Xiii - Le naufrage de la culture française

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1 - Qu'est-ce que la culture ?

Sans doute avez-vous appris que le Time a publié un article retentissant intitulé "La fin de la culture française " et que ce diagnostic n'a été réfuté que par une dissertation asthmatique de M. Olivier Poivre d'Arvor (Le Monde du 20 déc.07) dans laquelle ce journaliste s'applique à rappeler que nous ne sommes pas aussi désarmés qu'on le prétend, puisque les ouvrages de M. Bernard Henry Lévy sont traduits en Amérique et que nous faisons preuve de la plus consolante vitalité littéraire et intellectuelle à nous rendre plus empressés que d'autres nations à traduire de grands auteurs étrangers dans la langue de Descartes et de Bossuet.

Un procès aussi mal engagé m'encourage à vous suggérer une délibération un peu plus approfondie, tellement votre première surprise de jurés sera de découvrir que le verdict de mort qui frappe les civilisations fausse toujours d'avance et entièrement le prononcé de la sentence, puisque le terme même de culture s'y trouve déjà noyé dans le flou de la définition arbitraire de ce terme qui résulte précisément de la maladie incurable à diagnostiquer. Si vous ne contraignez pas la cour à distinguer résolument le folklore de l'universel, la croyance du savoir, la superstition de la raison, le mythe de la pensée, le tribal de l'exception et le clanisme du génie, comment l'arrêt qui sera rendu contre vous témoignerait-il des instruments de la justice d'assises que les grandes cultures ont conquis au cours des siècles et qui seuls vous permettront de traiter sérieusement les chancres et les cancers qui rongent les civilisations pensantes'

Le Time évoque-t-il la culture populaire, qui s'entendait autrefois à l'écoute des mélodies d'Edith Piaf, de Tino Rossi ou de Maurice Chevalier, mais également au spectacle de la pétanque, aux flons flons des bals musette ou à la sève de la langue verte ? Ce journal veut-il dire que la France n'est plus reconnaissable à ses rengaines ou bien que le génie de la nation a tari ? S'il entend seulement par " culture " la tournure d'esprit qu'exprime le gazouillis d'un peuple, le médecin se penchera-t-il sur la gaieté ou la mélancolie des nations ? Mais, en ce sens les cultures expriment l'ensemble des comportements collectifs qui traduisent l'art de vivre du genre humain, tandis qu'en Gaule, la vie de société des classes supérieures repose sur une forme élémentaire de la courtoisie de salon, que nous appelons l'art de la conversation. Vous n'imaginez pas combien le mutisme empoté de certains peuples frappe d'hébétude jusqu'à leurs élites. La " culture ", c'est aussi l'agilité ou la lourdeur des langues, la tonalité des liturgies plaintives ou allègres de l'autel, la luxuriance ou la sécheresse des rêves religieux dont souffre ou se réjouit une espèce au cerveau embrumé de songes et dont les sorciers du ciel changent les litanies au gré des siècles et des territoires.A cette échelle, les cultures sont près de recevoir les derniers sacrements quand elles ne chantent plus dans leur langue et que les peuples se trémoussent sur des rythmes importés de l'étranger et allogènes à leur esprit.

Maintenant, demandez-vous si le théâtre de boulevard fait partie de la " culture " française. Dans ce cas où ferez-vous passer le tracé de la frontière entre le talent et le génie ? Rangerez-vous Racine et Labiche, Proust et Feydeau, Balzac et Sacha Guitry côte à côte ? Mais alors que voulait dire le Time quand il évoquait le " naufrage de la culture française " ?

2 - Qu'est-ce que le génie ?

Supposons un instant qu'il soit question d'un vrai naufrage, c'est-à-dire du trépas du génie littéraire et philosophique de la France. Dans ce cas, vous remarquerez qu'il n'existe plus un seul dramaturge du peuple de Vercingétorix dont les pièces seraient traduites et jouées dans le monde entier comme l'étaient encore celles de Beckett et de Ionesco, plus un seul poète de Lutèce salué par tous les bardes de la terre, comme l'étaient encore Victor Hugo et Paul Valéry, plus un seul romancier à fouailler les entrailles de la planète, comme l'étaient encore Balzac, Zola ou Flaubert, plus un seul historien capable de mettre en question les méthodes du récit historique, comme l'était encore Michelet, plus un seul philosophe en mesure d'interroger Athéna sur le fonctionnement de l'encéphale des fils de Darwin et de Freud, comme l'était encore Henri Bergson, qui observait les cerveaux tels qu'ils se reflétaient dans le miroir d'un évolutionnisme créateur et qui tentait de peser la condition cérébrale des évadés d'avant-garde de la zoologie, ce qui le mettait à l'écoute du souffle et de l'élan des civilisations qui donnent vie au génie ou le font dépérir. Vous voyez bien que vous n'avancerez jamais dans la bonne direction si vous ne vous demandez au préalable ce qu'il en est de la création et si vous n'apprenez à la distinguer des amusements et des gambades des hommes de lettres.

Encore une fois, qu'est-ce qui sépare Kafka de Jules Romain, Claudel de Bernanos, Nietzsche d'Auguste Comte, Rimbaud de Prévert ou Thucydide de Pierre Gaxotte ? Sitôt que vous vous interrogerez sur les secrets du génie, la question du Time changera entièrement de résonance à vos yeux ; car vous ne vous demanderez plus si le génie de la France est descendu au tombeau en chantonnant, mais si l'Europe entière l'a accompagnée d'un pas guilleret - et, dans ce cas, voyez comme une raison devenue sépulcrale vous met dans les chaînes d'une réflexion sur les songes comparés des hommes de génie. Car si la civilisation de la pensée dialectique est décédée, son spectre vous demande de préciser le lien qui rattache la mort des civilisations à l'extinction des créateurs, qui sont tous, dans leur ordre, des stratèges mondiaux de leur logique et des Alexandre planétaires de leur raison.

