Les nouvelles capacités stratégiques de la Russie n'ont pas été anticipées par les renseignements des Usa

11-03-2018 entelekheia.fr 9 min #138803

L'une des  nouvelles armes russes présentées par Poutine le 1er mars dernier suffit, à elle seule, à rendre caduque la flotte de surface militaire la plus importante et puissante de toute l'histoire, celle des USA. Or, à Washington, personne n'avait rien vu venir.

Et pourtant, les USA ne comptent pas moins de  dix-sept agences de renseignements civils et militaires, dont les célèbres CIA et NSA... Incompétence suicidaire, hubris de super-puissance incontestée jusque-là ou les deux ? Philip Giraldi, un ex-officiel de la CIA, a une explication qui « sauve les meubles » : essentiellement, la CIA ne fait plus de renseignement (quid des autres agences dites « soupes aux lettres » américaines ?)

En filigrane, le problème majeur des USA qui, s'ils ne s'y confrontent pas, risque de les détruire de l'intérieur est posé : une paralysie de la prise de décision engendrée d'une part, par une psychorigidité « exceptionnaliste » apparemment insurmontable et d'autre part, par l'influence d'une myriade de puissantes entreprises (le fameux complexe militaro-industriel) appliquées à bloquer tout changement potentiellement préjudiciable à leurs profits et à privilégier les programmes d'armement les plus rentables (par exemple les porte-avions aujourd'hui inutiles) au détriment de la sécurité du pays - le mariage de l'hubris et de la cupidité. Plus un autre ingrédient, peut-être une résultante des deux autres : l'auto-hypnose. Témoin cet article stupéfiant du Washington Examiner en date du 6 mars dernier cité hier par  Zerohedge, 'China's hypersonic weapons could sink US aircraft carriers, Pentagon official says' - 'Les armes hypersoniques de la Chine pourraient couler les porte-avions américains, dit un officiel du Pentagone'. Les armes « de la Chine » et « pourraient ». Quant aux armes de la Russie qui le peuvent déjà, aucune mention. Ni le journaliste qui interviewe l'officiel du Pentagone, ni ce dernier ne veulent même y penser. La déconnexion et le déni de réalité sont phénoménaux.

Les USA (et par conséquent l'OTAN) pourront-ils rattraper leur retard militaire sur la Russie dans ces conditions ? Cela semble hors de question. Comme l'implique la phrase de conclusion de Philip Giraldi, échec et mat.

Par Philip M. Giraldi
Paru sur  Strategic Culture Foundation sous le titre Why Russia's New Strategic Capabilities Come As a Shock to US Intelligence Community

Les États-Unis d'Amérique dépensent quelque chose comme 80 milliards de dollars annuels en collecte et analyse de renseignements. Quand la CIA a été fondée par le National Security Act en 1947, l'intention était de créer un mécanisme qui préviendrait d'attaques imminentes. Le souvenir de Pearl Harbor en 1941, quand le Japon avait attaqué la base navale américaine, était encore frais et la législation avait été popularisée par le slogan « plus jamais de Pearl Harbors ».

En dépit de l'allocation de ressources considérables, nous avons connu des défaillances majeures des renseignements au cours des 70 dernières années, à commencer par une incapacité à anticiper la guerre de Corée, ou, autre exemple, l'adoption de faux renseignements sur les soi-disant armes de destruction de masse de Saddam Hussein. Mais la défaillance la plus récente est peut-être encore plus lourde de conséquences potentielles pour les USA que la Corée ou l'Irak.

Le 1er mars, le président de la Russie Vladimir Poutine a parlé devant l'Assemblée fédérale de son pays, plus un groupe conséquent de journalistes locaux et étrangers, et a exposé ses plans pour l'économie et d'autre questions intérieures. La troisième partie de son allocution portait sur la défense nationale et, en substance, était clairement adressée à une audience mondiale, particulièrement aux USA.

Il a expliqué :

« Au cours de toutes ces années depuis le retrait unilatéral des USA du traité ABM [en 2001]n nous avons travaillé intensivement sur des équipements et des armes de pointe, ce qui nous a permis de faire de grands progrès dans le développement de nouveaux modèles d'armes stratégiques. »

Il se référait au missile balistique RS-28 Sarmat, une arme dotée d'une autonomie presque illimitée et d'une vitesse hypersonique, ce qui lui permet d'emprunter n'importe quelle trajectoire, par exemple par le pôle Sud, et déborder les systèmes de défense antimissiles américains existants. La Russie a également produit et déployé un système de planeur hypersonique nommé Avangard.

