La ferme urbaine où les jeunes en rupture reprennent leur vie en main

08/12/2017 9 min reporterre.net #135929

L'association les Fermiers de la Francilienne accueille des jeunes gens condamnés à des travaux d'intérêt général. À la ferme P13, à Villetaneuse, en Seine-Saint-Denis, ils n'apprennent pas le métier d'agriculteur mais se « remobilisent » au contact de la terre et des animaux.

  • Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), reportage

La rue qui traverse les longues barres d'immeubles débouche sur un immense terrain vague. Au-delà, l'université Paris 13 dresse sa silhouette grise. Voitures et deux-roues se déversent en flot intarissable dans les artères de Villetaneuse (Seine-Saint-Denis), en direction de la capitale, à une dizaine de kilomètres. À travers le vrombissement continu des véhicules, un bêlement incongru se fait entendre. Derrière les grilles ceinturant la friche, deux chèvres trottinent dans la gadoue. Plus loin, quelques poules se dandinent autour d'une vache qui broute paisiblement près d'une caravane. Comme si de rien n'était. « La campagne au milieu de la cité ! » rigole Dylan. Bienvenue à la ferme P13, 5 hectares de pâturage en plein cœur des quartiers populaires.

Ce matin de novembre, une petite dizaine de jeunes emmitouflés se pressent autour d'un tableau, café à la main et cigarette au bec. « Sophie et Yohann, vous nourrissez les cochons ; Léa et Rayan, vous changez le foin des moutons ; Karim et Alain, il faudrait continuer à creuser la mare. » Sourire énergique et ton enthousiaste, Éloïse Guidotty répartit les missions de la matinée. Cette agroécologue de formation remplit ici le rôle de chef d'exploitation. Sauf qu'à la ferme P13, l'objectif principal n'est pas de produire de la nourriture ; sauf qu'à la ferme P13, les jeunes ne sont pas des ouvriers agricoles. « Nous accueillons principalement des jeunes en rupture scolaire ou condamnés en justice, explique Julien Boucher, coordinateur de l'association Les Fermiers de la Francilienne, qui gère le site. Plutôt que d'aller en prison, ils viennent effectuer avec nous leur travail d'intérêt général [TIG]. »

Éloïse Guidotty, dans son rôle de chef d'exploitation.

Parka bleue et chapeau de cow-boy, Julien Boucher, alias « Juju le fermier », nous emmène aux origines du projet, 3 kilomètres plus haut. Là, une centaine d'hectares de forêt constituent le parc régional de la Butte-Pinson. « Quand nous avons découvert le lieu en 2014, ces bois étaient un repère de deal et de prostitution, raconte-t-il. Les habitants n'y venaient plus, et les chemins étaient jonchés de détritus et de capotes. » Militant de l'éducation populaire, il a l'idée, avec d'autres, de créer un lieu de réinsertion. « La tendance actuelle, c'est de remplir les prisons, dénonce-t-il. Mais tous ces jeunes peuvent aussi participer à recréer de la richesse et du lien dans leurs quartiers ! » Et quoi de mieux que l'agriculture pour dynamiser un territoire ? « Travailler la terre, travailler avec des animaux, c'est un super support pédagogique ; ça n'est pas de la réinsertion car on ne leur apprend pas vraiment le métier d'agriculteur, mais c'est de la remobilisation : se remettre dans un rythme de travail, rencontrer des gens, sentir qu'on peut devenir acteur de sa vie. »

« La richesse de ce qu'on vit ici, ce sont les relations »

En quatre ans, ils ont donc appris les rudiments de l'agriculture, en regardant des vidéos Youtube, ouvert deux fermes, accueilli plus de 400 jeunes « tigistes », créé une dizaine d'emplois, organisé des guinguettes et des accueils pédagogiques pour les écoles et les centres de loisirs. Sur la Butte-Pinson, chèvres et moutons, gardés l'été par les habitants, ont remplacé les dealers.

Julien Boucher, alias « Juju le fermier ».

Retour à la ferme P13. Une trompette éraillée sonne l'heure du repas, tandis que Matar, cuistot en chef, fait mijoter les légumes dans une grande marmite. Chaque jour, l'association récupère les invendus dans plusieurs commerces alentour, de quoi nourrir hommes et animaux. Une bruyante tablée s'organise sous un barnum. Les « tigistes » se mêlent aux jeunes en service civique ou venus faire du bénévolat. Certains viennent des cités voisines, plusieurs sont étudiants à l'université Paris 13, d'autres encore viennent de la « province ». Entre deux bouchées de couscous, ça discute football, vocabulaire (« chocolatine » ou « pain au chocolat » ?), et gaspillage alimentaire. « Dès mon premier jour ici, je me suis senti bien, en famille », sourit Vincent [* ], ancien tigiste devenu bénévole. « La richesse de ce qu'on vit ici, ce sont les relations : on rencontre des gens qui ont fait plein d'études, d'autres qui viennent d'ailleurs, des gens qu'on n'aurait jamais fréquentés sinon », enchérit Dylan, revenu après son TIG en service civique.

