Depuis 70 ans, le New York Times dépeint la famille royale saoudienne comme « réformiste »

07/12/2017 7 min entelekheia.fr #135904

Un cas d'école de la façon dont se bâtit, année après année, l'image - entièrement faussaire dans ce cas - d'un pays ou d'un régime allié dans les médias grand public. Et aucun besoin de connaître l'anglais pour comprendre...

Par Abdullah Al-Arian
Paru sur Jadaliyya sous le titre Seventy Years of the New York Times Describing Saudi Royals as Reformers

En hommage à la dernière lettre d'amour de Thomas Friedman (éditorialiste du New York Times spécialisé en politique étrangère) à la famille régnante d'Arabie Saoudite, voici 70 ans de descriptions de la famille royale saoudienne comme « réformiste » par le New York Times.

1953:
L'article décrit le roi Saoud comme « plus progressiste et tourné vers l'international que son père autocratique ».
Titre : L'Arabie prépare une réforme de grande ampleur

1960 :
« Le roi Saoud a de plus en plus assumé le rôle du champion libéral de la réforme constitutionnelle. »
Note : La Constitution saoudienne a été adoptée par décret royal en 1992.

1962 :
« Le génie du pétrole et le cheikh » offre une tournée des palaces du Golfe et s'émerveille de leur « mobilier plaqué or d'une laideur impressionnante ». Il comporte aussi un dépliant photo d'Oman et du Bahreïn avec cette légende : « Le paradis sur terre - des palais à air conditionné, des Cadillacs et des filles. »

1963 :
Au cours de la dénommée « Guerre froide arabe », les États-Unis ont soutenu la famille royale saoudienne comme rempart contre le nassérisme. Cet article célèbre « l'avancée des réformes sociales et du développement économique » due au prince héritier Fayçal.

1964 :
« C'est un homme qui a obtenu un pouvoir quasi-absolu sans l'avoir réellement voulu ».

1964 :
Dans cet article, le roi Fayçal est décrit comme « un ascète, avec une seule épouse, qui vit de viande grillée et de légumes bouillis, et se fait la plus haute idée de la modération ».
Titre : Arabie Saoudite : de grands changements attendus

1975 :
Un article nécrologique dit, « Fayçal, riche et puissant, a conduit les Saoudiens dans le XXe siècle. »

1975 :
Le successeur de Fayçal, le roi Khaled, était une « force de modération ».

1975 :
Deux titres de plus sur le thème des réformes en 1975, dont un sur « les graines d'un système parlementaire semées dans le royaume ».

1979 :
Une phrase accrocheuse d'anthologie en 1979 : « Sa voiture de sport noire Trans-Am épouse les sinuosités de la Corniche Road, au bord de la Mer rouge. Sur sa gauche, des gratte-ciels éperonnent l'air humide, une vue rendue encore plus impressionnante par la désolation qui entoure l'ancienne ville de Jeddah ».

1982 :
« Le roi Fahd a été décrit comme la figure de proue d'une faction progressiste, moderniste d'une monarchie ancrée dans le passé ».

1991-1992 :
L'opération Tempête du désert et la mobilisation des troupes américaines dans le royaume a placé les réformes saoudiennes sous les projecteurs, comme cela a été éclairci dans ces titres qui mentionnent « des changements politiques majeurs », des « modernistes », des « réformes gouvernementales » et d'autres « réformes politiques ».

1992 :
Malgré des rapports antérieurs sur les hauts et les bas des réformistes, l'apparence de continuité était fondamentale : « En opérant les changements, le roi Fahd suit les traces des générations précédentes des dirigeants saoudiens, qui avaient également évolué vers la modernisation depuis l'unification par le roi Abdelaziz, il y a soixante ans, d' un vaste territoire peuplé de chef tribaux sous la bannière du royaume d'Arabie Saoudite. »

1996 :
Thomas Friedman fait sa première apparition, avec une louange adressée au roi Fahd, qu'il dépeint en « bulldozer » luttant contre les problèmes politiques au nom des USA.