Mais, si le génie grec a agonisé dans le naufrage de la civilisation grecque et le génie romain dans celui de la civilisation romaine, le génie de la France meurt-il du trépas de la civilisation occidentale tout entière? Décidément, la question des relations secrètes que les civilisations entretiennent avec les têtes himalayennes d'une époque se situe au cœur du problème posé par le Time. Du coup, quels anneaux frappés sur l'enclume de la pensée par les forgerons de la dialectique vous permettront-ils d'expliquer que le génie de la France soit né au XVe siècle avec Villon, qu'il ait grandi au XVIe siècle avec Rabelais et la Pléiade, qu'il ait poursuivi son chemin au XVIIe avec Racine, Corneille, Molière, La Fontaine, Descartes, qu'il ait dominé le XVIIIe siècle, avec Voltaire, Diderot et Rousseau, que le XIXe lui ait donné les Hercule que furent Balzac, Zola, Hugo, Mallarmé, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Michelet, Renan et que les Claudel, les Valéry, les Ionesco, les Beckett, les Proust n'aient pas tari la sève de cette nation, alors que tous les feux de la civilisation française se sont éteints soudainement en 1945 à la suite de la mise sous protectorat militaire, donc sous tutelle politique d'une Europe rendue tout subitement muette sous les joug des piétés du Nouveau Monde'

3 - Le génie et la terre

Si, toujours et partout, le génie des civilisations s'éteint dans le naufrage de leur souveraineté cérébrale sous un sceptre étranger, vous comprendrez que le génie espagnol ait péri avec la génération de 1898 et le génie de la Russie des Dostoïevski, des Tolstoï, des Pouchkine, des Gogol dans la tempête sotériologique d'un mythe marxiste qui a privé le peuple des tsars du culte de sa terre. Mais quel est le naufrage intellectuel de la France qui expliquerait la descente dans les catacombes du peuple du Discours de la méthode et du Candide de Voltaire? Ne sommes-nous pas la seule nation du Vieux Continent qui doive à la vaillance de l'une de ses boîtes osseuses les plus solitaires d'avoir ordonné à l'occupant de 1949 de lever le camp, alors que l'Allemagne demeure quadrillée par quatre vingt dix-huit gigantesques garnisons étrangères, l'Italie par cent trente forteresses hérissées de canons du Nouveau Monde et l'Espagne par un escadron de places fortes que les Vauban d'au-delà des mers sont venus bâtir sur le sol des conquistadors ?

Admettons que l'alliance du sol et du ciel des nations assure la fécondité de leur génie ; admettons que l'espèce humaine disposant d'un corps et d'un tête, donc d'une charpente en quête de son enracinement et d'un cerveau menacé d'aller flotter dans les airs, une civilisation soit menacée de naufrage quand l'alliance entre sa chair et ses songes se trouve interdite par l'intrusion poussive d'ossatures et de crânes étrangers ; admettons qu'on ne puisse amputer une civilisation de sa voix et de son squelette sans la réduire à un fantôme ; admettons même que la question " to be or not to be " d'Hamlet s'adresse au spectre de l'Europe sur la terrasse d'Elseneur de l'histoire.

Dans ce cas, vous ne serez plus étonnés de ce que le génie allemand soit né aux côtés de la patrie allemande et de ce que celle-ci ait aussitôt tenté de s'élever à l'universel avec les Wieland, les Schiller, les Goethe, les Lessing, les Hegel, les Fichte, les Nietzsche ; vous ne serez plus étonnés de ce que l'Espagne n'ait connu qu'un seul " siècle d'or ", celui où une terre brûlée par le soleil a élevé au tragique du rire l'âme clouée en croix du Christ espagnol, qu'on appelle don Quichotte. Puis vous vous direz qu'une Italie trop tardivement réunifiée - dans la seconde moitié du XIXe siècle seulement - n'a eu le temps de féconder son génie retrouvé que par l'opéra et par un cinéma dont un fauve étranger n'a fait qu'une bouchée. Mais si seul le génie français n'a pas disparu dans la gueule du dollar et si ce lion a rugi un demi millénaire durant, comment se fait-il qu'il soit décédé à son tour au cœur de l'Europe vassalisée et qu'il n'ait trouvé dans sa souveraineté tout subitement reconquise - c'était en 1966 - que le ronronnement littéraire et intellectuel d'une République apprivoisée par un empire d'au-delà de l'Océan'

4 - La raison ordinaire et la raison prophétique

C'est qu'une civilisation ne survit que si l'histoire du monde jette à son encéphale un défi qu'elle soit en mesure de relever. Les Mayas n'étaient pas de taille à relever le défi intellectuel que symbolisaient les canons espagnols. La démocratie grecque n'avait pas la trempe de relever le défi à la réflexion citoyenne d'une Perse théocratique et somptueuse qu'Alexandre était pourtant allé terrasser sur ses terres, le droit romain n'avait pas le type de musculature qui pût relever le défi des guerriers hirsutes montés à ses frontières sur des chevaux sans selle. Quels sont donc les défis à la raison et à la pensée que le XXIe siècle lance à la face du monde et que ni le génie de l'Europe, ni celui de la France ne semblent plus en mesure de relever ?

