Confiscation du conflit : « Tracking prospectif-coercitif » ou la repression « Smart »

14-03-2018 elcorreo.eu.org 18 min #138886

par  Diego Llumá*

« Dans chacun des cas nous allons aller les chercher, je le dis très sérieusement pour qu'on ne prenne pas cela à la légère » [1],a déclaré le ministre de Sécurité de la Nation, Patricia Bullrich en annonçant l'arrestation de personnes qui avaient diffusé des propos offensants contre le président Mauricio Macri à travers les réseaux sociaux [2]

Dans plusieurs cas enregistrés entre 2016 et 2017, la même mécanique fut appliquée : la Police fédérale identifie des posts injurieux, établit une plainte judiciaire pour « intimidation publique » et arrête les titulaires des comptes twitter. Dans une phase postérieure, de dénonciation publique [3], les données des filatures des détenus et les procès verbaux des présentations judiciaires remontent vers les réseaux sociaux personnels de la ministre, pour sauter de là aux médias orthodoxes.

Cet article est un apport à la dissection de cette stratégie que je dénommerai de « tracking [4] prospectif - coercitif ». Ou, en empruntant une formule de Fréderic Martel, « répression Smart » [5]. Mon hypothèse centrale est que la récurrence de ces cas parle d'un système de surveillance étatique dans les réseaux sociaux qui est la manifestation d'un glissement stratégique du gouvernement sur la politique de la sécurité en faveur des tactiques policières de répression du désaccord provoqué sur le plan géopolitique cognitif-sémantique du cyberespace [6]. Les effets sociaux réels de cette entreprise dissuasivo-punitive restent en dehors de la portée de l'analyse présente. Cependant, on peut souligner que l'existence même de ce dispositif de nature cybernétique [7], basé sur des asymétries de connaissance et de pouvoir, est incompatible avec les règles qui devraient régler l'accord entre autorité et citoyenneté dans la démocratie. Comme l'a dit Michel Foucault après avoir mis cause le néolibéralisme : « maintenant la sécurité est au-dessus des lois » [8].

Thoughtcrimes [9] : Orwell anachronique

Le gouvernement de Cambiemos connecte, avec une certaine efficacité tactique, des stratégies punitives dans la sphère du cyberespace et dans d'autres territoires de protestation sociale et politique [10]. Dans des cas qui rendent compte de l'existence d'un système de tracking prospectif-coercitif, la récolte d'information, la judiciarisation et les détentions ont été menées par la même force : la Police Fédérale Argentine.

Alors entre en jeu ce que Eugenio Zaffaroni appelle « processus de confiscation du conflit », par lequel l'autorité s'identifie comme victime d'une action et s'adjuge la légitimité pour agir en réponse [11]

La strucuture que le pouvoir politique a chargé du « listening » de l'écosystème du social média, la « Division les Services Techniques Spéciaux, Bureau d'Intelligence Prospective », est la même que celle qui établit ensuite les poursuites judiciaires.

De cette façon une unité insérée dans la « culture d'anticipation », se constitue comme chaînon privilégié d'un nouvel espace bureaucratique de l'État pour l'identification et la poursuite pénale de personnes. Cette zone a comme objectif la capture de données omnes et singulatim [tous sans exception], manifestation d'un pouvoir individualisateur qui fait appel à des technologies de l'information et à la communication pour gouverner les individus de manière continue et permanente. Ces technologies ont institutionnalisé leur logique [12] dans la culture de la bureaucratie de l'État tout au long de ces deux dernières décennies et en banalisant (ergo, invisibilizando) leurs pratiques dans le bon sens [13].

Il est certain, cependant, que la nouveauté de cette prospective appliquée à la capture sur Internet de voix non souhaitées, se déploie davantage sur une continuité que sur une rupture dans la tradition des agences de sécurité argentines. La rationalité qui l'organise est celle du caractère exceptionnel [14]. Des raisons de nature supérieure à celles de l'État de droit (la sécurité nationale, en général) ouvrent la boîte de pandore de la théologie politique ; à nouveau.

De cette façon, l'incertitude même de la criminalité organisée [15] s'est déplacée vers la politique, inaugurant une étape d'exceptionnalité digitale-réticulaire [16] et des solutions Smart, à l'intérieur de la tradition de contrôle de flux, ordre public et territoires de la PFA.

