Euthanasie aux Pays-Bas : une étude de cas

03/12/2017 7 min entelekheia.fr #135728

« Pour tous les problèmes complexes, il y a une solution simple. Et elle est toujours fausse. » - H. L. Mencken

Par Theodore Dalrymple
Paru sur Law and Liberty sous le titre Euthanasia in the Netherlands - A Case Study

Il y a beaucoup de sujets sur lesquels les honnêtes gens peuvent être en désaccord, et quelques sujets sur lesquels une personne peut ne pas être entièrement d'accord, dans la mesure où nous pouvons voir à la fois le pour et le contre d'un argument (en imaginant qu'il n'y ait que du pour et du contre, alors qu'en général, il y a plus de deux options).

Un de ces sujets est celui du suicide assisté et de l'euthanasie. Je peux facilement imaginer des circonstances dans lesquelles je la demanderais moi-même, et des circonstances dans lesquelles elle représenterait la chose la plus souhaitable pour les autres. Et pourtant, en même temps, je peux y voir des objections.

Je vais mettre de côté l'interdit déontologique absolu contre le suicide, le meurtre ou l'assistance à la mort, quelqu'en soient les circonstances. On pourrait arguer qu'avec la bonne attitude envers la vie, toutes les circonstances sont supportables : Philippe II d'Espagne (1556-98), par exemple, est mort dans des souffrances indescriptibles, bien pires que tout ce que nous pourrions subir aujourd'hui, parce que la ferveur de sa foi religieuse lui conférait un stoïcisme exalté dont nous serions bien incapables. Mais nous ne pouvons pas décréter ce type de foi uniquement parce que nous pensons qu'elle serait parfois désirable.

Aucune dégringolade sur une pente dangereuse n'est inévitable, donc ; mais en même temps, si une pente s'est révélée trop glissante quand une nouvelle politique a été appliquée, le fait ne doit pas être traité par l'indifférence. Sous ce rapport, une lettre des Pays-Bas publiée dans une récente édition du New England Journal of Medicine est d'un intérêt certain sur le sujet de l'euthanasie.

Les Pays-Bas ont été le premier pays à légaliser l'euthanasie, supposément dans des conditions de contrôle légal sévère [La Belgique a immédiatement suivi, NdT]. Les auteurs de la lettre analysent les tendances dans le pays de 1990 à 2015 (le suicide assisté et l'euthanasie ont été légalisés en 2002). Personnellement, j'ai trouvé les résultats inquiétants, d'autant plus que les auteurs ne semblaient pas y voir le moindre problème.

Un des meilleurs arguments contre le suicide assisté et l'euthanasie est qu'ils représentent le haut d'un pente dangereuse. Aucune personne de bonne foi, je pense, ne pourra le nier ; mais nous faisons face tous les jours à des pentes dangereuses que nous n'empruntons pas. Toutes les politiques, quasiment, se tiennent en haut de pentes dangereuses, et nous devons choisir les pentes que nous souhaitons éviter.

Les auteurs avaient demandé à un groupe de médecins de remplir un questionnaire tous les cinq ans, de 1990 à 2015. Le taux de réponses était de 78% de ceux qui avaient reçu le questionnaire ; ce qui veut dire qu'au moins 22% n'ont pas répondu, un pourcentage suffisant pour décimer un pays, si leur trop grand recours à ces nouvelles pratiques était la raison de leur silence.

Le taux de prises de décisions de 'fin de vie' avait augmenté de 39 à 58% des morts chez les patients de ces médecins. Entre 1990 et 1995, 1,7% des morts, soit 257 personnes, étaient dues à des euthanasies, c'est-à-dire que légalement, c'étaient des meurtres [Selon un médecin français - pourtant de gauche libérale - à qui j'ai posé la question, l'illégalité de l'acte forçait le médecin à prendre une décision potentiellement lourde de conséquences éthiques et légales, et il ne s'y résolvait que si, en son âme et conscience, il s'y sentait obligé par l'état désastreux d'un patient incurable. Ce médecin m'a également dit « je n'ai pas prêté le serment d'Hippocrate pour tuer des gens tant qu'il reste d'autres options », NdT]. Entre 2010 et 2015, 4,5% des morts, soit 829, étaient dues à l'euthanasie désormais légalisée.