2000 :
« L'héritier saoudien réclame des réformes et à devenir plus indépendant des Etats-Unis »

2002:
Peu après les attaques du 11 septembre 2001, Friedman décrit deux avenirs possibles pour l'Arabie Saoudite, et conclut, « sur quel avenir est-ce que je parie ? Reposez-moi la question dans cinq ans. »

2003 :
Par chance, nous n'avons pas eu à attendre aussi longtemps. A la veille de l'invasion de l'Irak, Friedman explique que la guerre « pourrait être un moteur de réformes dans le monde arabo-musulman ».

2005:
« Pour Abdallah, qui s'est posé en réformiste dans un pays où la conformité avec les usages anciens est une vertu, le défi est maintenant de tenir ses promesses de changements ».

2007 : En s'inscrivant dans sa narration fictive d'un « processus de réformes » sporadique, cet article rapporte des réformes « gelées » avant de donner une liste de secteurs où « quelques changements ont été opérés ».

2007 :
« Le roi d'Arabie Saoudite essaie de faire pousser des idées modernes dans le désert ».

2009 :
Apparemment, un remaniement de cabinet peut parfois être une réforme... Quand il est entrepris en vue d'une « réforme ultérieure prévue ».

2009 :
Cet éditorial applaudit le remaniement (une promesse de « réforme »).

2009 :
« Plus généralement, l'agenda des réformes a emprunté sa dynamique à la popularité personnelle du roi Abdallah ».

2009:
Ce reportage qui annonce un ajournement de deux ans des élections locales, applaudit malgré tout les intentions réformistes du roi avant de conclure par la citation suivante : « Vous avez un roi réformiste qui essaie de progresser dans la direction des réformes, mais vous avez une structure non-réformiste presque impossible à changer ».

2010 :
L'éditorialiste Maureen Dowd offre ses réflexions après une visite à Riyad : « Pourtant, au regard des coutumes pré-modernes des Saoudiens, le roi Abdallah, âgé de 85 ans, avec un harem d'épouses, est un révolutionnaire social ».

2010 :
Alors que la société saoudienne est en proie à des divisions, cet article affirme que la sympathie du roi va aux réformistes.

2012 :
« Le roi Fayçal, dans un élan de modernisation du royaume, a créé la télévision d'État dans les années 1960, une action audacieuse dont nombre d'observateurs pensent qu'elle a abouti à son assassinat. »

2012 :
La révolution Twitter atteint les rivages de l'Arabie Saoudite : « Pour nous, Twitter est comme un parlement, mais pas de la sorte qui existe dans cette région ».

2013 :
Depuis les lignes de front des révoltes arabes à Dubaï, Friedman appelle le roi saoudien Abdallah « un vrai progressiste » et offre plus de « données » sur la révolution Twitter.

2015 :
La notice nécrologique du roi Abdallah le décrit comme « un réformiste prudent au milieu de grands bouleversements au Moyen-Orient. »

2016 :
La révolution économique de l'Arabie Saoudite offre « d'appétissantes suggestions de réformes encore plus importantes ».
Titre : Une nouvelle voie prometteuse pour l'Arabie Saoudite

2017 :
Les réformes saoudiennes impliquent des robots intelligents.

2017 :
Cet article de Friedman contient des perles comme « il est beaucoup plus McKinsey que wahhabite - beaucoup plus un amateur de chiffres qu'un fanatique du Coran ».

2017 :
Et finalement, l'article qui a inspiré cette revue de détail, une ode hagiographique à des réformes royales qui synthétise sept décennies d'objectifs stratégiques mal cachés sous des figures de rhétorique recyclées.
Titre : Le Printemps arabe de l'Arabie Saoudite, enfin !

Traduction Entelekheia
Photo : Riyad by night

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