L'angle prospectif apporte la focalisation « de l'effort non pas dans la réaction devant certains événements produits, mais dans l'anticipation et la prise de mesures dirigées pour empêcher que les événements surviennent » [17]

Pour cette raison je soutiens que l'importation de prérogatives que la criminologie utilise dans la lutte contre des organisations illégales et son application à la surveillance d'opinions dans le cyberespace -pour plus désagréables que ces opinions pourraient résulter- pose de graves dilemmes au pacte démocratique.

Sous couvert d'arguments de prétendue neutralité technique, l'appareil policier plonge dans une dynamique politique animée par des stratégies de pouvoir, de divisions, de conflits et de contradictions qui doivent être abordées par la politique. Par décision des autorités, la Police fédérale reprend son caractère de « multigérant et garant de la gouvernabilité » [18] et finit au service d'une intelligence politique de faction.

Comme je l'ai signalé, il y a en en cela la continuité d'un type de regard (moral) sur le désordre, le délit et la protestation politique [19]. La nouveauté est donc l'échelle de la dimension communicationnelle de la surveillance [20] étatique.

Les Forces de sécurité reçoivent une incitation depuis le sommet institutionnel pour recueillir autant de données que possible, dans le but de renforcer le système de contrôle, grâce, aussi, au fait que le régime de protection des données en Argentine est souple. Dans cette sphère, les normes ne réussissent pas à s'imposer aux pratiques et aux dynamiques concrètes du pouvoir. Ainsi, s'intègre aux arsenaux des forces de sécurité une surveillance « soft » (sémantique, culturelle) hybridée avec une surveillance plus « dure » (des structures « spéciales » d'intelligence dans la Police fédérale).

La stratégie qui complète la stratégie punitive consiste à publier des avertissements depuis les comptes personnels de la ministre et à les amplifier à travers des médias traditionnels qui continuent à être ceux qui évaluent, en dernier ressort, socialement l'information.

Comment doit être lue l'épithète ministérielle de l'époque ? Dans un registre de dissuasion [21] de sceau autoritaire traditionnel ? Comme une coercition de type nouveau ? Cette stratégie : inhibera-t-elle l'action ou stimulera-t-elle la résistance à travers des pratiques sociales qui préviennent l'attribution de responsabilité ? Quelle sera la portée des tactiques de négociation des citoyens avec l'État devant la stratégie du tracking prospectif-coercitif ?

C'est la communication. IMBÉCILE !

Le gouvernement national se préoccupe des risques de l'escalade depuis les réseaux sociaux. C'est pourquoi il a hiérarchisé l'unité d'intelligence spécialisée de la Police fédérale après avoir installé une structure dans la résidence présidentielle d'Olivos. Mais le centre du tracking prospectif-coercitif décrit est plutôt la visualisation didactique du mécanisme de surveillance. L'exposition des individus est le cœur de la dissuasion.

Dans cette phase de mise en spectacle de la dénonciation (voir une note 28) apparait de façon sous-jacente une vision mélancolique du pouvoir étatique panoptique. Un anachronisme produit d'une dérive autoritaire. Martel explique que ce type de tentative de réguler internet de la part des gouvernements « révèle une impuissance et une ignorance des règles de gouvernance des technologies. » [22]

Il se réfère au fait que l'ordre industriel dépassé, sa persistance dans un quelconque récit est comme une confusion ou un fantôme. Parce que, en réalité, la modernité capitaliste a été déplacée par une nouvelle matrice informationnelle de surveillance omnisciente [23] Ce qui pousse à reconsidérer théoriquement des concepts politico-sociaux de l'État gendarme et d'une société de surveillance, vers une alternative intégrant les deux dans l'idée de « culture de la surveillance » et ainsi traiter de mieux comprendre l'univers de représentations que l'on a essayé d'affecter avec le tracking prospectif-coercitif.

La menace explicite « d'aller chercher » (et arrêter effectivement) ceux qui portent le non toléré, ne cesse d'être une nostalgie d'un commando central, qui dans les circonstances actuelles doit être lue comme expression simple de l'ordre de la propagande, des manifestes et des déclarations. Et le recours à un langage décomposé, en plein empire d'un univers digital (qui, comme l'indique Soshana Zuboff, fait que le modèle panoptique semble prosaïque) fait penser à une stratégie de contrôle de caractère effectif discutable. « Il n'y a pas de fuite/ d'échappatoire du Big Other »dit l'auteur, après avoir opposé la surveillance ancienne de l'État avec le nouvel écosystème digital fondé sur un modèle technologique d'extraction irrépressible de données [24]. C'est cette matrice du système social, à la fois temps vigilant et inéluctable, le risque principal de la société branchée, au-delà des intentions de l'autorité qui occupe des droits conjoncturels dans l'appareil Étatique.

