L'abattage à la ferme, le combat d'un éleveur pas comme les autres

04/12/2017 11 min reporterre.net #135759

Éleveur en Dordogne, Stéphane Dinard a abattu ses animaux à la ferme, en toute illégalité, pendant huit ans... Jusqu'à ce que les services vétérinaires le rattrapent. Il se bat désormais pour que ses vaches et ses cochons puissent naître, vivre et mourir sur leur lieu de vie. Un collectif, Quand l'abattage vient à la ferme, le soutient.

  • Eygurande-et-Gardedeuil (Dordogne), reportage

Il ne faut pas se laisser tromper par ce temps gris et pluvieux typique de l'automne : le soleil a continué de rayonner jusqu'à la veille. La sécheresse a sévi ici aussi et les éleveurs du coin manqueront de foin pour passer l'hiver. On parle météo dans la fourgonnette de Stéphane Dinard, qui file à travers les coteaux de vignes de la Gironde. Puis les champs et prairies bordés de forêts se font plus présents dans le paysage, on passe en Dordogne et le véhicule s'arrête devant un ancien corps de ferme rénové. « C'était chez mes grands-parents », raconte le paysan. À leur mort, il a pu récupérer quelques hectares de prairies et de bois dans ce petit village nommé Eygurande-et-Gardedeuil.

L'homme a les cheveux mi-longs grisonnants, deux boucles à une oreille, des yeux attentifs, une silhouette élancée. On hésite sur son âge mais il n'en fait pas mystère : il a la cinquantaine.

Après avoir grandi et vécu à Paris, puis fait de l'intérim dans le coin, il est devenu officiellement agriculteur en 2004. Depuis, les lieux se sont peuplés, peu à peu, d'animaux : volailles, cochons, et enfin vaches. Tous élevés en plein air et nourris en bio. « Mais je n'ai pas le label », précise-t-il. Le logo AB n'offre pas assez de garanties à son goût, notamment en n'empêchant pas l'industrialisation de l'agriculture. « Je suis militant et syndiqué à la CNT-FTTE [Confédération nationale du travail - Fédération des travailleurs de la terre et de l'environnement], on prône l'organisation en coopératives comme alternative au capitalisme. »

L'éleveur a refusé de leur percer le groin pour y mettre un anneau

Rien que la taille de ses vaches indique que cet agriculteur n'est pas comme les autres. Petites, costaudes, noires, les cornes pointues : les dexters sont une race irlandaise à effectif réduit. Elles sont reconnues pour être rustiques et résistantes à la vie en plein air mais paraissent toutes petites à côté des bovins géants, tas de muscles dont le poids dépasse une tonne, présentés au Salon de l'agriculture. « Les autres éleveurs ne croient pas que la viande est bonne. Mais ils changent d'avis quand ils goûtent, note Stéphane. L'avenir, ce sont des animaux plus petits, plus résistants, qui consomment moins. Je me fiche qu'ils aient quelques kilos en moins. »

Une vache dexter.

Les cochons, eux, présentent une belle diversité de robes roses plus ou moins tachetées de noir. Le résultat d'un mélange de races. « L'an prochain, je voudrais m'orienter vers une race rustique, le cul-noir du Limousin. » Les truies, ainsi que les petits ayant déjà quelques mois, logés dans un abri en bordure des bois, y sortent quasiment tous les jours. L'éleveur a refusé de leur percer le groin pour y mettre un anneau. Cela les empêcherait de fouiller le sol à la recherche de vers et d'insectes... ce qui est une de leurs activités préférées.

Un verrat.

Côté volailles, seules quelques dizaines de pintades criaillent derrière la maison, en prévision des fêtes de Noël. « C'est très compliqué de trouver des accouveurs [ceux qui font naître les poussins] en bio, et qui proposent en plus des races rustiques », explique-t-il. Son projet est donc que les volailles aussi se reproduisent sur place. Elles sont tuées chez un agriculteur voisin, équipé pour l'abattage à la ferme des volailles. C'est la seule espèce, avec les lapins, dont l'abattage en vue de la vente est autorisé à la ferme. « Il m'a dit de venir le soir avec les volailles en caisse. Mais je ne voulais pas qu'elles attendent la nuit enfermées. Alors, on s'est mis d'accord pour que j'arrive tôt le matin », dit-il.