Mais le vrai changement de donne est la nouvelle capacité des Russes à interdire toute démonstration de puissance des États-Unis à travers sa marine. Le missile antinavire Kinzhal a une portée de 2000 kilomètres et une vitesse hypersonique qui le rend impossible à intercepter. Ce développement a rendu les treize groupes aéronavals (les groupes de porte-avions) américains obsolètes. Le président Poutine a clarifié un point : la Russie possède désormais un avantage militaire écrasant en matière de missiles balistiques et de croisière capables de pénétrer les défenses américaines.

Plus d'infos sur le Kinzhal : « Pendant que les experts occidentaux discutaient de tous ces systèmes exotiques et, sans aucun doute stupéfiants conçus pour lancer des armes nucléaires vers n'importe quel point de la planète avec une haute précision, nombre de vrais professionnels ont manqué d'air quand le Poignard (Kinzhal) a été dévoilé. C'est un changement complet de donne géopolitique, stratégique, opérationnelle, tactique et psychologique. On savait depuis un certain temps que la marine russe déployait un missile antinavire 3M22 Zircon révolutionnaire, avec une vitesse atteignant Mach 8. Si impressionnant et virtuellement impossible à intercepter que soit le Zircon, le Kinzhal l'est encore bien plus. Probablement fondé sur le concept de l'Iskander, dépassant une vitesse de Mach 10, hautement manœuvrable, doté d'une portée de 2000 kilomètres et porté par des chasseurs-intercepteurs supersoniques MiG-31BMs, ce missile vient d'ouvrir un nouveau chapitre de la guerre navale. Il a rendu les flottes de navires de surface obsolètes. Vous lisez bien. Aucun système antimissile dans le monde aujourd'hui (peut-être à l'exception des S-500 à venir, qui sont spécifiquement conçus pour l'interception de missiles hypersoniques) n'y peut quoi que ce soit, et très probablement, des décennies de recherches seront nécessaires pour trouver l'antidote. Plus précisément, aucun système de défense aérien déployé actuellement par les flottes de l'OTAN ne peut intercepter ne serait-ce qu'un seul missile doté de ces caractéristiques. Une salve de 5-6 de ces missiles garantit la destruction de n'importe quel groupe aéronaval - et tout cela sans employer de munitions nucléaires. » ( The Implications of Russia's New Weapon Systems, par Andrei Martyanov)§#e5e4e4
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La nouvelle réalité peut ou non pousser les politiciens de Washington a se rapprocher de Moscou et à rechercher une nouvelle salve de négociations sur le contrôle des armes, mais le vrai choc provoqué par les annonces de Poutine est la défaillance de la communauté du renseignement, qui n'avait pas anticipé ces développements ou compris leur signification. Quelques-uns des ces systèmes n'avaient pas grand-chose de secret, notamment le développement du Sarmat, par exemple, qui était connu des gouvernements occidentaux depuis des années.

Aucun doute sur le fait qu'à Washington, certains encourront blâmes et reproches pour leur incompétence quant à la surveillance du programme d'armement russe, mais les questions qui ne seront probablement pas posées ont trait aux agences de renseignements elles-mêmes et à leurs capacités, ou à leurs lacunes. Aucun secret dans le fait que les organisations comme la Central Intelligence Agency (CIA) ont vu leur mission changer depuis 2001. Une organisation qui s'enorgueillissait de sa capacité à conduire des opérations d'espionnage classiques, impliquant du recrutement et de la direction d'espions, s'est soudainement entendue dire que ces capacités ne lui étaient plus demandées. Nombre d'officiels devenus superflus ou forcés de partir à la retraite étaient précisément des individus qui avaient fait leurs premières armes dans des opérations dirigées contre l'Union Soviétique. Ils parlaient russe et connaissaient suffisamment bien la culture du pays pour collecter des renseignements sur la Russie. Avec leur départ, ces capacités se sont largement évanouies.

Au lieu d'espionnage, les agences de renseignements américaines travaillent surtout contre ce qui a été décrit, de façon assez large, comme du « terrorisme », avec des technologies pour localiser des cibles potentielles et les tuer. Les services clandestins de la CIA, autrefois un havre pour ses espions, sont devenus sous le président Obama un service principalement paramilitaire dédié à des solutions militaires plutôt qu'à de l'espionnage. Le processus a été accéléré sous le directeur de la CIA d'Obama, John Brennan, qui a travaillé assidûment à réduire l'influence des anciens espions au sein de l'agence.

Ainsi, est-ce que l'Amérique a compris que ses agences de renseignements font le mauvais travail et que la stratégie de défense nationale n'est plus viable parce que les relations russo-américaines ont été aujourd'hui totalement bouleversées ? Possiblement, mais il est encore plus probable que Washington évitera de poser les vraies questions.

Philip Giraldi est un expert en contre-terrorisme retraité et un ex-officiel des renseignements militaires de la CIA.

Traduction et note d'introduction Entelekheia
Photo : le groupe aéronaval Abraham Lincoln de l'US Navy

 entelekheia.fr

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