Pour le comprendre, demandez-vous pour quelles raisons le défi parareligieux qu'un prolétariat mondialisé à partir de 1917 a lancé à tous les possédants de la planète rendait anachroniques la Ballade des pendus de Villon, l'Essai sur l'inégalité de Jean-Jacques Rousseau, Les Misérables de Victor Hugo, le Zola de La Terre ou La Chanson des gueux d'un Richepin. C'est que le XXe siècle a vu les flots d'une pauvreté redevenue messianique engloutir l'Europe héritée de l'humour et des apprêts du siècle insouciant des Lumières. Il aurait fallu prévoir que les sabots d'une nouvelle mythologie du salut allaient redonner à Clio l'élan sotériologique d'une nouvelle version de l'Exode ; il aurait fallu prévoir que le mythe de la rédemption par les pauvres allait submerger les terres fleuries où une raison devenue précautionneuse s'était résignée à cultiver son jardin; il aurait fallu prophétiser qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale, la quasi totalité de l'intelligentsia française pourtant formée à l'école de Montaigne, de Descartes et de Voltaire se convertirait en un tournemain à l'innocence aux mains pleines d'un évangélisme de la délivrance sans doute gravé dans le capital psychogénétique de notre espèce ; il aurait fallu comprendre que la croyance vétéro-testamentaire au débarquement imminent et irrépressible d'un royaume des félicités éternelles sur tout le globe terrestre se cachait sous les dentelles d'une culture de salon; il aurait fallu annoncer qu'une mappemonde dialectisée à nouveaux frais par les idéalités mythiques d'une démocratie universelle allait rendre sotériologiques les Rêveries du promeneur solitaire parues quatre ans après la mort de Jean-Jacques Rousseau ; il aurait fallu claironner que l'espérance apostolique soulèverait à nouveau la masse immense des miséreux sur les cinq continents ; il aurait fallu avertir tous les sociologues, tous les anthropologues, tous les philosophes et tous les prêtres d'un inconscient demeuré aveugle à lui-même que la pensée rationnelle française avait été trompée par une séparation superficielle des chromosomes de l'Eglise t de ceux de l'Etat et que, loin de conduire à l'approfondissement des découvertes sacrilèges de Darwin et de Freud, le faux triomphe d'une raison de 1905 trop sûre de son armure priverait la France du fer de lance de la pensée iconoclaste et profanatrice des prophètes, et cela au point que la nation des sacrilèges cartésiens retournerait à une pastorale politique catéchisée par les placebos de la démocratie américaine. Sinon, comment expliquer la soudaine timidité cérébrale de la France, comment expliquer que l'intelligentsia mondiale n'ait pas ouvert les yeux sur la logique pétrolière qui inspire le credo pseudo apostolique de l'empire du glaive démocratique, comment expliquer l'exténuation de toute pensée au marteau sous le joug d'une prêtrise lénifiante, celle du salut sous le sceptre du Nouveau Monde'

5- Que s'est-il passé dans l'interrègne entre 1945 et 1966 ?

Mais il se trouve que le génie des peuples n'est pas né pour prévoir les cataclysmes qui bouleversent tout soudainement le fonctionnement même de la boîte osseuse du simianthrope. Il faut des cerveaux visionnaires pour décrypter une espèce devenue onirique depuis le paléolithique, il faut des Cassandre pour raconter Clio à partir des paramètres nouveaux du savoir que l'humanisme occidental attend depuis Erasme, il faut des Isaïe et des Ezéchiel de la raison politique pour lire Darwin et Freud avec les yeux de leur vraie postérité cérébrale. La France pensante est descendue en terre entre 1945 et 1966 pour n'avoir pas su prendre le tournant anthropologique qui seul lui aurait permis de faire germer dans son sein les Christophe Colomb d'une connaissance transcartésienne nouvelle du genre simiohumain, celle qui aurait ouvert la nation du Discours de la méthode à une spectrographie critique du cerveau schizoïde des semi évadés du règne animal.

Mais pourquoi situer ce désastre entre 1945 et 1966 ? Parce qu'au cours de ces deux décennies, l'Europe s'est partagée entre deux paralysies de la pensée politique mondiale. D'un côté la droite française ne voyait dans l'empire soviétique qu'une menace militaire et qu'il suffirait de conjurer par la force des armes, de l'autre, la gauche était à mille lieues de produire des encéphales de simianthropologues capables de décrypter la généalogie des résurrections périodiques du mythe du salut dont Marx avait fourni l'ultime version.

C'est rappeler que si l'aporie intellectuelle dans laquelle la civilisation universelle était tombée se trouvait ignorée à droite, c'est qu'elle manquait d'une connaissance anthropologique de la politique. Un Balzac du XXe siècle aurait décrit la Comédie humaine du XXIème siècle en prophète d'un regard de psychogénéticien de l'histoire. Son génie aurait illustré la ruine d'une bourgeoisie livrée à l'irrésistible ascension de l'aristocratie bureaucratique de haut rang que sécrétaient désormais les organes mêmes des démocraties modernes et dont le blason tout neuf entrait en rivalité avec des dynasties planétaires de l'argent. Du coup, le monde civilisé ne disposait ni des gouvernements instruits, ni d'une classe sociale prospective, ni des clercs qui auraient permis d'observer et de comprendre les paramètres nouveaux de la guerre éternelle entre les patriciens et la plèbe qu'arbitraient maintenant les maîtres anglo-saxons de la finance internationale.

Du coup, le haut clergé administratif des Etats était devenu à son tour l'otage des entreprises industrielles les plus titanesques et des réseaux financiers mondiaux dont la puissance réduisait la moitié des gouvernements de la terre au rang de Pygmées. Soumise à un tel séisme, la raison politique classique tombait de sa selle, tandis que la planète se rendait subitement indéchiffrable aux yeux des clercs élevés dans la tradition des humanistes de la Renaissance. De même, que vingt siècles auparavant, la houle des songes avait soudainement précipité le monde la tête dans la poussière devant l'ascension au ciel d'un torturé à mort sur une potence - démence dont le gigantisme avait laissé coi le monde antique tout entier - de même, un messianisme de la servitude idéalisée contraignait irrésistiblement à la capitulation politique une Europe redevenue aussi délirante au plus secret de son esprit qu'au premier siècle de notre ère.

