Effondrement des marchés d'actions : 1987, 2007 ou 1937 ?

11-02-2018 8 min histoireetsociete.wordpress.com #137894

Je vous présente mes excuses pour un long silence, dû notamment à une charge importante de travail, ainsi qu'à un investissement plus important dans la vie de ma section. J'ai notamment entrepris de réaliser un cycle de formation « découverte du Marxisme » pour mes camarades, en 5 séances mensuelles de deux heures. Seule la première a été réalisé pour l'instant. Je vous tiendrai au courant du bilan de cette tentative dans quelques mois.

Je reprends ma collaboration au blog par une petite traduction, toujours du marxiste britannique Michael Robert. J'apprécie toujours sa capacité à relier les évolutions économiques générales à la théorie de Marx et en particulier, à la question de la baisse du taux de profit.

Les baisses importantes des marchés financiers la semaine passée ne sont encore que des secousses, après une montée tout à fait « exubérante » depuis quelques mois. L'article de Michaël Robert a l'avantage de redonner un peu de perspective, en montrant notamment que les crises économiques du capitalisme, bien que très régulières, n'en sont pas moins multiformes et procédent de manière historique.

A titre personnel, j'apporterai néanmoins une légère nuance à sa conclusion. Bien sûr, l'économie américaine est l'économie dominante de la planète, l'économie la plus importante et la plus développée, techniquement et capitalistiquement. L'économie chinoise est désormais deuxième, du fait de sa taille importante (La Chine est environ 5 fois plus peuplée que les USA, mais le produit intérieur brut par habitant est donc beaucoup plus faible encore en Chine qu'aux USA). De plus, l'économie américaine controle effectivement une large part des économies de ses alliés les plus proches et elle exerce encore une position dominante sur les principales institutions financières internationales.

Toutefois, le rapport de domination de l'économie et de la finance américaine sur l'économie mondiale évolue. L'écart entre la position dominante financière des USA (établie à la fin de la seconde guerre mondiale, lorsque les USA représentaient plus de 50 % du PIB mondial), et la réalité de l'économie américaine s'est largement accru. A mon sens, la prochaine crise globale marquera nécessairement une évolution cruciale des rapports de force mondiaux. En ce sens, le rapprochement que fait Michaël avec la situation de 1937 est d'autant plus pertinent.

Effondrement des marchés d'actions : 1987, 2007 ou 1937 ?

Article de Michael Robert, 6 février 2018 (traduction F. Marsal)
Hier, les marchés d'actions américains ont connu leur chute la plus importante depuis la mi-2007, juste avant la crise du crédit, l'effondrement bancaire et le début de la Grande Récession.

Capitalisation boursière globale :

L'histoire est-elle en train de se répéter ? Bien, la vieille maxime veut que l'histoire ne se répête jamais, mais qu'elle bégaie. En d'autres termes, il y a des échos du passé dans le présent. Mais quel écho entendons nous aujourd'hui ? Il y a 3 possibilités :

Ce crash serait similaire à celui de 1987, et serait suivi d'une rapide reprise puis les marchés d'action et l'économie américaine reprendrait sa récente marche en avant. Le crash serait interprété comme une anomalie passagère dans la récupération de la Longue Dépression des dix dernières années.

Ou, cela pourrait être comme 2007. Alors, l'effondrement des marchés d'action signalait le début du pire effondrement de la production capitaliste mondiale depuis les années 1930 et le plus important effondrement de tous les temps dans le secteur financier, suivi de la plus faible reprise économique depuis 1945.

Ou, finalement, cela pourrait être comme 1937, lorsque les marchés d'action rechutèrent, alors que la Réserve Fédérale (NdT : banque centrale américaine) releva ses taux d'intérêts et que l'administration Roosevelt du « New Deal » arrêta les dépenses de relance économique. La Grande Dépression reprit et ne s'arrêta qu'avec la course aux armements et l'entrée des USA dans la guerre mondiale en 1941.

J'ai déjà évoqué la relation entre les marchés d'actions (le capital fictif, ainsi que le nomme Marx) et 'léconomie réelle' du capital productif dans des articles précédents.
Le jour du crash, un nouveau président de la Réserve Fédérale, Jerome Powell prétait serment pour remplacer Janet Yellen. Powell fait désormais face à de nouveaux dilemmes.

