Le génie est-il voisin de la folie ? un texte de Jean-Philippe Catonné

14-02-2018 histoireetsociete.wordpress.com 16 min #137976

ce texte pris sur le blog d'Olivier douvielle ne fait pas référence à Aby Waburg, mais on ne peut s'empêcher d'y penser en le lisant... Cet apaisement de l'extrême tension d'un état inconstant et fragile par la discipline artistique qui est moins un résultat de « la folie » qu'un soulagement. tel qu'il fait sortir de l'incapacité à être par une reconstruction. Une fois de plus les approximations de Michel Foucault ont conduit la réflexion dans une impasse, quel que soit la sympathie que l'on peut avoir pour Michel Foucault, il a accompagne tous les mouvements issus de 1968 vers des aspects « rétro » et souvent réactionnaires. cette analyse par ailleurs complète également notre réflexion sur ce qu'on peut attendre de la littérature, du cinéma comme éclairage d'un époque, il faut savoir qu'à aucun moment « le génie » ne dit la vérité », mais il dit quelque chose qui doit être sans cesse recréé entre ce qu'il choisit comme matériau pour reconstruire sa propre subjectivité. L'art n'est pas simple « reflet » d'une époque, il doit être analysé selon ses propres objectifs mais aussi en lien avec la dite époque comme fait politique, agissant... (note de danielle Bleitrach)

Le génie est-il voisin de la folie ?

Jean-Philippe Catonné1

 olivierdouville.blogspot.com

Résumé

Nous considérons la parenté entre génie et folie comme une idée reçue, un rapprochement hâtif qui n'avait pas échappé à la finesse ironique de Proust. Dans son Histoire de la folie, Michel Foucault associe justement la folie et l'absence d'œuvre. Reprenant, à la lumière des travaux actuels, l'examen des troubles ayant affecté Nietzsche, Van Gogh et Artaud, il apparaît cependant que la brillante analyse de Foucault manque de rigueur. Or, dès l'Antiquité, Platon et un élève d'Aristote avaient utilement éclairé cette relation entre le génie et la folie.

Mots clés

Génie ; folie ; créativité ; troubles de l'humeur ; Proust ; Foucault ; Nietzsche ; Van Gogh ; Artaud ; mélancolie antique.

Summary

We regard the link between genius and madness as a stereotyped idea, a hasty connection that hadn't escaped Proust's ironical sharpness. In his History of Madness, Michel Foucault associates properly madness and the lack of works. According to contempory studies, the disorders affecting Nietzsche, Van Gogh and Artaud, it appears, however, that Foucault's brilliant analysis lacks rigour. And yet, as early as the Antiquity, Plato and a disciple of Aristotle's had cast an interesting light on this relationship between genius and madness.

Key words

Genius ; madness ; creativity ; mood disorders ; Proust ; Foucault ; Nietzsche ; Van Gogh ; Artaud ; ancient melancholia.