Les auteurs écrivent, 'les décisions de fin de vie sans autorisation expresse des patients ont diminué, de 0,8% en 1990 à 0,3% en 2015'. Les chiffres absolus, ces années, étaient respectivement de 64 personnes contre 18. Ils ne semblent pas estimer que cela demande des commentaires ou des explications. Selon la loi, toutefois, il est à présumer que, même aujourd'hui, ces cas restent des meurtres ; peut-être que les auteurs attribuent le déclin du meurtre médical à la montée de l'euthanasie. Était-ce parce que, puisque les patients pouvaient désormais demander à être tués, un nombre moindre d'entre eux avaient atteint l'état lamentable où les médecins avaient décidé à leur place qu'ils seraient mieux morts ?

Quelques-unes des autres affirmations de la lettre m'ont désagréablement frappé :

En 2015, des médecins qui avaient répondu à une enquête... indiquaient que 92% des patients qui avaient reçu une assistance médicale au suicide souffraient d'une maladie somatique grave...

Ce qui signifie, bien sûr, que 8% ne souffraient pas d'une maladie somatique grave, et pose la question de ce dont ils souffraient réellement. La question ne reçoit pas de réponse dans la lettre ; et même la façon dont l'affirmation est posée semble quelque peu hypocrite. Après tout, qu'est-ce qui définit « une maladie somatique grave » ? Une maladie somatique grave n'est pas la même chose qu'une maladie somatique fatale, et la gravité peut tenir à la perception du patient ou à son sentiment. Une opération mineure, avait dit le célèbre chirurgien britannique Sir George Pickering, est une opération qu'on fait sur quelqu'un d'autre ; le flou de la lettre laisse une profonde sensation de malaise. Quant à « l'assistance à la mort », l'expression rappelle le Sonderbehandlung (Traitement spécial) dont le moins qu'on puisse dire est que pourtant, il n'a actuellement pas bonne presse.

De plus, nous apprenons qu'en 2015, nous apprenons que le pourcentage des gens qui avaient plus d'un mois à vivre avant de recevoir une assistance au suicide était de 27%, en augmentation de 16% en 1990. Mais « plus d'un mois » peut signifier n'importe quel laps de temps, de cinq semaines à 70 ans ou plus. En d'autres termes, il est possible que cette assistance soit administrée par des gens qui pourraient considérer que, la vie elle-même étant une maladie mortelle, tous les patients sont proches de leur fin de vie. Les auteurs concluent que :
(L'assistance à la mort) est principalement délivrée à des patients souffrant de maladies graves, mais elle comprend de plus en plus de personnes âgées et de gens dont l'espérance de vie dépasse un mois.

Il me semble qu'ici, nous sommes en présence d'une pente dangereuse que d'aucuns commencent à descendre. Et si une mort digne sur commande est en passe de devenir un droit de l'homme, comme elle en prend le chemin, il sera non seulement du devoir de chacun de la délivrer (et le Journal a récemment publié un article qui déniait le droit des médecins à l'objection de conscience sur la base de considérations éthiques quant à des pratiques qu'ils peuvent juger moralement douteuses, leur rôle professionnel devant se borner à obéir aux ordres), mais elle ne se confinera pas aux agonisants : pourquoi seraient-ils les seuls à bénéficier d'une fin en douceur ? [Elle n'est déjà plus confinée aux personnes agonisantes : les recours à l'euthanasie se sont multipliés par huit en Belgique depuis la légalisation et touchent principalement des personnes affligées de troubles mentaux et des gens âgés qui pourraient encore vivre des années - ce qui pose la question de la fragilité psychologique de ces personnes et des pressions familiales possibles sur eux, en particulier « les vieux qui s'éternisent sur cette terre », bien sûr avec leur argent, NdT].

Malgré tout, il y a encore des circonstances dans lesquelles je conçois pouvoir souhaiter que mon médecin m'aide à mourir.

Theodore Dalrymple est psychiatre et médecin de prison retraité. Il est rédacteur adjoint du City Journal. Il publie régulièrement dans The National Interest, The Spectator, The Times, etc. Il est l'auteur de plusieurs livres.

Traduction Corinne Autey-Roussel pour Entelekheia

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