Les pintades.

Pour les autres animaux, au début, il est allé à l'abattoir, comme tout le monde. Mais très vite, « cela m'a posé problème, se souvient-il. Déjà, il faut charger les animaux dans la bétaillère. Des bêtes élevées en liberté ne comprennent pas pourquoi elles devraient monter là dedans. Puis, il faut aller jusqu'à l'abattoir, et les abandonner. Je l'ai fait quelques fois, puis je me suis dit "c'est terminé", il faut que je trouve une alternative. C'est comme ça que ça a commencé. »

Il a aménagé sa ferme pour pratiquer l'abattage dans de bonnes conditions sanitaires. Il savait qu'il restait encore un « tueur » dans le village, un professionnel habilité à abattre les animaux. Il l'a contacté, a également trouvé un boucher pour découper les carcasses. Cochons et vaches sont donc tués sur place, quasiment dans le champ, là où ils ont toujours vécu. « Mon but, c'est zéro stress, répète-t-il. Mes animaux sont sous ma responsabilité, je veux qu'ils aient la meilleure vie possible. Mais, s'ils doivent finir en steak, je dois assumer leur mise à mort, faire en sorte qu'elle se passe dans les meilleures conditions possibles. »

« Je fais appel à des métiers bien spécifiques, qui font le bon geste au bon moment »

Tuée dehors, la bête est aussitôt transportée dans une petite bâtisse carrelée, où elle est suspendue pour être nettoyée et éviscérée. Puis, la carcasse est mise en chambre froide à maturer, en attendant la venue du boucher. Pour cette étape, l'agriculteur a équipé une salle de découpe. Enfin, la viande est vendue en direct. Les clients connaissent la démarche, et l'approuvent. L'éleveur est persuadé que l'absence de stress donne une meilleure viande. C'est ce que tendent à confirmer plusieurs études sur le sujet.

La salle de découpe pour le boucher.

« Je veux travailler dans le respect de l'animal, mais aussi du consommateur. C'est pour cela que je fais appel à des métiers bien spécifiques, qui font le bon geste au bon moment. Le tueur et le boucher, chacun à leur tour, ont l'expérience pour reconnaître des abats ou une chair qui présentent un problème. Jamais ma démarche n'a été de me substituer aux contrôles », assure l'éleveur.

La salle où est saigné et éviscéré l'animal après avoir été abattu.

Car cette pratique est illégale. Le passage à l'abattoir, privé ou municipal, est quasi obligatoire. Seules exceptions : les petits animaux cités ci-dessus, ceux considérés comme « dangereux », ceux trop gravement blessés ou malades pour être sauvés, et ceux destinés à la consommation personnelle de l'éleveur.

Le paysan se doutait qu'un jour les contrôleurs viendraient. Ils ont débarqué début août 2016. « Ils ont vu les animaux et n'ont pas trouvé de problème. Ils ont visité le laboratoire de découpe et m'ont dit que si je voulais, je pourrais obtenir l'agrément sanitaire sans problème. Puis, j'ai eu un rendez-vous avec la direction et je leur ai expliqué comment je fonctionnais », se rappelle-t-il.

Autour de la ferme de Stéphane Dinard.

Son cas a été transmis à la justice, qui lui a notifié deux infractions : « Abattage d'animal hors d'un abattoir dans des conditions illicites » et « Non-déclaration d'un établissement de traitement de denrées animales ou d'origine animale ». Depuis, il attend des nouvelles. Sa première convocation devant le procureur du tribunal de grande instance de Périgueux a été reportée une fois. La peine encourue va jusqu'à six mois d'emprisonnement et 15.000 euros d'amende.

