sont guère réjouissantes à court terme. Il n'est pas exagéré de dire que l'économie est le talon d'Achille de Poutine.

Poutine a promis des avancées technologiques en Russie, qui augmenteraient sa compétitivité économique internationale et réduiraient sa dépendance générale aux exportations de produits. Mais, la réussite de la Russie dans la course aux technologies est traditionnellement liée à la coopération qu'elle peut obtenir de l'Occident.

Théoriquement, la Russie a une option « Chine » pour moderniser son économie, mais en réalité, toute une série de facteurs y posent de sérieuses limites.

Clairement, une politique d'éloignement de l'Occident ne va pas aider les choses pour la « Russie d'abord » de Poutine. Il suffit de dire qu'un renouvellement des efforts de Poutine pour améliorer ses relations avec l'Occident est en préparation. De façon significative, Angela Merkel sera le premier leader occidental à rencontrer Poutine dès le début de son nouveau mandat. Merkel sera en visite de travail à Sotchi le 18 mai.

Merkel connaît probablement Poutine, qui parle couramment allemand, mieux que n'importe quel autre leader européen, et se trouve en bonne position pour assumer le rôle central d'un réalignement de la Russie avec l'UE. Elle est de toute évidence en mission d'évaluation des perspectives d'un renouveau. La bonne chose est que l'UE réalise de plus en plus que discriminer la Russie ne marche pas.

Mais une autre donne doit être prise en considération. Même si Poutine fait des ouvertures, cela pourrait bien ne pas mener à grand-chose étant donné le climat toxique de russophobie qui domine la politique des États-Unis. Significativement, les USA ont choisi la veille de la cérémonie d'investiture de Poutine, la semaine dernière, pour annoncer la résurrection de la Deuxième flotte de l'US Navy, qui était à l'arrêt depuis des années, pour protéger leur côte Est de la « menace russe ».

M.K. Bhadrakumar a travaillé au sein du corps diplomatique indien pendant 29 ans. Il a été ambassadeur de l'Inde en Ouzbékistan (1995-1998) et en Turquie (1998-2001). Il tient le blog Indian Punchline et contribue régulièrement aux colonnes d'Asia Times, du Hindu et du Deccan Herald. Il est basé à New Delhi.

Traduction Entelekheia

entelekheia.fr

 Commenter