La Chine est-elle néolibérale ?

08-03-2018 entelekheia.fr 14 min #138718

Nos médias, qui plaquent - souvent en toute bonne foi - leurs propres schémas occidentaux sur des pays étrangers à leur culture, interprètent généralement de façon si erronée les buts et politiques de la Chine que des  mises au point s'imposent. Par exemple, l'étiquette « néolibérale » (ou « turbo-capitaliste », une expression employée par le journaliste pourtant avisé Pepe Escobar dans  un article récent) s'applique-t-elle à la Chine ? Certes, mais seulement en partie, et autrement que nous ne l'entendons.

Concrètement, c'est un pays-laboratoire où une élite politique et bureaucratique dirigeante, le PCC, a toute latitude pour employer sans aucune restriction les outils économiques ( plan quinquennaux typiques du marxisme-léninisme, nationalisations d'entreprises locales ou étrangères, prises de participation par l'Etat, capitalisme, dérégulations, libre-échange ou à l'inverse protectionnisme, etc) qui, aux étapes successives de développement du pays, lui apparaissent les plus utiles à la poursuite de son progrès. Une erreur de parcours ? La réactivité et la flexibilité du système de gouvernance chinoise laisse les mains libres à ses officiels pour une intervention et un redressement rapides.

Même s'il n'est pas dénué de défauts, par exemple la corruption (qui ne nous est certes pas non plus inconnue ici, soit dit en passant), ce modèle politico-économique inédit en Occident, auquel Xi a donné l'appellation énigmatique de « socialisme avec des caractéristiques chinoises », s'avère non seulement viable, mais d'une redoutable efficacité. Au moment où la Chine accède au rang de deuxième, voire de première puissance mondiale, et alors qu'après avoir été l'usine à bas coût de l'Occident, elle entame sa reconversion économique avec le lancement du méga-projet visionnaire Belt and Road (la nouvelle Route de la soie appelée à s'étendre à terme sur trois continents), n'est-il pas grand temps d'être beaux joueurs et de l'admettre ?

Par Kim Petersen
Paru sur  Asia-Pacific Research sous le titre Is China Neoliberal?

Le 2 mars dernier, The Real News a  interviewé Steve Cohn, auteur de 'Competing Economic Paradigms in China' (Concurrence des paradigmes économiques en Chine, Routledge, 2017). La journaliste Sharmini Peries a commencé par lui demander :

« Professeur Cohn, dans votre livre, vous analysez la transition de l'économie de la Chine du maoïsme à la politique du « bol de riz en fer » (la garantie du logement, de l'éducation, des soins médicaux et des retraites pour chacun) jusqu'à la politique néolibérale actuelle. Quels facteurs intérieurs ont contribué à cette transition ? »

Un extrait de la réponse de Cohn a été :

« Je pense que le gouvernement chinois, à partir de Deng Xiaoping et jusqu'à maintenant, est arrivé à la conclusion que certaines politiques orientées sur le capitalisme étaient nécessaires pour augmenter le surplus social sous contrôle de l'État, et aussi pour que la Chine ne prenne pas de retard technologique. Ces leaders, je pense, ont senti que cette vision économique néoclassique était une théorie fiable qui faciliterait leur projet d'adoption de quelques techniques capitalistes, et ils l'ont soutenue très agressivement sur de nombreux plans... » (Gras ajouté)

La Chine néolibérale ?

L'auteur ici présent a vécu épisodiquement dans plusieurs régions de la Chine depuis 2003. Au début, j'étais sceptique sur le socialisme avec des caractéristiques chinoises, mais depuis, j'ai pu observer le développement de la Chine par moi-même, ainsi que la chute de son taux de pauvreté (qui se voit même dans les rues par la relative rareté des mendiants et des sans-abri).

Le Néolibéralisme

Qu'est-ce que le néolibéralisme ? Pour commencer, il n'est ni nouveau, ni progressiste. Il est fondé sur la priorité du secteur privé sur la sphère publique ; c'est au dénommé libre-échange de le réguler. En conséquence, le rôle du gouvernement doit être minimisé, avec des privatisations, des coupes budgétaires dans les programmes sociaux, une dérégulation du secteur financier et une austérité imposée.

Peut-on dès lors attribuer un néolibéralisme à la Chine, avec ses entreprises d'État, ses banques d'État et ses programmes sociaux en expansion ?

Dans son livre 'Le profit avant l'homme' (1999), le célèbre professeur Noam Chomsky s'est référé à un rapport de la Banque mondiale selon lequel la Chine n'appliquait pas de politiques néolibérales ; au lieu de quoi la Chine était présentée comme le pays « le plus interventionniste et manipulateur de prix au monde ».

Chomsky citait ensuite l'éminent historien Paul Bairoch, qui affirmait :

« Sans aucun doute, le libéralisme imposé aux pays du tiers-monde au XIXe siècle a été une des raisons majeures du retard de leur industrialisation. »

Étant donné le développement économique enviable de la Chine, le parti communiste chinois a eu de toute évidence raison de rejeter le néolibéralisme et de poursuivre sa propre route.

