Et si les femmes avaient « Le Pouvoir » ?

11-02-2018 7 min tlaxcala-int.org #137877

Annabelle Laurent

Le roman est « électrisant », promet Margaret Atwood (The Handmaid's Tale). Et le mot est à prendre au sens premier : les femmes du Pouvoir, paru le 3 janvier chez Calmann-Levy, découvrent tout à coup l'existence d'un courant électrique qui leur court de la clavicule jusqu'au bout des doigts. Le mot se répand à travers la planète, les adolescentes enseignent le nouveau don à leur aînées, et toutes deviennent capables de se défendre, de blesser, légèrement ou plus grièvement, et de tuer. Le monde bascule. L'équilibre des forces est renversé. Brillamment mené par son auteure britannique Naomi Alderman (Mauvais genre, La Désobéissance), le récit - dont nous dévoilons peu l'intrigue - interroge les ressorts et dérives du pouvoir, sans épargner aucune de ses institutions. Barack Obama a placé le livre en tête de ses meilleurs romans lus en 2017 : nous le plagions en le plaçant en tête des meilleurs romans lus en 2018.

« La femme se détermine et se différencie par rapport à l'homme et non celui-ci par rapport à elle, écrit Simone de Beauvoir en 1949. Elle est l'inessentiel en face de l'essentiel. Il est le sujet, il est l'Absolu : elle est l'Autre.» Quatre vingt-ans plus tard, alors que le « deuxième sexe » a remporté quelques batailles pour l'égalité sans gagner la guerre, Naomi Alderman propose de pousser le curseur plus loin encore : dans Le Pouvoir, le deuxième sexe a changé de camp. En se découvrant le pouvoir d'infliger quand bon leur semble une douleur fulgurante, jusqu'à la mort, les femmes ont pris leur revanche.

« Je veux sauver les femmes », annonce Allie, prophète autoproclamée d'une secte née à l'apparition du pouvoir. Leur faire comprendre que l'on peut vivre autrement désormais. Que plus rien ne nous oblige à perpétuer l'ordre ancien et que nous pouvons créer un nouveau chemin. » Mais en guise d'ordre nouveau s'installe le chaos. Roxy, une fille de mafieux londoniens dont le pouvoir est particulièrement puissant, Margot, une femme politique américaine, et Tunde, un photo-journaliste nigérian qui va couvrir les conséquences politiques du mouvement à travers le monde vont, avec Allie, nous guider à travers ce renversement des forces sanglant.

Car les femmes ne vont pas se servir du pouvoir pour atteindre calmement l'égalité. « La seule vague en mesure de changer quoi que ce soit ici, c'est un tsunami », lance l'une d'elles. « Il faut abattre les maisons et saccager les terres si on veut être sûres que personne n'oubliera

Une révolution peut-elle porter ses fruits sans passer par la violence ? La victime que l'on dote soudainement d'un bouclier et d'une arme peut-elle se détourner de sa soif de revanche ? En un mot : peut-on empêcher l'opprimé de devenir l'oppresseur ? Naomi Alderman aurait pu décider que le « pouvoir » rétablirait l'égalité entre femmes et hommes, or il n'en est rien : la direction prise, celle d'un glissement progressif vers la violence et la dictature, à l'initiative d'une petite minorité de femmes qui vont abuser de leur pouvoir pour mener les autres à leur perte, questionne avec d'autant plus de force les mécanismes de la domination, si bien que le motif du conflit aurait finalement pu être différent de l'inégalité entre femmes et hommes.

Naomi Alderman fait elle le parallèle avec l'Allemagne nazie. « Pensez-vous être si exceptionnel que si vous étiez né en Allemagne dans les années 1930, vous auriez immédiatement compris que le Lebensraum était un mensonge ? Et que vous auriez essayé d'assassiner Hitler ? », lance-t-elle lors d'une interview récente au New York Times. Puis, plus loin : « Si vous et moi vivions dans un monde où les femmes dominaient, est-ce que vous vous diriez : c'est vraiment injuste, je vais me battre pour les droits des hommes ? »

©Naomi Alderman

La conscience du pouvoir

L'écriture du Pouvoir a précédé l'émergence du mouvement #MeToo. A sa lecture, la résonance avec l'actualité des derniers mois est frappante (détail ironique, un personnage s'appelle Weinstein, un hasard, dit l'auteure) : de nombreux personnages féminins du roman ont été victimes d'abus sexuels et de viols, la révolte se répand comme une traînée de poudre dans le monde entier, une misogynie exacerbée se libère en parallèle de la montée en puissance des femmes, et les forums masculinistes sont en ébullition.

Pour l'auteure, l'analogie à retenir concerne la conscience du « pouvoir », qui, dans le roman, se transmet de la jeune à l'ancienne génération, les adolescentes enseignant aux femmes plus âgées comment aller chercher en elles cette faculté oubliée. « C'est un élément central du roman à mes yeux, commente Naomi Alderman, 42 ans. Nous devons accepter humblement la colère, vertueuse, des femmes les plus jeunes, qui ont grandi dans notre monde et nous disent : "Non, nous n'allons pas accepter les choses comme elles sont".»

La Servante écarlate, la série adaptée du roman du même nom de Margaret Atwood.

Nommé à multiples reprises comme l'un des meilleurs livres de 2017, récompensé par le Baileys Women's Prize For Fiction, The Power a été beaucoup comparé à The Handmaid's Tale, la dystopie de Margaret Atwood, qui a d'ailleurs conseillé l'auteure pendant l'écriture et dont celle-ci revendique l'héritage.

Si la série avec Elizabeth Moss a remis au goût du jour ce roman de 1985, bien d'autres livres ont imaginé auparavant le thème d'une société sans hommes, avec dans les années 1970 et 1980 « une floraison extraordinaire de la littérature féministe utopique ou de science-fiction, avec pour un tiers de ces ouvrages le scénario d'une société sans homme », comme le rappelle Catherine Durieux, maître de conférences à l'Université Paris Nanterre et spécialiste des utopies féministes, dans un texte consacré à Charlotte Perkins Gilman.

En 1915, la sociologue et écrivaine américaine imaginait avec Herland une fable où en l'absence des hommes les femmes se reproduisent par parthénogénèse. Une « utopie radicale », cette fois-ci. Dans Les Hommes protégés, en 1970, Robert Merle frappait de son côté tous les hommes d'une encéphalite foudroyante : les femmes les remplacent alors dans tous les rôles sociaux. Voilà qui vient compléter la liste de lecture, mais écoutons Barack Obama, et commencez par prendre Le Pouvoir.

Naomi Alderman

Le Pouvoir

Traduit par Christine Barbaste

EAN : 9782702163405

400p.

21.50 €

EAN numérique: 9782702163870

14.99 €

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