6 - Le "Précis de décomposition" de l'Europe

En 1966, la France de la pensée - celle qui aurait dû accoucher de la réflexion anthropologique du siècle suivant sur la rédemption par l'esclavage démocratique - avait pris vingt ans de retard sur les conséquences de la vassalisation idéologique de l'Europe par le marxisme, puis par le messianisme politique que véhiculait l'impérialisme apostolique américain. Certes, le général de Gaulle avait seulement feint de croire à une menace militaire réelle de l'Union soviétique ; mais il ne disposait pas des clés du nouvel humanisme qui lui auraient permis de comprendre que le marxisme n'était pas une politique, mais une eschatologie rationalisée, donc une expression logicisée du mythe du salut et de la délivrance et que si les sciences humaines occidentales ne conquéraient pas de haute lutte une science des origines simiohumaines des monothéismes schizoïdes, un Vieux Monde cérébralement dichotomisé perdrait l'avance intellectuelle sur le reste de la planète que la postérité de Darwin aurait dû lui donner pour longtemps.

Vous mesurerez à quel point une culture banalisée et qui ne court plus que sur les rails de ses traditions demeure incapable de seulement enregistrer les signes avant-coureurs les plus évidents de son destin politique si vous apprenez à lire Beckett, Ionesco et Cioran avec vos yeux de demain. Car ces trois auteurs au glaive levé sont, en réalité, des illustrations du seul Précis de décomposition de E.M. Cioran, paru en 1949. Demandez -vous comment il se fait que deux sur trois de ces visionnaires soient issus de la plus française et de la plus aiguisée des marches de l'Est, la Roumanie, tandis que le troisième poignard est de fabrication irlandaise, c'est-à-dire de la patrie de Swift, le premier écrivain européen dont le génie ait tenté d'observer notre espèce de l'extérieur et de la dépeindre sous les traits des Yahous. Ces trois épéistes forment un trio de messagers et d'une fatalité inscrite entre deux convulsions planétaires du genre simiohumain, celle du messianisme marxiste et celle de la sotériologie américaine. Puissent ces deux abîmes de la démence ouvrir les yeux d'Ezéchiel sur la tâche qui attend la France de la raison de demain! Quels seront les décors nouveaux de la tragédie aux yeux des prophètes de l'intelligence ?

J'ai déjà dit que la querelle millénaire entre les riches et les pauvres a changé de paramètres anthropologiques et qu'elle se trouve désormais placée entre les mains de la haute aristocratie d'Etat d'une part et des financiers internationaux d'autre part. Il vous reste à observer comment ces deux Césars abaisseront les peuples modernes au rang d'otages de leurs ambitions et de leur puissance, à moins qu'une classe entièrement renouvelée de dirigeants inspirés ne mette les richesses naturelles de leur sous-sol au service du progrès culturel et social des nations. Mais pour cela, il faudra que surgisse une élite inédite de la raison mondiale, celle des simianthropologues, qui pèseront l'encéphale simiohumain sur une balance non seulement tout autre que celle des Martial ou des Pétrone, mais bien différente de celle du Thomas More de l'Ile d'Utopie, du Voltaire de Micromégas, du Swift des Yahous ou du Meilleur des mondes de Huxley.

Vu le contexte anthropologique entièrement nouveau dans lequel la politique mondiale des évadés de la zoologie baignait désormais, tenter seulement de redonner à la France une souveraineté intellectuelle que légitimerait autrefois le culte des idées pures - la culture classique les avait forgées au cours des siècles dans la postérité de Platon - et se contenter de brandir une défense nucléaire " tous azimuts " de type idéo-théologique - celle dont l'Apocalypse de Saint Jean avait fourni le modèle - c'était passer au large de la connaissance des sources semi animales du mythe de la rédemption par la catastrophe délirante dont la dissuasion atomique véhiculait désormais le délire ; et c'était perpétuer le retard mental que la civilisation occidentale avait pris sur le cours réel de l'histoire du monde. Pour la première fois depuis l'invasion des Goths et des Wisigoths, l'Europe se trouvait dépourvue de la connaissance critique minimale du genre simiohumain qui lui aurait permis de répondre au défi des derniers avatars du mythe chrétien - celui que les apôtres de Karl Marx avaient messianisé à nouveaux frais, mais qui se trouvait maintenant transporté tout d'une pièce dans le ciel des idéalités ex-platoniciennes du Nouveau Monde, celles dont les apôtres d'une " Liberté " devenue césarienne portaient désormais l'armure et qui faisaient de la démocratie sotériologique, confessionnelle et bénisseuse du Nouveau Monde le " pain spirituel " du genre simiohumain.

7 - Revisiter le passé intellectuel du monde

L'effondrement du mur de Berlin a laissé coite l'intelligence bicéphale française, alors qu'il aurait fallu relire Machiavel, Talleyrand, Montesquieu et Hobbes avec des yeux d'anthropologues, mais aussi Les Possédés, et Cervantès, et Shakespeare, et Swift, et Kafka. Comment rattraper le retard d'un demi siècle de la pensée européenne, alors que la gauche se trouvait frappée de mort cérébrale depuis des décennies, tandis que le public bourgeois ou petit bourgeois du XIXe siècle ne constituait plus un lectorat culturellement vivant ?