Dans À la recherche du temps perdu, Proust met en scène des médecins aux propos savoureux. La fascination du docteur du Boulbon pour le « nervosisme » semble indéniable. Charcot aurait prédit qu'un jour ce confrère régnerait sur la neurologie et la psychiatrie. Il le leur rend bien si l'on en juge par ses déclarations : « Tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux... sans maladie nerveuse, il n'est pas de grand artiste... il n'y a pas de grand savant ». Le docteur Cottard franchit un pas de plus. Ce médecin, familier de Mme Verdurin, n'hésite pas à affirmer : « Le génie peut être proche de la folie »2. Une telle affirmation mérite une discussion et, en premier lieu, un bref rappel historique. À la fin du XIX° siècle, paraissaient plusieurs ouvrages sur la parenté entre le génie et la folie, dont le célèbre Genio e follia du psychiatre Lombroso. Issu d'une tradition d'esthètes romantiques, ce thème n'est pas inconnu des salons alors fréquentés par Marcel Proust. Aujourd'hui, et depuis la deuxième partie du XX° siècle, certains associent plus spontanément, dans cette même veine, la folie à la « créativité ». Notons que cette évolution sémantique actuelle du terme de génie apparaît adéquate à un de ses deux sens fondamentaux, à savoir une « aptitude créatrice, portée à un degré supérieur », tout en précisant que la notion de génie reste un concept majeur de l'esthétique contemporaine3. Son acception moderne date du XVIII° siècle, théorie lisible, par exemple, dans l'esthétique d'Emmanuel Kant, lequel conçoit le génie comme un talent, don de la nature pour produire des œuvres d'art originales, exemplaires4. Or, il semble que Michel Foucault, sans pourtant reprendre à son compte des affirmations semblables à celles des médecins imaginés par Proust, ait lui-même succombé à une certaine esthétisation de la folie. Ni son exceptionnelle intelligence, ni la lucidité de nombre de ses analyses, sans parler de son style fulgurant ne l'ont mis à l'abri de ce rapprochement ambigu, comme nous allons le montrer. Voyons son Histoire de la folie : trois figures exemplaires apparaissent, celles du philosophe, du peintre et du poète, une trilogie de fous. « La folie de Nietzsche, la folie de Van Gogh ou celle d'Artaud appartiennent à leur œuvre, ni plus ni moins profondément peut-être, mais sur un tout autre monde »5. Certes, Foucault admet un « affrontement » entre la folie et l'œuvre. Ainsi « le dernier cri de Nietzsche... c'est bien l'anéantissement même de l'œuvre... où il lui faut se taire ; le marteau vient de tomber des mains du philosophe ». Après l'effondrement final du philosophe vient le drame du peintre automutilé : « Van Gogh savait bien que son œuvre et sa folie étaient incompatibles ». Même chose pour le poète puisque « la folie d'Artaud est précisément absence d'œuvre ». Cependant, la folie contraindrait à s'interroger et le monde serait requis à s'ordonner à son langage. La folie inaugurerait le temps de la vérité de notre monde, puisqu'il « se mesure à la démesure d'œuvres comme celle de Nietzsche, de Van Gogh, d'Artaud. Et rien en lui, surtout pas ce qu'il peut connaître de la folie ne l'assure que ces œuvres de folie le justifient ». Il nous reste donc à évaluer la « folie » de ces trois modèles et la relation qu'ils entretiennent avec leurs œuvres en recourant à leurs dossiers médicaux.

L'ambiguïté de Foucault

Nietzsche s'effondre le 3 janvier 1889 et entre alors dans un processus déficitaire sans retour, au sujet duquel on peut avancer le diagnostic de démence syphilitique comme le plus vraisemblable. Dans une étude récente, Fernandez-Zoïla reprend toute la documentation médicale disponible6. Il considère le diagnostic de syphilis avec méningo-encéphalo-vascularite inflammatoire comme certain, rendant compte de la paralysie générale progressive qui se développe chez Nietzsche jusqu'à sa mort, survenue en août 1900. L'entrée dans la démence fut contemporaine d'une moria, joie morbide qui, chez Nietzsche, se manifesta par un état d'excitation, entrecoupé par des moments de prostration, tableau clinique qui, déjà, inaugurait l'évolution déficitaire. L'A. écarte donc la simulation, une comédie d'emprunt de masques de la folie. Surtout, il exclut la folie elle-même et rappelle que Foucault aurait gagné à distinguer plus rigoureusement la folie et la démence. Alors que la première peut s'accompagner d'une capacité productrice, psychopathologique ou autre, la seconde se traduit bien par une absence d'œuvre, en raison d'un déficit progressif et irréversible. L'analyse mériterait d'être nuancée, puisque certaines formes de folie ont pu évoluer vers la démence et, qu'à l'inverse, une démence peut être précédée par une période pré-moriatique, productive et expansive. Pour Nietzsche, elle fut contemporaine de la composition de Ecce Homo et de Nietzsche contre Wagner. L'excitation euphorique ne s'est alors accompagnée d'aucun signe d'affaiblissement intellectuel. L'A. ne relève aucune incorrection manifeste et conclut à bon droit en acceptant ces deux dernières œuvres comme authentiquement philosophiques.

