Colombie: la révolution des bolcheviks d'El Líbano (Tolima) en 1929

09-01-2018 tlaxcala-int.org 8 min #136781

Damián Pachón Soto

Au moment du centenaire de la Révolution russe, on peut rappeler que la première révolution communiste d'Amérique latine a eu lieu en 1929 dans une ville nichée dans les montagnes de Colombie, à El Líbano, dans le Tolima. Elle échoua.

Dans une lettre du 5 septembre 1927, adressée par les révolutionnaires d'El Líbano, dont le cordonnier Pedro Narváez, futur dirigeant de la révolution de 1929 dans cette ville du département de Tolima, au corregimiento (district rural) de Santa Teresa, ils écrivaient : « Cette ville est sur le point d'être visitée par Mlle Maria Cano, la vierge rouge du prolétariat colombien (...) nous n'avons pas hésité à former un comité Pro-Maria Cano pour organiser et recevoir comme il se doit cette propagandiste géniale qui, malgré sa condition délicate de femme, affronte toutes sortes de difficultés et de sacrifices pour porter d'un bout à l'autre du pays le message sacré de la libération prolétarienne ». Cette lettre fait partie de la préparation laborieuse de la tentative révolutionnaire de cette municipalité, qui a été reconnue par divers universitaires comme la première révolution communiste en Amérique latine. L'événement historique a été consigné par des intellectuels de la stature d'Ignacio Torres Giraldo, dans Los inconformes, par Renán Vega Cantor, dans Gente muy rebelde, et par le célèbre historien local Gonzalo Sánchez, dans son livre Los bolcheviques de El Líbano. Récemment,  BBC Mundo a également évoqué l'événement.

María Cano (1887-1967), fondatrice du Parti Socialiste Révolutionnaire (PSR)

Le cordonnier Pedro Narváez, l'un des principaux promoteurs de la révolution des bolcheviks

Cette lettre et cette révolution ratée s'inscrivent dans le cadre des années vingt du siècle dernier, où, grâce à l'industrie du café et aux 25 millions de dollars reçus par la Colombie pour le canal de Panama, eut lieu ce qu'on appela la modernisation du pays. À l'époque, comme l'a montré Luis Eduardo Nieto Arte, dans El café en Colombia, l'unité nationale et les bons prix du café ont contribué à former un marché interne. De même, l'argent reçu pour le Panama a été utilisé pour améliorer la navigation, les ports, les chemins de fer et les routes. Cette modernisation, qui complétait dans le pays le processus engagé par la « Régénération » autocratique de Nuñez et Caro, fut accompagnée de l'entrée des multinationales USaméricaines Tropical Oil Company et United Fruit Company, contre lesquelles se produisirent les soulèvements de 1924 à Barrancabermeja, contre la première, et de 1928 à Ciénaga, dans le Magdalena, contre la seconde. Ce dernier s'est terminé par le "Massacre des bananeraies".

Ce contexte fut le terreau de l'entrée et du renforcement dans le pays des idées socialistes, en particulier la révolution russe, qui débuta le 23 février 1917, mais est mieux connue comme Révolution d'Octobre. Sur le plan politique, le contexte national et international a favorisé la création en 1926 du Parti socialiste révolutionnaire, auquel appartenait María Cano - liée généalogiquement à ce journal (El Espectador)-, Raúl Eduardo Mahecha, Ignacio Torres Giraldo et Tomás Uribe Márquez, pour n'en nommer que quelques-uns. En 1930, le Parti communiste colombien a été créé. C'était le contexte de la Colombie et, bien sûr, de la municipalité d'El Líbano.

C'était une zone enclavée dans les montagnes du nord de Tolima, fruit de la colonisation lancée depuis la province d'Antioquia (Meddlín), et liée et intégrée au marché mondial au moyen de la mule; une ville créée par des muletiers et des fondateurs, comme l'a montré Eduardo Santa, et qui fut mieux reliée au reste du pays avec la création, en 1936, de la route vers Armero, la ville détruite en 1985 par l'éruption du volcan Nevado del Ruiz. À l'époque, El Líbano la troisième plus grande commune productrice de café en Colombie, avec la présence d'Allemands et d' USAméricains qui commercialisaient les grains.