Vous ne tenterez pas d'éduquer une classe moyenne composée d'un patronat rendu aussi étranger à la lecture sérieuse que les masses populaires d'autrefois, vous ne tenterez pas de porter remède à la dépréciation mondiale des cursus universitaires due à la surmultiplication de bacheliers sectorisés, vous ne tenterez pas de lutter contre la concentration d'un monde éditorial tombé tout entier entre les seules mains des grands distributeurs d'une marchandise cotée en bourse ; vous ne tenterez pas de lutter contre la banalisation inexorable de l'industrie de l'imprimé dans une civilisation de masse; vous ne tenterez pas d'éduquer des Etats demeurés viscéralement ennemis de l'individualisme sommitaln parce que l'homme de génie n'est jamais qu'une insulte ambulante aux hobereaux de la bureaucratie et à la petite noblesse d'Etat.

Que ferez-vous donc ? Je vous expliciterai, la semaine prochaine, à partir de quel noyau institutionnel vous poserez les fondements de la simianthropologie mondiale de demain. Mais, pour l'instant, je me contenterai de vous exposer les lignes directrices de la réécriture planétaire de la politique et de l'histoire du simianthrope qui attend de se trouver fécondée par la réflexion de votre génération sur l'évolution cérébrale de notre espèce. Car depuis le Vème siècle avant notre ère, un axe central du développement de l'encéphale simiohumain avait tracé son chemin à partir d'Athènes, celui d'une autorité intellectuelle qu'il était convenu d'appeler celle de l'entendement rationnel et qui avait trouvé son expression dans une discipline critique par définition - la philosophie. Cette science avait vocation de réfuter les croyances, parce qu'elles ne font pas appel à des raisonnements sérieux, mais seulement aux opinions agréables que les sociétés simiohumaines sécrètent collectivement et à titre prophylactique afin de s'en transmettre de génération en génération le confort et la médication, mais aussi parce qu'il est angoissant de se trouver sans interlocuteur dans le vide de l'immensité et rassurant de fournir à la moralité publique l'appoint d'une autorité punitive extra-terrestre.

Au début, les croyances religieuses étaient demeurées circonscrites dans l'enceinte des tribus. Puis on avait couru à la guerre aux côtés des idoles un peu grossies de l'endroit ; et l'on avait pris soin de n'entrer en campagne qu'après s'être assuré de leur assistance la plus efficace possible, ce qui demandait qu'on les comblât d'offrandes et de prières. De plus, les idoles locales passaient pour victorieuses ou vaincues sur les champs de bataille. Aussi les voyait-on se rendre sans vergogne à l'ennemi en cas de défaite militaire de leurs fidèles. Puis Moïse avait imaginé une idole plus solitaire que les précédentes et l'avait mise au service exclusif du seul peuple d'Israël, auquel elle avait révélé, diront ses prêtres quelques siècles plus tard, les lois immuables du Deutéronome. Mais l'essentiel était que, pour la première fois, une idole simiohumaine n'était plus confusible avec son corps sculpté dans le bois, le fer ou l'airain, ce qui avait permis au simianthrope de l'époque d'accomplir un progrès cérébral non négligeable; car, jusqu'alors, personne ne savait comment les idoles s'y prenaient pour festoyer à longueur de journée sur l'Olympe, pour courir jour et de nuit par monts et par vaux et pour trouver le temps de s'identifier à leurs statues dressées dans leurs temples.

Puis, une idole unique de plus était née du Céleste invisible et dématérialisé de Moïse, laquelle s'est aussitôt donné un fils en chair et en os, donc mortel, mais destiné à ressusciter aux côtés de son père dans le ciel, parce que la chute de l'empire romain avait engendré le besoin d'une idole spécialisée dans un traitement de la vie posthume et charnelle du simianthrope beaucoup plus avantageux que celui dont les contemporains d'Homère se contentaient aux champs élysées.

Enfin, six siècles plus tard, Allah réhabilitait le célibat de Jahvé et donnait à ses fidèles des tables de la loi aussi immuables que celles qu'on croyait avoir été dictées à Moïse sur le Mont Sinaï, mais dont il confiait l'écoute et la rédaction à un nouveau prophète, Mahomet, qu'il chargeait seul de prendre la relève de Moïse. Cependant le nouveau livre sacré, qu'on appelle le Coran, bénéficiait de six siècles de plus de l'évolution du cerveau simiohumain. Aussi comportait-il trois progrès décisifs. Comme le judaïsme et le christianisme avaient fait l'expérience de la tyrannie que les clergés en viennent fatalement à exercer sur les sociétés simiohumaines, Mahomet a tenté de changer tout croyant en son propre prêtre, idée tellement nouvelle qu'elle sera reprise par tous les protestantismes. Puis, voyant que la divinisation d'un homme revenait à donner un foie et des entrailles à une divinité, ce qui était le propre de Mars, de Vulcain ou de Jupiter, Mahomet a redonné à Jésus son rang de prophète. Enfin, l'idée d'offrir en sacrifice un homme ou un animal à une idole ne pouvait se trouver abolie, parce que l'immolation d'un agneau à Jahvé par Abraham était insuppressible, Mahomet a pris vigoureusement la relève d'Isaïe dans la sourate 22, verset 37, où l'on peut lire : " Jamais Allah ne recevra la chair et le sang de l'agneau ; seule votre piété monte jusqu'à lui. " C'est pourquoi le mouton est réparti en trois parts, celle réservée aux pauvres, celle que l'on consomme avec ses amis et enfin celle qui reste dans la famille.