Voyons maintenant le peintre : Van Gogh n'était certainement pas dément, mais peut-on parler pour autant de « sa folie » ? À l'asile de Saint Rémy, les médecins diagnostiquent une épilepsie, plus exactement un état dit de « petit mal », lié à un foyer épileptogène du lobe temporal du cerveau, lésion qui donne des accès de désorientation appelés « absences ». Mais avant tout, Van Gogh serait affecté de mélancolie avec sentiments d'indignité et de culpabilité, état pouvant alterner avec des phases d'agitation maniaque accompagnées d'hallucinations visuelles, en particulier lors de l'épisode où il se tranche l'oreille. Sa peinture devient une acte créateur s'opposant aux accès mélancoliques, relation à la création dont Van Gogh est manifestement conscient. Karl Jaspers, non seulement remarquable philosophe mais aussi savant psychiatre, avait l'impression de se trouver en face d'un schizophrène, en contemplant les toiles de Van Gogh. À l'inverse, tout récemment, François-Bernard Michel réfute l'hypothèse de la folie, sachant qu'il vise à exclure chez le peintre une psychose dissociative. L'A. regrette que Van Gogh soit une référence obligée sur le thème « folie et créativité » ; il déplore que « les livres sur le folie utilisent sans scrupule en couverture ses autoportraits »7. Comme Artaud, il dénonce donc la thèse de la folie de Van Gogh, en exaltant cependant sa face humaine plus que son génie. Soumettons Artaud lui-même à cet examen. Quand il subit un internement psychiatrique à la fin des années trente, son délire mystique avec hallucinations et persécutions empêche toute forme de création, incapacité qui durera quatre à cinq ans. À partir de 1943, à l'asile de Rodez, il se remet à écrire, encouragé par le docteur Ferdière, et recommence à dessiner avec l'aide de Frédéric Delanglade, logé chez Ferdière8. Artaud quitte Rodez en 1946, départ qui sera suivi par deux types de mythe autour de sa personnalité. Les uns s'emparent de sa folie comme le symbole de la révolte et de l'inspiration créatrice. Les autres la nient purement et simplement : tel fut le cas de Henri Parisot, l'artisan de la publication des Lettres de Rodez. La position d'André Breton semble plus clairvoyante : il admet la folie et, pourtant, l'envisage comme compatible avec le processus de création, dès lors que la période aiguë est dépassée.

En conséquence, revenons à Foucault : nous ne saurions partager ni son analyse sur Nietzsche, ni sur Van Gogh, ni même sur Artaud, puisque, le plus probablement, si les travaux scientifiques sur lesquels nous nous appuyons s'avèrent exacts, les deux premiers n'étaient pas fous et que la folie du dernier lui a permis d'accéder à une certaine vérité qu'après avoir été traitée, apaisée. Et pourtant une liaison entre le génie et le trouble mental pourrait bien être mise en évidence. Quelle est-elle ?

La juste intuition des Anciens

Elle concerne les variabilités de l'humeur que les psychiatres actuels désignent sous le nom de troubles bipolaires de l'humeur de type II, associant une dépression majeure et des phases d'hyperactivité, dites hypomaniaques. Ainsi, on a pu calculer que 10 % de ceux affectés par cet état étaient des artistes, proportion de dysfonctionnement thymique d'ailleurs plus élevée parmi les écrivains, car 17 % d'entre eux présentaient des épisodes maniaques et 33 % des épisodes dépressifs9. Or une telle corrélation avait été déjà observée, dès l'Antiquité, en particulier par un élève d'Aristote, probablement Théophraste10. Selon l'auteur péripatéticien, les hommes d'exception, qu'ils soient philosophes, politiciens ou artistes sont des mélancoliques. Précisons qu'« être d'exception » traduit le grec per-ittos ou per-issos, c'est-à-dire en excès, qui dépasse la mesure. En effet, tout un chacun aurait une humeur inconstante (que les Anciens rapportaient à la bile noire ou melagcholia, c'est-à-dire la mélancolie), mais les êtres d'exception en auraient plus que la moyenne. Pour l'A., de ce fait, ils sont particulièrement créatifs et en même temps fragiles. Car, si le bon mélange de cette humeur inconstante vient à se rompre, ils basculent, soit dans des phases de ralentissement avec risque suicidaire, ce qui correspond à notre moderne mélancolie, dépression majeure, soit, au contraire, dans des états d'excessive confiance en soi, ce qui correspond à notre actuel état maniaque. Le créateur sera donc hors norme, tout en présentant un équilibre lui-même fragile. Cette intuition de l'auteur antique apparaît d'autant plus remarquable qu'il a la finesse de n'établir qu'une liaison contingente entre génie et mélancolie ainsi définie. Qui plus est, le pseudo-Aristote n'ignorait sans doute pas la pensée de Platon sur la création.