La ville comptait six décortiqueuses de café, quatre moulins industriels, une chocolaterie, trois ou quatre batteuses de maïs, avec une croissance progressive. Malgré l'isolement, comme Gonzalo Sanchez l'explique, El Líbano connaissait un « épanouissement culturel extraordinaire » : on y éditait des magazines et des journaux, comme le Cortafrío, « de Jorge Ferreira, un champion de la liberté de la presse et de la liberté de conscience ». Il y avait des imprimeries et un fort anticléricalisme - comme le soutient Flaminio Rivera, ami et actuel directeur de la Maison de la Culture d' El Líbano - où il était même très bien vu par les intellectuels d'être excommuniés par l'Église Il y avait aussi des idées théosophiques. Ces caractéristiques ont favorisé l'arrivée et l'enracinement des idées socialistes dans la municipalité, au moins à partir de 1927.

À El Líbano, comme dans beaucoup d'autres endroits, il y avait dans les plantations de café une importante concentration de paysans, soumis à des propriétaires despotiques, souvent dans des conditions semi-féodales, avec de mauvais salaires, de l'endettement et des hypothèques suffocantes pour ceux qui étaient petits propriétaires. Il y avait des métayers à qui l'on avait interdit de planter du café dans leurs parcelles, afin de les empêcher d'en revendiquer plus tard la propriété. Ces propriétaires fonciers contrôlaient la production et le commerce du village. C'était une société qui dépendait des récoltes de café et n'avait aucun autre moyen de subsistance. Cette situation est devenue intenable quand le prix international du café a chuté en 1926 et avec la crise économique mondiale de 1929, qui a également affecté la région.

Un des acteurs du soulèvement avec l'arsenal qu'il avait l'intention d'utiliser pendant la prise du village. Une bombe semblable à celle-ci a été utilisée pendant la prise.

C'est dans cette atmosphère qu'une révolution armée a commencé à se concocter contre tout l'ordre social établi. Ce n'était pas de simples revendications matérielles ou simplement le rejet ou la substitution du parti au pouvoir tout en préservant le système politique, social et économique existant. Non, ce fut une révolution radicale, structurelle qui voulait changer les rapports de classe et de production, visant non seulement l'expropriation et la redistribution des terres «mais de toute la propriété», écrit Sánchez dans son livre. C'est ce qui fait sa spécificité par rapport à d'autres révoltes. L'esprit socialiste qui s'était répandu parmi les boutiquiers, les cordonniers, les ouvriers, les artisans et les paysans - mûri dans la période de de 1927 à juillet 1929 -, organisés dans des sociétés ouvrières, où l'on lisait et s'éduquait, en contact direct avec le Parti socialiste, dont les directives étaient relayées par Pedro Narváez, Vásquez Ocampo et d'autres dirigeants du mouvement d'El Líbano. Les idées prolétariennes étaient si présentes qu'il y avait des baptêmes et des mariages socialistes. Les tracts circulant entre les artisans et les paysans avaient un esprit clair de justice, se référant au socialisme comme «Doctrine Sacrée» ou «Saint Idéal». Les lettres et les communications entre les révolutionnaires se terminaient par des salutations comme : «Avec Lénine et l'humanité opprimée» ou «Ton frère dans notre père Lénine». Pour cela Gonzalo Sánchez écrit à juste titre : « La particularité de la révolution du Mouvement bolchevik d'El Líbano est qu'ils l'ont faite en embrassant l'idéologie prolétarienne », et c'était particulier précisément parce qu'il n'y avait pas encore un fort prolétariat parce qu'il n'y avait pas de vision claire des phases de transition de cette révolution sociale qui visait à « transformer fondamentalement la société ».

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Photo prise au lendemain de l'explosion d'une bombe posée par le bolchevik Pachito Ratón - Fanfan La Souris - (Francisco Gomez), qui a marqué l'entrée des paysans dans le village.

La révolution a éclaté dans la soirée du 28 juillet à El Líbano et dans ses environs (Murillo, Santa Teresa, etc.), mais la tentative a été rapidement écrasée par les forces de l'ordre du gouvernement répressif de Miguel Abadía Méndez, et grâce à l'union des libéraux et des conservateurs, qui, comme en 1854, et pendant le Front national (1958-1974), se sont coalisés pour préserver leurs privilèges contre toute alternative politique. L'échec de la révolution est également dû à une certaine naïveté et à des problèmes de communication et d'organisation. Ce fut l'échec d'un village isolé qui croyait qu'en liaison avec un ensemble de soulèvements nationaux (qui n'eurent pas lieu), il réaliserait la révolution russe en Colombie

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