Elections russes : une chaîne de télé américaine aide involontairement Poutine

14-03-2018 entelekheia.fr 7 min #138884

Par Ray McGovern
Paru sur  Consortium News sous le titre NBC's Clueless Boost for Putin

L'équipe du président russe Vladimir Poutine a réussi un coup double le 1er mars dernier avec d'une part son discours  affirmant une parité stratégique avec les USA, et d'autre part son duel vespéral avec la présentatrice de NBC Megyn Kelly. Les quelques doutes subsistants sur sa victoire prochaine aux élections présidentielles sont désormais levés. Poutine devrait envoyer une note de remerciements à NBC.

En m'installant devant l'édition spéciale de NBC  « Confrontation avec Poutine » vendredi soir, je me suis demandé -naïvement - par quel mystère Poutine avait accepté de se soumettre encore une fois à ce que NBC appelle un « passage sur le gril » de Megyn Kelly, une épreuve pleine de sous-entendus offensants et d'interruptions impolies, juste neuf mois après un premier « passage sur le gril » du même tonneau. Puis, j'ai compris que le « passage sur le gril » est une question de perception.

En passant en revue l'enregistrement original russe des interviews, il est devenu clair à mes yeux que le tête-à-tête montrait un Poutine patient et suprêmement présidentiel aux téléspectateurs russes qui avaient pu voir les interviews dans leur intégralité, et non pas seulement les extraits sélectionnés diffusés par NBC et « interprétés » par le russophobe de service ce jour-là, Richard Haas. (Haas, un proche conseiller de Colin Powell, était parmi ceux qui avaient trouvé qu'envahir l'Irak était une bien belle idée. Quand la « promenade de santé » prévue est devenue sanglante et qu'aucune arme de destruction de masse n'a pu être trouvée, Haas a démissionné en juillet 2003 pour devenir président du Council on Foreign Relations [un des think tanks washingtoniens qui prônent des guerres perpétuelles, NdT], où il siège aujourd'hui depuis 15 ans).

Revenons au pas de deux Kelly-Poutine : le président russe s'en est tiré haut la main. Quand Kelly a demandé pour la première fois « s'il y a une nouvelle course aux armements en ce moment » après la présentation par Poutine des  nouvelles armes russes, Poutine lui a rappelé que c'est l'administration des USA qui s'était retirée en 2002 du traité ABM de 1972. Il a ajouté avoir averti l'administration Bush/Cheney à plusieurs reprises de l'obligation où la Russie se trouvait de répondre à cette déstabilisation dangereuse de l'équilibre stratégique.

Pour une raison uniquement connue de Kelly et de NBC, elle a tenté de façon répétée d'arguer que la décision américaine d'enterrer le traité ABM avait résulté de l'attaque terroriste du 11 septembre, quand, a-t-elle dit, « les États-Unis ont réévalué leur situation en matière de sécurité ».

« C'est totalement absurde » a été la réponse de Poutine (« polniy chush » en russe - « chush », qui sonne comme une onomatopée, est une version polie de «foutaises »). Poutine a expliqué que « le 11 septembre et le système de défense de missiles n'ont aucun rapport, » ajoutant que même les « ménagères » sont capables de comprendre cela. Il a eu l'occasion de répéter « polniy chush » (ou simplement « chush » plusieurs fois au cours de l'interview.

« L'ingérence » russe

Sans surprise, Megyn Kelly était armée de toute une série de questions sur l'ingérence russe dans les élections présidentielles américaines de 2016, et au début de l'interview, elle a attaqué avec « pouvons-nous avoir cette discussion maintenant ? » Poutine a répondu, « Je pense que nous devons en discuter si cette question continue à vous troubler ». Sur quoi ils sont partis dans un échange inepte, avec un Poutine répondant calmement aux remontrances de Megyn Kelly.

Après une interruption, Poutine a dit, « vous me coupez constamment la parole ; c'est impoli. » Kelly s'est excusée, puis a dûment continué à dévider la liste de ses accusations. Elle insistait en particulier sur la punition que, selon elle, Poutine se devait d'édicter contre la « ferme à trolls » inculpée par le Conseiller spécial Robert Mueller pour violation de la loi des USA.

Sans aucun doute, Poutine savait que Megyn Kelly a un diplôme de droit. Il lui a demandé, « Est-ce que vous avez des gens formés en droit ?... Nous ne pouvons même pas lancer une enquête sans cause... adressez-nous au moins une enquête officielle avec vos pièces à conviction ; envoyez-nous un document officiel. »

Kelly : « Ne trouvez-vous pas suffisant que les agences de renseignements... et aujourd'hui un procureur spécial avec un acte d'accusation en bonne et due forme - est-ce que ce n'est pas suffisant pour que vous vous y intéressiez ? »

Poutine : « Absolument pas. Si vous n'avez pas de formation en droit, je peux vous assurer qu'il faut une enquête. »

Kelly : « J'ai une formation en droit. »

Poutine : « Alors vous devriez comprendre que le dossier de l'enquête officielle doit être envoyé au Bureau du Procureur général de la Fédération de Russie. »

L'interview est devenue plus âpre vers la fin, alors que Kelly tentait de faire tenir toutes ses questions restantes dans le temps alloué, y compris l'accusation dénuée de preuves selon laquelle les forces du gouvernement syrien utilisent des armes chimiques et que la Russie en est partiellement responsable.

Au cours de l'échange sur les armes chimiques, Poutine n'a pas seulement traité les accusations contre la Russie de mensonges, il a également rappelé le discours malencontreux de Colin Powell à l'ONU juste six semaines avant l'attaque américano-britannique contre l'Irak : « C'est un mensonge, tout comme la fiole de poudre blanche censée prouver que l'Irak possédait des armes de destruction massive, que la CIA avait donnée au Secrétaire d'État. »

Pour faire bonne mesure, Poutine a ajouté, « Pourquoi avez-vous encouragé le coup d'État contre le gouvernement en Ukraine ? »

Encore cette fois, le président Poutine a fini sur une note familière, « La Russie et les USA devraient s'asseoir autour d'une table et parler, de façon à aplanir les différends. J'ai l'impression que c'est ce que veut le président actuel, mais certaines forces l'en empêchent. Nous sommes prêts à des discussions sur n'importe quelle question, que ce soient des sujets liés aux missiles, au cyber-espace, ou aux efforts en matière de contre-terrorisme... mais les USA doivent y être prêts aussi. »

Un président fort

Voilà des paroles présidentielles ? Bien, j'en suis convaincu, c'était la raison pour laquelle Poutine s'est prêté à l'exercice. Et Megyn Kelly était, sous de nombreux aspects, un faire-valoir parfait. Les Russes ont également pris la peine de poster  une transcription complète en anglais de l'interview Kelly-Poutine du 1er et 2 mars pour les anglophones qui pourraient être intéressés par ce que NBC a abandonné sur le sol de sa salle de montage.

A moins d'une semaine des élections russes, Poutine est indubitablement heureux de la visite de Megyn Kelly et de l'opportunité que lui a complaisamment offert NBC de fourbir sa candidature pour un nouveau mandat de président de la Russie, et de plus au bon moment.

Ray McGovern est un ancien officiel de haut rang de la CIA aujourd'hui retraité. Au cours de ses 27 ans de carrière en tant qu'analyste de l'agence de renseignements, il était chef de la branche dédiée à l'Union Soviétique, et a ensuite dirigé les briefings quotidiens adressés aux proches conseillers en sécurité du président des USA.

Traduction Entelekheia

 entelekheia.fr

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