8 - Les difficultés politiques des monothéismes

Mais les difficultés politiques qui attendaient les trois monothéismes ont commencé de se révéler insolubles quand Clio a enseigné aux simianthropes qu'elle avait pris de tous temps les plus grandes libertés avec l'omnipotence et l'omniscience de tous les dieux, de sorte qu'il devenait de plus en plus impossible d'unifier les encéphales des trois derniers arrivés. Au début, les revers militaires qui frappaient l'empire romain à ses frontières ont pu faire croire que les Célestes chevronnés étaient devenus tout subitement incapables de diriger plus longtemps l'univers et que seule une idole plus jeune, donc plus vigoureuse, celle des chrétiens, replacerait les Césars romains sur leur trône. Mais, devant l'échec patent de cette nouvelle théologie - l'empire continuait de s'écrouler - saint Augustin avait peiné vingt ans à démontrer que la nouvelle divinité s'était mise en tête de se donner en spectacle et qu'elle avait demandé aux barbares de lui prêter la main pour abattre l'orgueil multiséculaire des fils de Romulus. Néanmoins, l'immense majorité des récents convertis ne s'en laissait pas conter par un châtiment aussi machiavélique et se mordait les doigts de ce que les idoles anciennes, outrées de l'ingratitude du simianthrope, ne cessaient de se venger à petit feu qu'on méprisât soudainement des autels multiséculaires. Puis, au VIIè siècle, Mahomet a mis sur pied une théologie de l'histoire bien plus astucieuse que toutes les précédentes, en ce qu'elle ne pouvait en aucun cas se trouver démentie par les verdicts des armes, puisque dans l'alternance sans fin des victoires et des défaites, tout avait été prévu et décidé dans le plus grand secret par la souveraineté d'un Allah pleinement attaché à l'exercice de ses fonctions de gouverneur de l'univers. Mais, dès lors, il fallait interdire aux fidèles de jamais s'interroger sur les changements de cap continuels d'Allah d'une volonté à la fois indécise et farouchement attachée à la pratique de ses prérogatives de souverain absolu, ce qui était d'autant plus embarrassant pour la boîte osseuse du simianthrope que la mythologie religieuse d'Augustin présentait du moins l'avantage de répondre provisoirement à un traumatisme politique terrifiant: le coup de tonnerre de la prise de Rome par les barbares en 410 n'était qu'une semonce du ciel de Jésus-Christ, après lequel l'histoire et la pensée du monde un instant suspendues par ce désastre reprendraient un cours plus tranquille que l'alliance d'Allah avec un fatalisme sans remède éteignait à jamais le feu de Prométhée.

9 - Allah et Clio

C'est pourquoi, vingt-cinq siècles après Périclès, vous ne savez comment arbitrer entre la théologie politique de Mahomet le fataliste et celle de saint Augustin, le pédagogue du fouet céleste: car l'auteur de la Cité de Dieu vous cloue au destin inexorable d'une Europe dont la chute de Rome vous a présenté l'archétype et dont vous êtes censés assister passivement au second naufrage sous la houlette de l'Amérique, tandis qu'Allah vous demande de croiser les bras pour toujours devant la sagesse inaltérable de ses arrêts les plus incohérents et les plus imprévisibles. Mais voyez comme la question du Time vous conduit enfin au fond de la question. Car si vous ne découvriez pas les armes nouvelles de la pensée qui seules permettront à votre raison de comprendre l'échec anthropologique de la loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, jamais vous n'observerez l'histoire et la politique réelles de la planète ; et vous deviendriez à jamais les fils d'une civilisation de sourds, d'aveugles et de muets.

On vous avait appris que la philosophie est née avec l'étonnement, mais on avait oublié de vous enseigner qu'elle meurt sitôt qu'elle cesse de s'étonner. Vous aurez non seulement à resourcer dans l'étonnement de la philosophie, mais dans l'étonnement de toutes les sciences d'aujourd'hui, qui mourront de ne plus s'étonner de rien. Quand vous serez devenus des anthropologues, des psychanalystes et des hommes politiques stupéfaits, vous saurez que vous vivez dans une civilisation que n'étonne ni les croisades, ni les guerres de religion, ni le massacre de la saint Barthélemy, ni les procès de l'inquisition, ni les goulags, ni les fours crématoires sur terre et sous la terre, ni la guerre multiséculaire de la sainteté chrétienne contre les Copernic, les Galilée, les Darwin, les Freud.

Exemple : il est surprenant que les Etats-Unis et Israël aient tenté de démoniser l'Iran et la Russie aux yeux du monde entier à seule fin de perpétuer la suprématie théologique et militaire du peuple hébreu au Moyen Orient, il est étonnant que, dans un premier temps, les Etats arabes aient soutenu cette politique au détriment d'un frère musulman, il est curieux qu'il suffise d'imposer une politique pour qu'elle soit approuvée par le monde entier, il est singulier que la force se trouve ainsi applaudie d'exprimer un dernier triomphe de la volonté d'Allah l'inflexible, l'infaillible et le miséricordieux, il est extraordinaire que les services secrets américains se fussent concertés à sa barbe et qu'ils eussent publié un rapport en forme de coup d'Etat interne afin de mettre fin aux menaces bellicistes de la théologie commune des Etats-Unis et d'Israël contre l'Iran, il est ahurissant qu'Allah ait aussitôt pris les jambes à son cou en sens inverse, il est stupéfiant que M. Ahmadinejad le Pestiféré ait été invité sur l'heure par l'Arabie Saoudite à participer de plein droit et en fidèle de l'Islam au pèlerinage annuel de la Mecque, il est miraculeux qu'il ait réintégré à toute allure la communauté des vrais fidèles du prophète.

Si votre raison laïque vous laisse peu curieux de connaître les secrets des mythes théologiques qui courent à bride abattue dans l'encéphale du tiers de l'humanité d'aujourd'hui, si l'heureuse volte-face de l'orthodoxie à éclipses des Etats arabes ne vous baptise pas dans l'étonnement face à la dernière détente des ressorts de la volonté d'une idole réputée avoir changé d'avis en deux jours sans qu'il vous fût permis de vous interroger sur la pertinence de ses raisons, comment comprendriez-vous jamais les fondements de la connaissance nouvelle du cerveau dromomane du simianthrope dont je vous exposerai la semaine prochaine le programme et qu'il vous appartiendra d'approfondir au sein de l'Institut international de simianthropologie.

