Chers occupants, désolés de vous avoir froissés

11-05-2018 tlaxcala-int.org 5 min #141129

Gideon Levy جدعون ليفي גדעון לוי

Aucun homme d'État israélien, à l'heure actuelle, n'a l'intention de s'excuser pour la Nakba - ni pour le nettoyage ethnique, ni pour l'exil forcé des Palestiniens, ni pour leur exil. Mais Mahmoud Abbas, lui, n'a pas eu le choix : il a été forcé de s'excuser pour sa remarque sur l'Holocauste.

Il est difficile d'imaginer un scénario plus absurde, plus bizarre et plus fou que cela : le leader du peuple palestinien est obligé de s'excuser auprès du peuple juif. Celui qu'on a dépouillé s'excuse auprès des voleurs, la victime s'excuse auprès du violeur, le mort s'excuse auprès de son meurtrier.

La carte magique

Après tout, les occupants sont si sensibles - il faut ménager leurs sentiments, et seulement les leurs. Une nation qui n'a pas cessé d'occuper, de détruire et de tuer, et qui n'a jamais envisagé de s'excuser de rien - rien du tout - demande à ses victimes de s'excuser pour une phrase malheureuse de leur chef. La suite est connue : « Ces excuses ne sont pas recevables». Que pensiez-vous qu'il arriverait? Qu'elles seraient « acceptées » ?

Nul besoin d'être un admirateur du président palestinien Mahmoud Abbas pour comprendre qu'on touche le fond de l'absurde. Nul besoin d'être un ennemi d'Israël pour comprendre à quel degré d'impudence on est arrivé.

Israël possède une carte magique, un atout majeur : l'horreur de l'antisémitisme. La valeur de cette carte est en hausse vertigineuse, surtout maintenant que l'Holocauste s'éloigne dans le temps et que l'antisémitisme tend à être remplacé dans de nombreux pays par la critique d'Israël. C'est une carte magique qui coupe toutes les autres. Ses détenteurs, non seulement peuvent faire ce qu'ils veulent, on peut les insulter, leur mettre la pression, ils s'en sortent toujours gagnants.

Le monde entier s'est déchaîné contre Abbas comme ce n'a jamais été le cas pour aucune provocation israélienne - le chœur de l'Union européenne, l'envoyé des Nations Unies et bien sûr, l'ambassadeur (US) des colons, David Friedman, qui au grand jamais ne dénonce Israël pour quoi que ce soit, seulement les Palestiniens. Même le New York Times a adopté un ton incroyablement acerbe : « Que les paroles ignobles d'Abbas soient ses dernières en tant que dirigeant palestinien ».

Il est difficile d'imaginer que le journal que la droite juive a désigné comme un ennemi d'Israël, ce qui n'est bien sûr pas le cas, puisse utiliser ce type de langage à l'encontre d'un Premier ministre israélien; par exemple, celui qui est responsable d'un massacre de manifestants non armés.

Il y a aussi deux types de discours en Israël: on n'y attaquera jamais la droite antisémite d'Europe de la même façon qu'on y attaque Abbas, qui est certainement beaucoup moins antisémite, s'il l'est, que le vice-chancelier autrichien Heinz-Christian Strache ou le Premier ministre hongrois Viktor Orban.

Abbas a dit quelque chose qu'il n'aurait pas dû dire. Un jour après, il s'en est excusé. Il a dit qu'il regrettait et qu'il retirait ce qu'il avait dit, il a condamné l'Holocauste et l'antisémitisme et a réaffirmé son attachement à la solution des deux États. Il n'en aurait pas fallu beaucoup plus pour qu'il se prosterne devant les bottes cloutées de l'État d'Israël et qu'il leur demande pardon de continuer à vivre sous elles.

Mais Israël ne laissera aucune excuse mettre fin à son orgueil abominable. Le ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, n'a pas tardé à vouer l'autre camp aux gémonies, comme d'habitude: « Ces méprisables excuses à propos de l'Holocauste sont irrecevables ».

Abbas est beaucoup moins un négationniste de l'Holocauste -il ne l'est d'ailleurs pas du tout- que l' État d'Israël ne l'est de la Nakba. Mais nier la Nakba est autorisé : en fait, c'est un must en Israël, tandis que nier l'Holocauste est interdit (et à juste titre). Le fait que l'Holocauste ait été beaucoup plus horrible que la Nakba ne justifie pas la négation de la catastrophe perpétuellement recommencée qu'a subie l'autre.

Antisémitisme ou pas, la situation de tous les juifs du monde est meilleure et plus sûre aujourd'hui que ne l'est celle d'un Palestinien dans les territoires occupés ou celle d'un « Arabe » en Israël,. Il n'y a guère aujourd'hui de Juifs aussi qui soient aussi privés de droits que le sont les Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza, même si des juifs subissent encore des discriminations çà et là de par le monde. Quand un juif est poignardé en France, le président de la république vient lui rendre visite. Mais quand un Arabe est poignardé en Israël, le Premier ministre continue d'inciter à la haine. Et quand il le fait, il ne s'excuse jamais.

Israël ne s'est jamais excusé pour la Nakba - ni pour le nettoyage ethnique, ni pour la destruction de centaines de villages qui a chassé des centaines de milliers de personnes de leurs terres. Israël ne s'est pas non plus excusé pour les crimes commis lors de l'occupation en 1967, pour le vol des terres et la construction des colonies, ou pour les arrestations arbitraires, les massacres et la destruction de la vie d'une nation.

Aucun homme d'État israélien n'a l'intention de le faire aujourd'hui comme une étape nécessaire vers un avenir différent. Mais Abbas doit s'excuser, car sinon Lieberman et le New York Times vont réclamer sa tête. En fait, ils la réclameront même après qu'il se sera excusé.

"Et après ?": Caricature palestinienne à propos de la réunion à Ramallah où Abbas a fait ses remarques

Courtesy of Tlaxcala
Source: https://tinyurl.com/y8shffrl
Publication date of original article: 06/05/2018

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