Sous surveillance : Pourquoi des compagnies comme Google collaborent avec les flics et les barbouzes

08-02-2018 7 min entelekheia.fr #137770

Par Yasha Levine
Extrait du livre « Surveillance Valley » paru sur The Baffler sous le titre Surveillance Valley: The Secret Military History of the Internet

Cherchez un bon historique d'Internet et vous trouverez généralement une combinaison de deux descriptions de la naissance de cette technologie d'ordinateurs en réseaux. La première dit qu'elle a émergé du besoin militaire d'un réseau de communications capable de survivre à un bombardement nucléaire. Cela a mené au développement de l'ancêtre d'Internet, connu sous le premier nom d'ARPANET et construit par l'Advanced Research Projects Agency du Pentagone, aujourd'hui connu sous le nom Defense Advanced Research Projects Agency (Agence pour les projets de recherche avancée de défense, acronyme DARPA). Le réseau a pris vie à la fin des années 60 et comprenait une conception décentralisée qui pouvait acheminer des messages même si des parties du réseau étaient détruites par une explosion nucléaire. La deuxième description, la plus généralement rencontrée, explique qu'il n'y avait pas la moindre application militaire prévue dans la première mouture d'Internet. Dans cette version, l'ARPANET a été conçu par de jeunes ingénieurs informaticiens radicaux et des pirates futés profondément influencés par la contre-culture imprégnée de LSD de la région de la baie de San Francisco. Ils se souciaient de guerres, de surveillance ou de ce genre de chose comme d'une guigne, mais ils rêvaient d'une cyber-utopie qui rendrait les armées obsolètes. Ils ont construit un réseau civil pour concrétiser cette idée, et c'est cette version de l'ARPANET qui est ensuite devenue l'Internet que nous utilisons aujourd'hui. Pendant des années, les deux interprétations de l'histoire d'internet ont nourri une controverse. Aujourd'hui, la plupart des historiques mêlent les deux - acceptant la première, mais accordant beaucoup plus d'importance à la deuxième.

Mes recherches révèlent une troisième motivation historique à la création du premier Internet - une motivation qui a presque totalement disparu des livres d'histoire. Ici, l'élan n'était pas enraciné dans le besoin de survivre à une guerre nucléaire, mais dans les arts secrets de la contre-insurrection et du combat de l'Amérique contre ce qu'elle percevait comme un développement mondial du communisme. Dans les années 1960, l'Amérique du Nord était une puissance mondiale qui surveillait un monde de plus en plus volatile : il y avait des conflits et des insurrections régionales contre les gouvernements alliés des USA de l'Amérique du Sud jusqu'à l'Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient. Ce n'étaient pas des guerres conventionnelles qui impliquaient des armées de métier, mais des campagnes de guérillas et des soulèvements locaux souvent menés dans des régions que les USA connaissaient mal. Qui étaient ces gens ? Pourquoi se révoltaient-ils ? Qu'est-ce qui pouvait être fait pour les stopper ? Dans les milieux militaires, ces questions étaient considérées comme cruciales pour les efforts de pacification des USA, et quelques-uns pensaient que la seule façon efficace d'y répondre était de développer une technologie de l'information assistée par ordinateur.

Internet est né de ces efforts : une tentative de construire un système d'ordinateurs capable de collecter et de partager des renseignements, d'observer le monde en temps réel, d'étudier et d'analyser les gens et les mouvements politiques dans le but de prédire et de prévenir les troubles sociaux. Quelques-uns ont même rêvé de créer une sorte de radar qui anticiperait les changements dans les sociétés humaines : un système d'ordinateurs en réseau qui repérerait les menaces politiques et sociales et les intercepterait de la même façon qu'un radar pour les avions de combat hostiles. En d'autres termes, Internet a été prévu pour être un outil de surveillance de masse dès le début. Quels que soient les autres usages que nous en faisons aujourd'hui - rencontres en ligne, adresses et itinéraires, échanges privés, e-mails ou suivre l'actualité - il a toujours eu une nature double enracinée dans la collecte de renseignements et la guerre.