Les poètes sont inspirés par les Muses, par conséquent possédés par une force divine qui échappe à la raison. « La poésie composée de sang-froid est éclipsée par la poésie de ceux qui délirent »11, écrit Platon dans le Phèdre, après avoir exposé la même idée dans l'Ion. Ainsi, pour expliquer le génie, à la gratuité platonicienne d'un don divin conférant un délire créateur, l'élève d'Aristote a substitué le hasard d'un mélange réussi dans une humeur variable. Pourtant l'un comme l'autre ont assez de lucidité et de bon sens pour distinguer le génie et la folie, au sens moderne de processus pathologique. L'aristotélicien considère le génie comme une personne dotée d'un mélange inné, envisage une bonne santé du mélancolique et sépare cet état d'un accident qui fait sombrer dans la folie. Quant à Platon, il distingue deux types de délires : ceux causés par impulsion divine, créateurs, et ceux causés par les maladies humaines12.

Depuis au moins vingt-quatre siècles, par conséquent, on a su identifier un état de santé créateur, quoique inconstant et fragile ; on a su le distinguer d'un état pathologique. Le pseudo-Aristote savait reconnaître une mélancolie inadéquate à la création, tout comme Platon excluait de l'inspiration féconde certaines affections morbides. Les Anciens savaient bien que le la folie en tant qu'état pathologique aigu se caractérisait par une souffrance invalidante pour le génie créateur. Qu'en est-il alors de notre moderne « art des fous » ? Pensons à Aloïse Corbaz, découverte par Jean Dubuffet ou encore à Guillaume Pujolle, pour lequel Gaston Ferdière avait incité un de ses élèves à écrire une thèse. Chez ces êtres inspirés, dotés d'un authentique génie, la création accompagne le processus de reconstruction psychique, phase favorable à laquelle l'œuvre participe intensivement. Dans ces conditions, elle s'avère compatible avec un délire chronique, tel que celui d'Artaud. La stabilisation a mis à distance la folie en tant que crise. Ainsi donc, docteur Cottard, si le génie peut être voisin de la folie, il en est le plus souvent éloigné. Voilà qui n'avait sans doute pas échappé à l'ironie de Marcel Proust.

1Université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

2Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Bibliothèque de la Pléiade, Editions Gallimard, 1954, pp. 305, 306 et 1041.

3Cf. art. « génie » in Etienne Souriau, Vocabulaire de l'esthétique, Paris, PUF, 1990, pp. 785-788.

4E. Kant, Critique de la faculté de juger, trad. A. Philonenko, Paris, Vrin, 1989, §46, pp. 138-139.

5Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, Paris, Gallimard, 1972, p.555 et pour la suite des citations, passim, pp.554-557. Il est bien entendu que, dans mon esprit, la présente critique adressée à l'Histoire de la folie de Foucault ne prétend pas remettre en cause l'ensemble de l'ouvrage, à savoir une originale et admirable réflexion pour relativiser le concept de folie et l'inscrire dans une historicité, faite de périodes successives et singulières.

6Adolfo Fernandez-Zoïla, « Nietzsche et ses maladies », in Didier Raymond (sous le dir. de), Nietzsche ou la grande santé, Paris, L'Harmattan, 1999, pp. 97-131. Ajoutons que Bertrand de Toffol va dans le même sens que Fernandez-Zoïla. Au terme d'une magistrale leçon de neurologie, il retient le diagnostic de syphilis comme « hautement vraisemblable », in « Les yeux de Friedrich Nietzsche », op. cit., pp. 85-96.

7François-Bernard Michel, la face humaine de Van Gogh, Editions Grasset et Fasquelle, Paris, 1999, p. 46.

8Sur cette question, je renvoie à l'étude du dossier médical d'Artaud par André Roumieux et de l'analyse de la correspondance de Ferdière par Laurent Danchin, suivies d'entretiens recueillis en particulier par Jean-Claude Fosse, in Artaud et l'asile, Paris, Séguier, 1996, 2 vols.

9Philippe Brenot, Le génie et la folie, en peinture, musique et littérature, Paris, Plon, 1997, pp. 181 et 196.

10Aristote, L'homme de génie et la mélancolie, Paris, Editions Rivages, 1988, présentation de J. Pigeaud, p.56.

11Platon, Phèdre, 245a, trad. Paul Vicaire, Paris, Société d'édition « Les Belles Lettres », 1985.

12Ibid., 265a.

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newsnet 18/02/14 11:19

notre civilisation en phase de démence est-celle du rang des génies artistiques, irrationnels et hypercréatifs ?