Marx avait fait l'observation décisive que ce qui pilote les prix des actions est la différence entre les taux d'intérêts et le taux de profit général. Ce qui a préservé la hausse des prix des actions fut le taux très bas des taux d'intérêt, engendré délibérément par les banques centrales comme la Réserve Fédérale dans le monde entier, avec des taux d'intérêt de court terme proches de zéro et la politique d'assouplissement quantitatif (l'achat de titres financiers par injection de crédit). L'écart entre les retours d'investissements sur les marchés actions et le coût des emprunts nécessaires pour financer ces investissements a été très élevé.

Bien sur, chaque jour, les investisseurs prennent des décisions irrationnelles, mais, avec le temps, en moyenne, l'ensemble des décisions des investisseurs d'acheter ou vendre refléte les retours (en intérêts et dividendes) et le prix des obligations et des actions évolue en conséquence. Et ces retours dépendent en dernier ressort de la différence entre la profitabilité du capital investi dans l'économie et le coût de mise à disposition des fonds. Si les prix des actions vont au-delà de la profitabilité du capital dans une économie, alors, à un moment, ils devront retomber. Plus ils seront allé haut, plus ils retomberont bas.

Donc, il y a deux facteurs clés pour évaluer si la chute des marché ressemble à la situation de 1987, 2007 ou 1937 : la profitabilité du capital productif (est-elle en train de progresser ou de régresser) ; le niveau d'endettement de l'industrie (deviendra-t-elle trop chère à maintenir?).

En 1987, la profitabilité du capital était en hausse. Nous étions pile au milieu de la période néo-libérale d'exploitation croissante du travail, de mondialisation et de nouveaux développements technologiques, tous trois facteurs agissant contre la baisse tendancielle des taux de profits. La profitabilité a continué à augmenter jusqu'en 1997. Et les taux d'intérêts, au lieu d'être relevés par la Réserve Fédérale, étaient en diminution du fait de la baisse de l'inflation.

En 2007, la profitabilité était en chute (elle avait décliné depuis la fin 2005), le marché immobilier commençait à plonger ; l'inflation commençait à monter et en conséquence, la Réserve Fédérale prévoyait d'augmenter son taux de référence, comme elle prévoir de le faire en 2018. Mais il y a des différences entre 2007 et aujourd'hui. Le système bancaire n'est pas sous tension ni engagé dans des produits dérivés à risque. Et, bien que la profitabilité dans les principales économies est encore en dessous du pic de 2007, les profits totaux sont actuellement en hausse. Il est possible que les salaires commencent à augmenter et cela pourrait couper les profits. De plus, la Réserve Fédérale prévoit d'augmenter des taux d'intérêts, et cela également réduit les profits, puisque les coûts de service des dettes augmentent.

Taux annuel de croissance des profits des entreprises

Peut-être 1937 est plus proche de la situation actuelle du capitalisme américain. J'ai écris déjà un article sur les parallèles avec 1937 La profitabilité, en 1937 était en reprise depuis les profondeurs atteintes en 1932, mais était toujours très en deçà du pic de 1926.

Et, le plus inquiétant aujourd'hui est que la dette des entreprises depuis la fin de la Grande Récession en 2009 n'a pas été réduite. Au contraire, elle n'a jamais été aussi élevée. Sur la base d'un échantillon de 13 000 entreprises, l'agence S&P estime que la propsortion d'entreprises lourdement endettées - celles dont les ratios « dette / revenus » dépasse 5 - atteignait 37 % en 2017, contre 32 % en 207 avant la crise financière mondiale. Entre 2011 et 2017, la dette des entreprises non-financières a crû de 15 points, et atteint 96 % du Produit Intérieur Brut.

La chute des marchés boursier me fait dire deux choses. D'abord, que c'est l'économie américaine, encore la plus grande et importante économie capitaliste qui dirige. Ce n'est pas l'Europe, ni le Japon, ni la Chine qui initieront un nouveau ralentissement mondial. Deuxièmement, que cette fois, un ralentissement ne sera pas déclenché par un bulle immobilière ou un effondrement bancaire mais par un crash dans le secteur des entreprises non-financières. Les banqueroutes et les défauts apparaîtront lorsque les entreprises capitalistes les plus faibles rencontreront des difficultés pour faire face à la charge de leur dette et produiront une réaction en chaine.

Mais l'histoire ne se répete pas, elle bégaie. La masse des profits dans les principales économies est toujours en hausse et les taux d'intérêts, l'inflation et la progression des salaires sont toujours à des niveaux historiquement bas. Cela devrait tempérer la chute des prix des actions (et ceux-ci sont toujours élevés). Mais les directions suivies par les profits, les taux d'intérêts et l'inflation pourrait prochainement changer.

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