Les buttes permacoles permettent de cultiver quelques légumes.

À l'autre bout de la table, trois jeunes somnolent, écouteurs visés aux oreilles. Tous ne sont pas aussi emballés par le travail à la ferme et viennent ici en traînant des pieds. « Je n'aime pas trop venir ici, mais c'est mieux que la prison », admet l'un d'eux. Le travail d'intérêt général peut en effet remplacer une peine de prison, ou constituer une mise à l'épreuve dans le cadre d'une peine d'emprisonnement avec sursis. Certains viennent pour une vingtaine d'heures, d'autres restent plusieurs mois. Leurs horaires sont contrôlés, et le service pénitentiaire d'insertion et de probation (Spip) inspecte régulièrement la ferme. « Nous essayons que les peines qu'ils viennent effectuer chez nous ne soient pas dénuées de sens : l'agriculture permet de valoriser le travail de chacun, de mettre en avant l'entraide, le collectif, détaille Éloïse Guidotty. Notre but, c'est de les décadrer, de leur renverser le cerveau pour qu'ils changent un peu leur vision du monde. »

Un avis partagé par Vincent, qui se rappelle son arrivée dans ce lieu étrange : « On vient ici parce qu'on est obligé, on est séduit par l'ambiance plutôt que par le boulot ; l'agriculture, c'est pas vraiment notre délire, décrit-il. Mais, peu à peu, on apprend à aimer le travail. » Les fermiers de la Francilienne sont parmi les premiers « employeurs » de tigistes en France... mais ils ne reçoivent aucune subvention de l'État pour cela.

« Ici, tu ne peux qu'apprendre et évoluer »

Les revenus de l'association proviennent principalement du Font social européen, et de l'accueil pédagogique. Chaque semaine, la ferme reçoit des classes, des centres de loisirs et même des camps scouts. Les enfants sèment des radis, nourrissent les lapins, arrosent les fraisiers, sous l'œil de Dylan, Vincent ou Nico. « Beaucoup de gamins n'ont jamais touché de vaches, ça les change de leur quotidien. » Si les bêtes coulent aujourd'hui des jours paisibles dans le 93, certaines reviennent de loin : chèvres boiteuses, poney affolé car anciennement maltraité, brebis réformées promises à l'abattoir.

« Cet endroit, c'est une bulle », lance Dylan. Lui est arrivé ici « parce qu'il avait fait des conneries ». Après des années d'école « compliquées » et plusieurs mois à la rue, il trouve à la ferme P13 de la bienveillance et de la tranquillité : « Avant, je me bagarrais pour un rien, maintenant, je me suis adouci. » Lui qui se disait « archi maladroit » se passionne pour l'écoconstruction. À ses côtés, Vincent acquiesce : « Dans notre société, si tu n'as pas la tête pour travailler, il faut avoir les mains. Ici, tu ne peux qu'apprendre et évoluer. »

La récupération de nourriture.

Il y a deux ans, Nico ne se serait jamais imaginé passer ses journées dehors, les mains dans la terre. Il voulait étudier les maths, mais ses résultats au bac pro ne lui ont pas permis. « J'ai passé plusieurs semaines à me morfondre, enfermé chez moi, puis je suis venu ici, raconte-t-il, timide. J'ai découvert que je n'étais pas nul, que tous les grands hommes ont commencé par des échecs. » Pour le moment, aucun d'entre eux ne souhaite devenir agriculteur, mais ils garderont cette expérience au creux du cœur. « Ça nous a changés, on ne serait pas les mêmes sans notre passage ici. »

Tous les trois sont d'accord sur un point : « La ferme est une échappatoire à la cité. » Créer un lieu de rencontres et de loisirs, c'est justement le rêve de Jacky Berton, médiateur au sein de l'association. « Le bien-être, la bonne bouffe, la nature sont encore réservés à une certaine classe sociale. La banlieue ne doit pas être vouée à rester un ghetto. » Si la ferme de la Butte-Pinson fait désormais partie intégrante de la vie du quartier, avec ses troupeaux de chèvres et ses guinguettes, la ferme P13 reste encore enclavée entre l'université et les barres d'immeubles. L'association espère y ouvrir un café-restaurant solidaire l'an prochain.

  • Regarder le port-folio de notre reportage :

[*] Son prénom a été changé.

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Lorène Lavocat/Reporterre

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