La journaliste Sharmini Peries a présenté ensuite une autre surprenante pépite en suggérant que les USA pilotent l'économie chinoise :

« Vous mentionnez des institutions internationales ou américaines comme l'American Economic Association, la Ford Foundation, la Banque mondiale et d'autres organisations que les Chinois ont démarchées pour influencer leurs politiques économiques et passer à l'économie capitaliste qu'ils ont adoptée. Le point intéressant est que cette influence a été invitée. Pourquoi est-ce que les officiels du gouvernement chinois acceptent ou souhaitent ce type d'influence ? »

Cohn a répondu :

« La chose la plus importante a été l'intégration des meilleurs étudiants chinois dans des programmes d'études d'économie américains. Mais vous ne vous contentez pas d'étudier l'économie néoclassique, vous devenez un économiste néoclassique. Je ne pense pas que les Chinois, même à ce jour, réalisent à quel point il y a une socialisation, en plus de la seule compréhension intellectuelle nécessaire à ces études.

Je pense donc qu'ils ont sous-estimé cet impact sur les étudiants et la difficulté d'en analyser tous les facteurs idéologiques et politiques... » (Gras ajouté) (1)

Cohn utilise des termes comme penser et ressentir pendant toute l'interview. Cela donne une impression d'hésitation à ses arguments.

Plus loin, Cohn ajoute :

« Vous pouvez voir ce qu'ils (le PCC) ont fait ; vous ne pouvez pas être sûr de ce qu'ils ont en tête. Ils ont eu de nombreux problèmes sociaux, environnementaux, d'inégalités en particulier, une fragilité financière, le problème des multiples crises de la dette en Chine. Mais je soupçonne que les leaders chinois ressentent que leur stratégie a donné du pouvoir à la Chine sur des fronts importants. Et je pense qu'ils ressentent probablement qu'ils peuvent traiter leurs problèmes environnementaux et autres effets secondaires de cette, etc. » (Gras ajouté)

L'intéressant en termes de concurrence de paradigmes sont les trajectoires...

Une trajectoire chinoise : l'élimination de la pauvreté

Quelles sont les trajectoires chinoises ? Un exemple devrait suffire à réfuter un quelconque néolibéralisme en Chine : l'un de ses buts est l'élimination totale de la pauvreté. Quel pays capitaliste se fixe de telles priorités ?

Un éditorial du Global Times expliquait :

« Dans un pays socialiste, ce serait terrible - et même déshonorant - de voir les élites rester oisives et ne pas tendre une main secourable aux nécessiteux ». (2)

Xinhua rapporte :

« La Chine a tiré 12, 89 millions de personnes rurales de la pauvreté en 2017 et progresse dans l'éradication de la pauvreté ». (3)

L'élimination de la pauvreté a été vérifiée par la Banque mondiale, qui chiffre à 753 millions le nombre des personnes tirées de la pauvreté entre 1978 et 2010 en Chine. La Chine est donnée en exemple au reste du monde pour sa méthode d'élimination du fléau de la pauvreté :

« La réduction de la pauvreté du pays offre des leçons aux autres pays... Son approche combine un leadership du gouvernement et un soutien de tous les secteurs de la société, avec les fermiers dans un rôle majeur, et intègre des politiques générales et spéciales favorables aux plus démunis, des programmes de soulagement de la pauvreté et des filets de sécurité sociaux. » (4)

La place Tiananmen

Dans l'interview de The Real News, on notait particulièrement des références aux « manifestations de la place Tiananmen » et à la « répression de la place Tiananmen ». Aucune mention n'a été faite d'un « massacre de la place Tiananmen », pourtant un thème incontournable des reportages des médias grand public.

Wei Ling Chua a écrit un exposé éclairant sur cette désinformation, 'Le « massacre » de la Place Tiananmen ? Le pouvoir des mots contre les preuves silencieuses', qui détaillait les nombreuses rétractations de journalistes occidentaux après leurs articles et reportages initiaux. (4)

Le contexte historique absent de l'interview de Real News

J'ai demandé à Wei, qui a aussi écrit 'Democracy : What the West can learn from China' ('Démocratie : ce que l'Occident peut apprendre de la Chine'), son opinion sur l'interview de Real News. Wei m'a répondu :

« Comme il y a trop de choses qui ne vont pas dans cette vidéo, je voudrais juste faire un commentaire rapide sur ce qui suit :

1. Les gens tendent à ignorer que Mao a été celui qui a posé les fondations de l'accès de la Chine au monde, ce qui a ensuite autorisé Deng à mener son intégration économique dans l'économie mondiale en 1978.

