Lettres aux anciennes belles de jour...

12-01-2018 histoireetsociete.wordpress.com 5 min #136894

A propos du « débat »sur le harcèlement subi par les femmes, je ne me sens pas qualifiée. Je m'explique, cette année j'aurai 80 ans et malheureusement ne se pose plus à moi l'essentiel du débat, le sexe bien sûr et les « hommages intempestifs » mais surtout parce que c'est bien là le point fondamental, la possibilité d'être considérée comme égale en matière de travail et de création (encore que sur ce dernier point la programmation n'a fort heureusement théoriquement pas de limite et peut-être y a-t-il là une piste?). Donc je conseille à Catherine Deneuve, Catherine Millet et bien d'autres signataires de tenir compte comme moi de leur propre obsolescence avant de se positionner et de mesurer que ce contre quoi on doit lutter à nos âges, les hommes mais les femmes surtout. Nous ne sommes plus des belles de jour. Ce que nous vivons c'est la déqualification de ne plus être les personnes du sexe, d'être les enjeux de rien, et que nos opinions soient si déconsidérées que l'on puisse attaquer nos droits sans que cela suscite un véritable tollé. Partons de là pour apporter ce que nous avons à apporter et qui n'est pas négligeable. Il faut se battre pied à pied pour que notre opinion soit prise en compte parce que nous manquons de points d'appui pour nous faire entendre. Donc vous avez le droit et je vous en félicite de vous exprimer, même si cela exige encore plus d'esprit de responsabilité.

Disons qu'il est des pratiques qui relèvent de la criminalité et qui doivent être traitées comme telles, nous avons assez de mémoire et nos fragilités actuelles doivent pouvoir nous faire considérer que quand c'est NON, c'est NON... que cela soit dans l'entreprise, dans le métro ou dans le foyer conjugal. Mais là nous sommes je pense tous d'accord. Ce sur quoi nous divergeons est dans la zone d'ambiguïté des « tolérances » sociales.

Nous bénéficions encore vous et moi, des vestiges d'un temps plus doux, celui où les nombreuses conquêtes sociales nous permirent de revendiquer une autre place et nous sentons bien qu'il y a dans cette campagne « balance ton porc » quelque chose qui vise mal et qui risque d'éviter le fond de cette revendication si légitime. Cette revendication que nous ne pouvons que partager si nous sommes de bonne foi, celle à ne pas subir le harcèlement en vue de la promotion canapé ou plus simplement le droit à travailler, à nourrir sa famille, à pouvoir se loger. Parce que c'est ainsi que la question se pose pour la majorité des femmes, loin des feux de la rampe. Nous sentons bien que « les hommes » que nous avons tant aimés ne sont pas la cible réelle, mais qu'il y a autre chose dans l'air du temps qui rend les relations plus violentes, plus narcissiques, plus perverses, est-ce que cela n'a pas à voir avec le durcissement de l'exploitation ? Je le crois. L'être humain perd de sa valeur à tous les sens du terme, on l'achète à moindre coût. Nous vivons une régression et la condition féminine, les droits de la vieillesse sont entraînés dans le sillage avec le retour de tous les conservatismes. Tout ne se réduit pas à cela, mais cette exploitation est l'air du temps, l'éther dans lequel toutes les relations prennent forme et couleur. Si je ne suis plus réellement habilitée à juger de la pénibilité actuelle du harcèlement sexuel ou même de sa réalité dans mon droit au travail, je vois bien ce que cette exploitation sans limite a comme incidence sur ma propre condition. Il y a chez les vieux hommes des être immondes qui le sont d'autant plus qu'ils ne nous considèrent plus comme désirables et qu'ils nous reprochent leur impuissance, mais ils ne sont pas légion, en revanche l'attaque généralisée contre nos droits crée un micro-climat anti-vieux qui est en train de s'étendre et il est considéré comme presque normal que le reproche de votre vieillesse vous soit lancé comme une disqualification sans appel, quelle que soit la richesse de ce que vous avez à apporter. Et vous reconnaîtrez mes chères contemporaines que le fait d'être femme est dans la vieillesse une circonstance aggravante.

Nous avons connu le temps des conquêtes de nos droits en tant que femmes dans le sillage des victoires prolétariennes et nous voyons la différence avec ce temps de contre-révolution. Il y a de cette conscience dans votre prise de position, malheureusement elle est déformée par ce que vous reprochez aux « féministes », c'est-à-dire leur position bourgeoise autocentrée sur elle-même et l'erreur dans la cible. Vous avez raison de repousser la victimisation au lieu de la liberté, mais la liberté ne peut dépendre de cet individualisme, de ce ghetto de riche. Votre position de « privilégiée » est une caricature de ce que l'on veut faire de mai 68, un élan libéral libertaire qui s'est engouffré derrière les Cohn Bendit et autre goupil derrière la haine du mouvement ouvrier et l'apologie du capital, moi, moi, encore moi, je me pavane dans ma notoriété et dans la vision microscopique de ma propre glorification. Ce qui empêche de trouver un langage commun et surtout une manière de le traduire en actes c'est peut-être qui se fait entendre et qui est condamnée au silence, ça s'exprime beaucoup du côté de la bourgeoisie et cela contraint les termes du débat. Il y manque encore et toujours ce qui a été à la base de nos conquêtes fragilisées aujourd'hui par cette absence.

Est-il possible de poser les problèmes autrement ? Je le crois mais ce ne sera pas sans un effort de chacun pour mesurer l'état réel de notre société, en attendant je ne me reconnais malheureusement dans personne et je soutiendrai des combats qui me paraissent posés avec plus de clarté et ne pas générer une confusion préjudiciable à ce que chacun croît défendre.

Danielle Bleitrach

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