10 - Votre vocation scientifique

A partir de quelles prémisses de l'étonnement scientifique moderne pèserez-vous maintenant la question posée par le Time ? Vous avez toutes les cartes en main pour prendre acte de ce qu'il n'y a jamais en de progrès de la connaissance en profondeur du genre simiohumain sans qu'un étonnement philosophique et anthropologique proche de l'ahurissement se soit déclenché dans les meilleurs cerveaux un prodige multimillénaire, celui du règne des idoles et de leur pilotage fantasque de la politique et de l'histoire.

Vous vous demanderez donc dans quelle situation " culturelle " extraordinaire la loi de 1905 a mis une civilisation européenne qui, non seulement ne s'étonne en rien de la croyance en l'existence de personnages fabuleux vaporisés dans le vide, mais qui ne tente même plus pour tenter du moins d'apprendre à conjuguer le verbe être afin d'apprendre à distinguer l'existence d'un arbre de celle d'une république, ou celle des mathématiques de celle d'Allah.

Or les Etats-Unis d'Amérique professent une démocratie politique résolument fondée sur les restes de " l'existence " du mythe chrétien, tandis que le Vieux Continent ne sait plus sur quel pied danser face à l'alliance de l'histoire dite réelle avec une théologie dite irréelle; car, d'un côté, notre civilisation " existe " par exemple, pour avoir écrit l'histoire réelle de la raison philosophique et scientifique du monde; mais de l'autre, elle " existe " en tant qu'elle a oublié le statut réel de la démocratie qui ne se confond pas à une mythologie religieuse et dont la vocation est d'assurer les progrès de l'esprit critique. Il est donc contradictoire de soutenir à la fois " l'existence " des droits dont le savoir rationnel se réclame et qui ont été définis de siècle en siècle depuis Périclès et " l'existence " d'une cosmologie sacrée, même devenue ectoplasmique, comme celle des Etats-Unis qu'on voit se disperser entre plusieurs évangélismes semi existants, puisqu'ils sont devenus tellement vagues et invertébrés qu'il est impossible de les définir. Mais comme l'Europe " existe " également en tant qu'elle ne dispose pas encore d'une anthropologie en mesure de rendre compte réellement de l'évolution du cerveau simiohumain, on la voit toute désemparée devant l'alliance entre l'animisme biblique et la raison politique, dont l'Amérique lui propose lu mélange.

Du coup, quelle est " l'existence " propre à l'erreur et au manque ? Il faudra que vous appreniez à hiérarchiser les vérités, donc à peser le degré de réalité à laquelle elle renvoie ; et si la connaissance du faux en tant que tel ouvre un champ immense à votre savoir, vous ne vous détournerez pas de la connaissance de " l'existence " propre à ce qui n'existe pas ; et vous féconderez le verbe " exister " à lui donner l'inexistence des idoles à défricher. Car, après tout, le royaume de l'ignorance est si abyssal que Socrate descend dans cet abîme depuis vingt-quatre siècles.

Une France rendue à la fois ignorante à l'école de l'humanisme de la Renaissance et devenu rationnel seulement à demi pour s'être mise à l'école d'une catéchèse scolaire - celle de la loi de 1905 - une telle France, dis-je, ne sait quelle " existence " attribuer à son non-être quand elle se rit d'un oncle Sam ridiculement bénisseur. Mais vous êtes devenus des plongeurs ; et, à ce titre, vous vous demandez quelle est " l'existence " d'une civilisation qui échoue à armer la planète d'une véritable anthropologie critique. D'un côté, les Etats-Unis se présentent en moteur mondial de la démocratie et de la civilisation, de l'autre, la France voudrait enseigner au monde arabe à se libérer de la tutelle insidieusement théocratique du Nouveau Monde. Mais elle ne dispose pas encore des moyens intellectuels d'un Averroès qui conduirait le monde islamique à s'interroger sur "l'existence " de la vie spirituelle de l'intelligence.

Ah ! que le verbe " exister " est difficile à conjuguer ! Quelle est la sorte "d'existence " propre au dieu hypocrite, sournois et avide de l'Amérique ? Quelle est la sorte " d'existence " des chambres de torture de Jahvé, d'Allah et du dieu crucifié ? Si la mort de la civilisation française était celle des Isaïe de la raison ? Dans ce cas, quelle est la sorte " d'existence " d'Isaïe ? Sans doute celle de son étonnement.

11 - La vraie postérité de Darwin

Demandez-vous maintenant si la léthargie cérébrale et spirituelle des démocraties modernes aura eu raison à jamais de la France de la pensée crucifiante, demandez-vous maintenant si l'Europe sera définitivement vassalisée par la théologie pétrolière de l'idole qui préside l'OTAN. Certes, ni la classe politique européenne d'aujourd'hui, ni l'intelligentsia qui célèbre depuis cinq siècles les retrouvailles de l'humanité avec la culture antique ne sont informées des vrais ressorts politiques et militaires qui assurent l'auto-domestication d'une civilisation européenne livrée à la pseudo rédemption idéaliste de 1789. Vous devrez donc apprendre à votre tour que la mise dans les fers du Vieux Monde par le ciel des pétroliers américains comporte deux volets, l'un proprement sacral et qui ne sert que de paravent au second ; car la civilisation de Copernic est signataire, depuis 1949, d'une alliance dite " atlantique " qui répond au modèle angélique des traités que les Etats fiers de leur souveraineté vocale concluent entre eux - mais qui, pour cette raison même, sont toujours assortis de la clause casuistique dite " rebus sic stantibus " - " Les choses demeurant en l'état " - ce qui signifie qu'en réalité, il ne s'agit jamais d'un engagement contractuel sérieux et garanti par les idoles des signataires, mais seulement d'un instrument diplomatique tellement jésuitique qu'un léger déplacement interne des lignes de force entre les co-contractants suffira à le frapper de caducité.

