Papouasie occidentale : Silence, on tue

01/12/2017 12 min entelekheia.fr #135663

A l'autre bout de la planète, une nation est en train de disparaître pendant que l'exploitation débridée, totalement dérégulée de ses ressources menace de transformer sa terre, jadis un paradis tropical, en terrain vague toxique - avec la complicité de l'Occident.

Par Connor Woodman
Paru sur Novaramedia sous le titre 5 Things You Need to Know About Indonesia's Occupation of West Papua

Le président indonésien Joko "Jokowi" Widodo tente désespérément de continuer à cacher le sale secret de l'Indonésie - sa guerre brutale qui dure depuis 50 ans dans ses provinces de l'est. Voici cinq choses à savoir sur la dictature indonésienne en Papouasie occidentale.

1. C'est l'une des plus anciennes opérations militaires en cours du monde

L'Indonésie a pris le contrôle de la Papouasie occidentale, la moitié occidentale de la Nouvelle-Guinée, peu après le départ des colonialistes hollandais. Les partis politiques ont immédiatement été interdits, le nationalisme papou naissant a été écrasé, et des dizaines de milliers de soldats et de forces de police ont envahi le pays. En 1969, un simulacre de référendum supervisé par l'ONU a eu lieu et un peu plus d'un millier de représentants triés sur le volet ont été invités, par des pots-de-vin ou des menaces, à voter en faveur du régime indonésien.

Seuls 1062 représentants de la Papouasie occidentale ont été autorisés à voter et sous menace de mort, tous ont voté pour rester avec l'Indonésie - Vice.com vice.com

Un État policier maintient depuis toute la région sous sa coupe, et combat les insurrections tribales et les aspirations à l'indépendance avec une telle rigueur que le simple fait de hisser le drapeau national papou, le Morning Star, peut vous valoir quinze ans de prison.

2. Il est possible que le régime indonésien soit coupable de génocide

Bien que les médias internationaux et les ONG aient presque tous été bannis du territoire depuis des décennies, la plupart des observateurs estiment que plus de 100 000 Papous ont été tués depuis les années 1960 - au moins 10% de la population. Dans un écho des exactions du régime indonésien dans le Timor oriental, où un tiers de la population a été éliminée, un rapport de 2004 de l'université de Yale concluait : « Il y a une forte présomption de génocide de la part du gouvernement indonésien contre les Papous occidentaux. » Plusieurs autres chercheurs ont abouti aux mêmes conclusions.

Des rapports de meurtres barbares émergent périodiquement, et une étude décrivait récemment la torture comme « mode de gouvernance » dans les deux provinces de Papouasie et de Papouasie occidentale. Les exactions tendent à accompagner les projets miniers et la « transmigration » - à savoir l'effort (anciennement soutenu par la Banque Mondiale) de transfert de centaines de milliers de paysans sans terres indonésiens en Papouasie occidentale. [La Banque Mondiale a abandonné ce programme pour cause de contre-productivité à la fin des années 90, NdT]

A gauche de l'ile de Papouasie, la région occupée par l'Indonésie. A droite, la Papouasie-Nouvelle-Guinée indépendante.

Au cours d'une campagne militaire au début des années 1980, l'armée indonésienne avait un slogan, « que les rats retournent dans la jungle pour que les poules puissent pondre dans le poulailler ». En pratique, il se traduisait par une élimination des villages papous et leur remplacement par des Indonésiens ethniques employés à des projets économiques comme l'extraction de l'or et du cuivre de la géante Grasberg, principalement détenue par la compagnie minière américaine Freeport-McMoRan, qui a été accusée « d'écocide » et rejette quelque chose comme 200 000 tonnes de déchets par jour dans les rivières locales. L'afflux d'Indonésiens a rendu presque minoritaires les habitants originels de la région, qui se battent pour maintenir leur culture et leur mode de vie souvent nomade. Un ministre indonésien auparavant chargé du programme de « transmigration » a déclaré, « les différents groupes ethniques disparaîtront à terme à cause de l'intégration, et il n'y aura plus qu'un seul type d'homme. »