  • En 1949, la Chine était exsangue et ruinée au moment où Mao a pris le pouvoir ;

  • A cause de la Guerre froide, de la Guerre de Corée et de la Guerre du Vietnam, la Chine était sous sanctions économiques, financières, technologiques et bancaires de la part de l'Occident, et de sanctions technologiques de la part de l'URSS ;

  • Malgré ces adversaires, Mao a réussi à vaincre la coalition occidentale sous commandement des USA dans la Guerre de Corée et aidé les Vietnamiens à se défendre contre l'invasion américaine. Cela a fait de la Chine une puissance impossible à ignorer pour les USA ;

  • Mao a réussi à utiliser la relation complexe entre les USA et l'URSS, et à séduire les USA via la diplomatie du ping-pong, avec pour résultat un déplacement de Nixon en Chine, ce qui a a posé les fondations de l'accès de la Chine au monde ;

  • Le classement du monde de Mao en Premier monde (les pays occidentaux), Deuxième monde (l'URSS) et l'alliance de la Chine avec le Tiers-monde (l'Afrique, l'Amérique latine, l'Asie, etc) a fini par payer, après que la nouvelle relation avec Nixon ait été mise à profit et que suffisamment de votes aient été engrangés à l'ONU pour faire entrer la RPC dans le Conseil de sécurité des Nations-Unies. Sans toutes ces fondations, il n'y aurait pas eu de réformes sous Deng.

  • Au moment où Deng est arrivé au plus haut niveau de l'État en Chine, Mao avait déjà éliminé l'analphabétisme, doublé l'espérance de vie de la population, armé la Chine avec des technologies nucléaires et astronautiques, et bâti de nombreuses industries de base pour les produits de consommation. Sans tout cela, il n'y aurait pas eu de fondations sur lesquelles construire l'accès de la Chine au monde.

  • Ainsi, attribuer la prospérité de la Chine au seul capitalisme occidental manque d'objectivité.

2. L'auteur (Cohn) a également omis de mentionner le fait que la Chine s'est davantage inspirée du modèle économique singapourien que de celui de l'Occident. Bien que Singapour soit reconnue comme l'une des économies les plus libres au monde, 60% de son PIB provient d'investissements de son gouvernement ; de la même façon, en Chine, bien qu'elle soit ouverte à des financements privés et internationaux, l'État contrôle une grande partie de l'économie.

3. 30 ans après les réformes de Deng, la Chine a rencontré les mêmes problèmes que n'importe quelle société occidentale : les inégalités de salaires, l'accès au logement et le stress social, mais c'est la Chine qui tente d'y remédier au lieu de seulement en prendre note.

4. (Le Secrétaire actuel chinois) Xi Jinping ne prend que la part de la logique du marché qui récompense et motive les gens qui travaillent dur et innovent, mais il réprouve l'économie de marché dérégulée qui permet à des riches de finir par contrôler l'offre économique et les prix de tout ;

5. Au contraire de l'Occident qui cherche tout privatiser, Xi ne veut pas seulement renforcer et augmenter la taille des entreprises d'État, il a également introduit une politique : le gouvernement doit acquérir et posséder au moins 1% de toutes les entreprises enregistrées en Chine ; la loi établit qu'avec ce 1%, des officiels du gouvernement sont habilités à participer à tous les conseils d'administration et ont le pouvoir d'annuler toute décision contraire aux intérêts de la Chine.

Conclusion

Pour ceux qui aspirent à un monde non soumis à l'extrême richesse et aux inégalités de revenus, la Chine est aux antipodes du capitalisme débridé. La Chine est socialiste. Le parti communiste chinois rejette aussi l'hégémonisme et la guerre. Ainsi, la Chine se pose en modèle alternatif au capitalisme agressif de l'Occident. Toutefois, il convient de noter que la Chine doit être analysée dans le cadre de sa trajectoire politico-économique, comme un pays en évolution. En ce moment, ses leaders affirment qu'elle en est aux toutes premières étapes du socialisme. Il faudra scruter sa trajectoire future pour s'assurer de sa loyauté à ses buts politiques et sociaux annoncés.

Traduction et note d'introduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia
Photo Pixabay

Notes :

1. NdT : L'idée d'envoyer des étudiants chinois étudier les doctrines économiques américaines s'enracine probablement en fait dans la pensée des  réformateurs de la Chine, au XIXe siècle, dont Sun Yat-sen, le père de la Chine moderne : Les Chinois devaient, selon eux, étudier les méthodes de leurs puissants ennemis occidentaux (à l'époque, les puissances coloniales installées dans le pays) pour s'en approprier les éléments potentiellement utiles à la Chine, mais non sans les siniser (c-à-d, les adapter aux coutumes et traditions du pays). Ce principe a gouverné la modernisation de la Chine dès le début.

2. Li Hong, " Sh  aking  off  poverty  i  s  an  obligat  ion  for China," Global Times, 14 janvier 2018.

3. Xinhua, " China brings nearly 13 mln people  ou  t  of poverty in 2017," Global Times, 1er février 2018.

4. Chengwei Huang, " Ending poverty in China:  Lessons  for other countries and the challenges still ahead," Banque mondiale, 14 octobre 2016.

5. Voir  review

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