Aussi le traité dit de " l'Atlantique Nord " n'échappe-t-il à la vaporisation des traités séraphiques que de se trouver mis dans les chaînes d'acier trempé de l'OTAN, qui interdit à l'Europe de recourir à l'échappatoire de la clause " rebus sic stantibus ". C'est pourquoi le seul traité réel est celui qui assure le muselage vigoureux et perpétuel des fils de Copernic et de Shakespeare au sein d'une organisation militaire qui la cadenasse et qui fait fi de l'auréole des démocraties dévotes. C'est dire également que l'OTAN concrétise un empire du salut auquel un évangile de la liberté sert d'auréole, ce qui conduit le Vieux Monde à un assujettissement parareligieux de la totalité de ses forces militaires au commandement et exclusif d'un général américain, et cela non seulement en temps de guerre, mais également en temps de paix. Sachez donc que le monde actuel se trouvera à jamais déclaré "rebus sic stantibus", donc solidifié par les filins d'acier du traité de l'OTAN. Imaginez un instant le degré d'indépendance des nations pieusement soumises à ce glaive en acier trempé ! La France s'en est libérée, mais comment s'attacherait-elle en solitaire à la mission d'armer le cerveau des théologiens modernes de la politique dite démocratique d'une connaissance simianthropologique des tréfonds de l'histoire universelle ? Comment ferait-elle jamais appel à un public européen que six décennies de servitude a rendu incapable de prêcher leur indépendance non seulement aux peuples allemand, italien et espagnol, mais à l'Islam tout entier'

Votre seule chance est donc de prendre rendez-vous avec le génie de la France de demain. Votre jeunesse vous permettra-t-elle de faire mûrir un Continent livré à un tournant décisif de son histoire, celui où la connaissance politique de l'encéphale du genre simiohumain aura besoin de dépasser la scolastique bon teint des démocraties ? Car elle se trouvait auto-idéalisées depuis 1789 par les sortilèges d'une pastorale mise au service de sa propre trinité verbale ? Vous enseignerez à la civilisation française à descendre à vos côtés dans les entrailles des peuples et des nations. La nouvelle lanterne du verbe " exister " attend son Diogène

12 - Orphée et vous

Demandez-vous encore et toujours ce qu'il en est des feux du génie ; demandez-vous encore et toujours ce qui distingue le rêve grésillant de Kafka de celui de Guy des Cars, le rêve flamboyant de Nietzsche de celui des papillons voletants de la démocratie au masque de fer, le rêve tragique de Thucydide de celui d'Hérodote le sot, le rêve austère de Tacite de celui de Suétone le pieux. Rien d'autre que la profondeur dont la pensée véritable illumine sa cruauté. Apprenez à lire le Zarathoustra de Nietzsche en généalogistes des étapes psychiques de la divinisation manquée du simianthrope, à lire Thucydide en accompagnateurs de la plongée de son génie dans les viscères de l'histoire simiohumaine, à lire L'Avare de Molière en spéléologues, d'acte en acte, de la logique interne du chemin qui conduit de l'avarice à la folie, à lire La colonie pénitentiaire de Kafka en psychanalystes des sociétés oscillantes entre le sanglant et la déconfiture, à lire Balzac en scaphandriers de l'animalité des sociétés semi cérébralisées de tous les temps, à lire A la recherche du temps perdu en apprentis de la substance de la durée.

Alors vous enseignerez au monde que l'humanité appartient à une espèce sur le point de se trouver décryptée à l'école de son rêve le plus profond ; et vous enseignerez que la France du naufrage de son génie est aussi celle qui, dans ses profondeurs, attend les radiographies de la boîte osseuse du simianthrope qui féconderont la nouvelle postérité du rêve de Socrate: " Quel est l'avenir du "Connais-toi" ?

Tenez-vous bien, parce que la barque des rêves de l'humanité va tanguer. Pourquoi cette espèce croit-elle en l'existence de personnages, qu'elle appelle des dieux et qui n'ont jamais trouvé domiciliée ailleurs que dans sa tête ? Pourquoi, depuis des millénaires, cet animal habite-t-il deux mondes à la fois? Pourquoi la civilisation mondiale est-elle sur le point de sombrer dans le culte d'une idole nouvelle, celle dont un empire étranger prétend lui apporter le message ? Pourquoi cette idole vacille-t-elle, comme toutes ses sœurs, entre ses séraphins et son empire des tortures ? Mettez le génie de votre nation à l'école d'un "Connais-toi" en apprentissage des entrailles des idoles et vous sortirez de votre tombe aux côtés de la France.

Un dernier mot : je vous disais que le secret des relations que les créateurs entretiennent avec leur patrie est le vrai moteur des civilisations. Pour le comprendre, dites-vous que les hommes d'un grand génie sont les Orphée du genre humain et que le rêve qu'ils ramènent à la lumière s'appelle une civilisation. Mais Eurydice n'est vivante que sur la flûte d'Orphée ; et les poètes se gardent bien de se retourner sur leur Eurydice de chair, sachant que si elle quittait un instant le ciel de ses arpèges, elle retournerait au royaume des ombres. Si vous apprenez l'Europe à l'écoute de son rêve, votre Eurydice méritera de ressusciter. Mais alors, vous aurez appris comment le verbe " exister " se conjugue à l'école d'Orphée ?

Le 2 janvier 2008
dieguez-philosophe.com