Au cours de mon enquête sur cette histoire oubliée, j'ai réalisé que je ne découvrais rien de nouveau, mais que je déterrais quelque chose qui avait été évident aux yeux de beaucoup de gens jusqu'à une période récente. Au début des années 1960 aux USA, une grande peur de la prolifération des banques de données sur ordinateurs et des technologies de réseaux s'était fait jour. Les gens craignaient que ces systèmes soient utilisés par des corporations et des gouvernements pour surveiller et contrôler la population. De fait, la vision culturelle dominante de l'époque affirmait que les ordinateurs et les technologies informatiques - y compris l'ARPANET, le réseau de recherches militaires qui allait se développer jusqu'à l'Internet que nous connaissons aujourd'hui - étaient des outils de répression et non de libération.

J'ai été réellement choqué de découvrir que, dès 1969, la première année de fonctionnement de l'ARPANET, un groupe d'étudiants du MIT et de Harvard avaient tenté de faire fermer des recherches conduites dans leur université sous l'égide de l'ARPANET. Ils voyaient ce réseau d'ordinateurs comme le début d'un système hybride privé-public de surveillance et de contrôle - de la « manipulation de populations par ordinateur », l'appelaient-ils - et prévenaient qu'il allait être utilisé pour espionner les Américains et mener des guerres contre les mouvements politiques de gauche. Ils comprenaient cette technologie mieux que nous ne la comprenons aujourd'hui. Plus important, ils avaient raison. En 1972, presque dès les premiers pas de l'ARPANET au niveau national, le réseau a servi à aider la CIA, la NSA et l'armée des États-Unis à espionner des dizaines de milliers de militants pacifistes et de droits civils. A l'époque, cela avait fait scandale, et le rôle de l'ARPANET avait fait l'objet de longs débats à la télévision américaine, y compris sur des chaînes comme NBC.

Cet épisode, qui s'est produit il y a quarante-cinq ans, est une partie intégrante du bilan historique d'Internet, pour tous ceux qui veulent comprendre ce réseau si important dans nos vies d'aujourd'hui. Pourtant, vous n'en entendrez parler dans aucun livre ou documentaire récent sur les origines d'Internet - du moins, dans aucun de ceux que j'ai pu trouver, et j'ai lu et regardé à peu près tout ce qui est sorti sur le sujet.

Dans les années 1970, la signification historique de l'ARPANET ntétait pas encore apparente. Vingt années de plus allaient être nécessaires à l'introduction d'Internet dans la plupart des foyers occidentaux, et quatre décennies allaient s'écouler avant que les fuites d'Edward Snowden ne révèlent la surveillance de masse par le gouvernement des USA à travers Internet. Aujourd'hui encore, nombre de gens pensent que la surveillance est quelque chose d'étranger à Internet - quelque chose qui lui aurait été imposé de l'extérieur par des agences gouvernementales paranoïaques. Mais l'histoire révèle qu'il en va tout autrement. Elle démontre la façon dont les agences de renseignements et militaires ont utilisé la technologie des réseaux pour espionner les Américains dès la première version d'Internet. La surveillance est dans son ADN depuis sa naissance.

Yasha Levine est journaliste d'investigation pour Pando Daily, un magazine d'information de San Francisco spécialisé dans les politiques et pouvoirs liés à la hi-tech. Il a été publié dans Wired Magazine, The Nation, Slate, Penthouse, The New York Observer, Playboy, Not Safe For Work Corp, Alternet et d'autres. Il est intervenu sur des émissions de télévision, y compris sur MSNBC. Son livre Surveillance Valley: The Secret Military History of the Internet est sorti avant-hier, le 6 février 2018.

Traduction Entelekheia

entelekheia.fr

newsnet 18/02/08 02:55

oui bon dans un monde de potentiels tels que l'informatique (le traitement de l'information) on peut aussi se contenter d'un outil de sociométrie, qu'on peut facilement destiner à surveiller, plutôt, les injustices, les urgences, les besoins.

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