Stéphane Dinard attend donc des nouvelles depuis plus d'un an. L'affaire pourrait lui coûter cher, et a déjà eu des conséquences sur sa ferme. « Je me suis dit que j'aurais désormais les contrôleurs sur le dos, que je ne pourrais plus fonctionner comme avant, alors, l'an dernier, j'ai pris moins d'animaux, je me suis donné le temps de la réflexion et j'ai trouvé un boulot à côté. Mais il va falloir que je trouve une solution, je ne suis pas collectionneur de cochons ! Ce qui me soutient pour l'instant, c'est le boulot accompli avec le collectif. »

Les petits sont nés il y a quelques jours.

Un collectif, Quand l'abattoir vient à la ferme, a été créé avec la sociologue Jocelyne Porcher il y a un peu plus de deux ans. Chercheuse à l'Inra (Institut national de la recherche agronomique), elle travaille sur la relation entre l'homme et les animaux d'élevage. Afin de défendre « une mort digne des animaux d'élevage », les membres du collectif devenu association ont cherché des alternatives permettant l'abattage sur le lieu de vie des animaux.

Montrer aux pouvoirs publics qu'une filière pourrait exister

Solution idéale pour Stéphane, la remorque d'abattage : l'animal peut être tué à la ferme et saigné dans un caisson, servant également à transporter la carcasse dans l'abattoir le plus proche, où les étapes suivantes sont effectuées. Principal inconvénient, pour des raisons sanitaires, il faut qu'il se passe moins d'une heure entre la mort de l'animal et l'arrivée à l'abattoir. Principal avantage : le coût réduit moins de 10.000 euros de l'équipement. Des éleveurs allemands l'utilisent déjà.

Autre possibilité, le « camion Schwaiger », « déjà utilisé en Hongrie, en Californie et en Argentine », assure le collectif. Plus grand, il permet d'effectuer plus d'étapes à la ferme. La proximité d'un abattoir n'est donc pas obligatoire. « Il coûte jusqu'à 500.000 euros, note Stéphane Dinard. Mais l'abattoir municipal de Ribérac a bénéficié d'un investissement de quasiment 1 million d'euros pour refaire deux pièces. Alors, qu'on n'aille pas me dire qu'il n'y a pas d'argent ! »

Stéphane Dinard et ses dexter.

Pour autant, il se dit « pour le maintien des abattoirs de proximité. Mais il faut les repenser. Les animaux peuvent y arriver morts. Leur rôle serait de retraiter les déchets d'abattage, préparer les peaux, offrir des services de découpe ou des chambres de maturation pour la viande. » Les abattoirs pourraient même être les propriétaires des remorques ou camions d'abattage mobiles.

Afin de porter ce discours, Stéphane assume de médiatiser son cas et sillonne la France depuis un an, à la rencontre d'autres éleveurs et de consommateurs. Bretagne, Loire-Atlantique, Hérault, Ardèche, Tarn... Le collectif compte désormais près de mille membres : paysans, mangeurs, et même quelques vétérinaires. « Je me suis aperçu que je n'étais pas un cas isolé, que d'autres abattaient à la ferme », confie-t-il. « On est plus près d'aboutir qu'on ne l'a jamais été, soutient Jocelyne Porcher, jointe par téléphone. Il y a une demande des éleveurs, des consommateurs, le contexte est favorable. La réglementation ne doit plus être un frein à l'expérimentation. »

L'enjeu est donc désormais de rassembler suffisamment d'éleveurs et de consommateurs sur un même territoire, afin de montrer aux pouvoirs publics qu'une filière pourrait exister, s'ils l'autorisaient. Même pas besoin de modifier la loi pour l'instant, il faudrait simplement obtenir une dérogation de la part de la Direction générale de l'alimentation (DGAL). « On connaît les tenants et les aboutissants, on a les outils, on peut trouver les financements. Alors pourquoi on ne le ferait pas ? » s'interroge Stéphane. Déterminé malgré son air tranquille, il espère que ses déboires judiciaires permettront, in fine, de faire bouger les lignes réglementaires.

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre
chapô : Stéphane Dinard et ses dexter.

reporterre.net

 commentaire