A la première personne

Cependant la ministre émet, met en garde. En donnant un caractère de normalité à un acte exagéré (le cas déjà mentionné de l'agent Chocobar), elle crée un temps social opportun pour la pratique punitive. La première personne du ministre met en orbite la politique peoplelisée [25] dans un système politique polarisé, une économie médiatique concentrée et une culture journalistique uniformisée, dans ce que Harcourt nomme la « société d'exposition ».

Au-delà des alliances et des complicités des entreprises de médias, la méthode choisie par le gouvernement (publier des documents et des noms dans les réseaux sociaux) établit une concurrence informationnelle déséquilibrée avec les médias traditionnels, ce qui finit par stimuler une coopération (là où il pourrait y avoir de la résistance) et amplifie la portée de la coercition.

La diminution du temps pour la vérification de l'information augmente la possibilité que les journalistes négligent la controverse latente en matière de protection de données personnelles, le droit constitutionnel à une expression libre des tutelles morales, politiques ou judiciaires, la comparaison d'une expression répulsive à une menace de mort réelle et la révélation implicite que le gouvernement dispose d'une stratégie de surveillance politique, exécutée par des mécanismes bureaucratiques de réunion, stockage, analyse et manipulation de l'information sur les personnes procurées sans le consentement du public.

La banalisation de cette surveillance digitale et du lynchage médiatique se désagrège logiquement du réseau complexe d'imaginaires et de pratiques que, sur les pas de Charles Taylor, David Lyon qualifie de « culture de la surveillance (ou de la connectivité) ». La mise en scène répond à l'impératif de tout système de pouvoir : « c'est un dispositif destiné à produire des effets, dont ceux comparables avec les illusions que la machinerie théâtrale suscite » Georges Balandier [26] ; ou bien, par la manipulation de symboles dans un cadre cérémonial.

L'exhibition publique des responsables des menaces présumées est aussi l'affirmation de l'autorité qui prend des décisions concrètes dans un contexte à caractère exceptionnel. Comme le signale Laura Lacaze, « la légitimité des agences se renforce en affirmant que celles-ci possèdent certains attributs de détection anticipée » [27]. La communication officielle des procédés policiersjudiciaires à travers les réseaux sociaux (twitter) sans aucun doute attaque les droits de la vie privée, les re-distribuant [28]. Nous pourrions affirmer qu'il s'agit d'une tactique punitive de la doctrine du naming and shaming [Quand les autorités donnent au public les noms de ceux qui ont enfreint la loi ou les règles pour une activité particulière]. La voix officielle souligne qu'un tel phénomène mérite l'attention et qu'en plus c'est un sujet révoltant qui mérite des solutions exceptionnelles.

Conclusions

L'État argentin a fait savoir qu'il dispose de mécanismes de surveillance officiels, et d'autres installés dans une « zone grise », à distance des contrôles républicains, judiciaires, parlementaires que requièrent les dispositifs policiers.

Avec le tracking prospectif-coercitif le gouvernement essaie une projection de softpower de type Smart sur le réseau ; proces/process [29] encadré dans un mécanisme supérieur d'association stratégique avec les grandes groupes de technologie de la communication. [30]

La surveillance/contrôle, comme nous avons vu, est la matrice même des technologies que soutient la socialité réticulaire [31] de seconde la modernité. Mais, en plus, les cas analysés rendent compte d'une économie de surveillance étatique afin d'obtenir une discipline sociale de type autoritaire.

Le tracking prospectif-coercitif se fonde sur l'extraction de données à travers des mécanismes ignorés par le public, en collaboration avec les Big Tech avec qui le gouvernement a passé des accords stratégiques.

L'existence de cette architecture de surveillance de réseaux sociaux, la constitution de l'appareil de coercition en initiateur du processus de poursuite pénale et qui, en même temps se dresse comme acteur punitif-moralisateur, en abordant à la première personne la communication des actions restrictives de la liberté des accusés, devrait activer des alarmes sur le fonctionnement de l'état de droit en Argentine.

Parce que, dans ce contexte, le parole à la première personne de l'autorité connecte l'univers en ligne avec celui des médias traditionnels (TV et journaux) où elle est validée et amplifiée. Et alors le récit en tant qu'exemple acquiert la forme de revanche politique. On pourrait risquer que la tactique employée a « moins la nécessité de nous réprimer que de nous angoisser (...) d'administrer et organiser nos petites peurs », comme Gilles Deleuze le soutenait. [32]

Peut-être l'émergence d'un tracking prospectif-coercitif parle d' impuissance plutôt que de domination. Plus encore, en pleine deuxième modernité des réseaux digitaux dans laquelle l'État n'est déjà plus souverain, mais un protagoniste avec la capacité d'influer délimitée dans un réseau infini.

Les intentions dissuasives restreindront plus ou moins des stratégies discursives déterminées. Martel souligne que « par beaucoup d'aspects, Internet peut donner du pouvoir aux individus au lieu de les en priver » [33]. Parce que la citoyenneté vit dans Internet de manières soumises et aussi troublées. Il est probable que des stratégies poussées par une volonté de contrôle, perdent de leur vigueur dans quelques sphères culturelles du monde réticulaire d' autant que les agences de coercition ont avancé d'une manière inédite sur la liberté citoyens.

Jésus Martín-Barbero proposait aux alentours de 1987 de faire attention aux « conflits qu'articule la culture, les métissages qui la tissent et l'anachronisme qui la soutient et de la manière dans laquelle travaille l'hégémonie, et les résistances qu'elle mobilise, du sauvetage, donc, des manières d'appropriation et de réplique des classes subordonnées. » [34]

C'est espérer que les politiques officielles promeuvent, sans le vouloir, des réponses plus efficaces pour éviter des sanctions (camouflage social) et que s'affirment les imaginaires collectifs qui soutiennent que l'actuel gouvernement de Cambiemos souffre de spasmes autoritaires ou peu tolérants avec les voix dissonantes.

Et voilà qu'il se pourrait que l'avancée sur la liberté d'expression, l'homologation juridique d'injure avec menace, la consécration d'un régime d'exception basé sur des jugements moraux, finisse par entrainer dans le futur des conséquences juridiques réparatrices des droits.

Il y a une lumière au bout du tunnel, au fur et à mesure que le débat sort du cercle doré de l'académie et réussit à se glisser dans l'agenda publique. David Lyon, père de la réflexion sur les risques de la surveillance pour la démocratie, propose d'allumer une faible lumière avant de maudire dans les ténèbres : proposer un agenda politique pour imposer une éthique de la surveillance, au lieu de se livrer aux visions dans lesquelles la matrice technologique impose des déterminations insurmontables ou de se limiter à dénoncer la décomposition de la vie privée comme nous la connaissons jusqu'à présent.

Diego Llumá* pour les  Cuadernos del CEL

Cuadernos del CEL, 2018, Vol. III, Nº 5 Págs. 17-27. Un ISSN : 2469-150X

*Diego Llumá est enseignant et chercheur universitaire. Ex-Directeur National de Coopération Régionale et Internationale du Ministère de la Sécurité de la Nation. Il enseigne la « Coopération internationale » à l'Université Métropolitaine pour l'Éducation et le Travail et la « Géopolitique des réseaux et le capitalisme de surveillance » à l'Université Nationale de Saint Martin en Argentine. Diplomé en Sciences de la Communication Sociale (UBA). Il a suivi des masters sur la Défense Nationale et la Stratégie (l'Université Nationale de La Plata - centre d'Études pour la Nouvelle Majorité) ; de l'Institut de Hautes Études de l'Amérique Latine (l'Université de Paris III, de Sorbonne Nouvelle, France), de l'Institut Français de Géopolitique (l'Université de Paris VIII, de Seine-Saint Dennis, France). Il est Visiting Fellow du Bulletin of the AtomicScientists (Chicago, USA) et de la  Fondation Journalistes de Europe (Paris, France).

Traduit de l'espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

 El Correo de la Diaspora. paris, le 14 mars 2018

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Cet article fait partie du Dossier : «  « Plateformes, surveillance et postpolitique dans la cybersociété ».  Cuadernos del CEL UNE ANNÉE 3 - NUMÉRO 5

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