L'état de la rivière qui longe la mine d'or et de cuivre Grasberg. Photo West Papua Media westpapuamedia.info

3. La vaste majorité des Papous occidentaux souhaitent l'indépendance

Même l'ambassadeur américain pro-Indonésien a admis à la fin des années 60, que « probablement 85 à 90% » des Papous occidentaux sont « d'accord avec la cause de la Papouasie libre ». Paul Kingsnorth, un journaliste d'investigation qui a voyagé dans la région au début des années 2000, a décrit la campagne pour l'indépendance comme « un mouvement social doté d'une large base, auquel presque tout le monde en Papouasie occidentale, si vous leur parlez seul à seul, admet appartenir ».

Rien n'en témoigne mieux que la longue campagne de résistance armée et de désobéissance civile des Papous contre l'État indonésien. En 2011, des documents fuités de l'armée indonésienne détaillaient « un réseau de guérilla au long cours qui est relativement bien organisé et qui opère dans tout le pays ». Un livre récent décrit la frange pacifique du mouvement comme « intelligente et sophistiquée », et note que les « Papous en 2015 veulent la liberté autant, sinon plus, que les Papous ne la désiraient en 1963 ».

La plupart des Papous occidentaux se considèrent mélanésiens, avec plus de traits communs avec les populations du Pacifique à peau sombre qu'avec les Indonésiens, qui les traitent en inférieurs raciaux. Culturellement, linguistiquement, ethniquement - les Papous n'ont que eu de choses en commun avec les Indonésiens. Pour la vaste majorité d'entre eux, rien de moins que l'indépendance n'est acceptable.

4. L'État indonésien n'a qu'une peur : une couverture médiatique internationale

Parallèlement à l'interdiction des médias internationaux en Papouasie occidentale, l'Indonésie conduit des opérations à l'étranger visant à neutraliser le mouvement d'indépendance par de la surveillance et du harcèlement contre les activistes basés en Australie et ailleurs. Des documents fuités de l'armée déplorent le succès des activistes dans « la propagation d'accusations de violations sévères des droits de l'homme en Papouasie », et l'Indonésie a travaillé dur pour s'assurer que les représentants en exil des Papous ne soient acceptés dans aucune des organisations du Pacifique. Les visiteurs étrangers qui arrivent dans les provinces sont systématiquement placés sous surveillance, et l'inquiétude indonésienne à propos de l'ouverture d'un bureau de la campagne pour la Papouasie libre à Oxford a même poussé l'ambassadeur britannique à Jakarta à se désolidariser publiquement des aspirations papoues à l'indépendance.

5. Le Royaume-Uni et l'Occident soutiennent l'occupation militaire indonésienne depuis des décennies

L'alliance historique de la Grande-Bretagne et de l'État indonésien date principalement du coup d'État sanglant du général Suharto en 1965-6 (soutenu par les USA et la Grande-Bretagne, NdT). Au milieu du massacre d'au moins 500 000 membres supposés du Parti communiste indonésien - que des officiels britanniques avaient décrit avec allégresse comme une « terreur sans merci » - le Foreign Office expliquait que « les généraux vont avoir besoin de toute l'aide qu'ils pourront obtenir », et leur accordait 1 million de livres sterling d'aide financière et l'exportation d'équipements militaires. La gauche indonésienne a été dûment décimée - et ne s'en est pas remise - et le pro-occidental Suharto a fermement pris les rênes du pays.

« Le deal était que l'Indonésie, sous Suharto, offrirait ce que Richard Nixon avait appelé « le plus grand trésor de richesses naturelles », le grand prix de l'Asie du Sud-Est. En Novembre 1967, le grand prix a été distribué au cours d'une remarquable conférence de trois jours parrainée par la géant des médias Time-Life à Genève. Menés par David Rockefeller, toutes les grand entreprises étaient représentées : les compagnies pétrolières, les banques, General Motors, Imperial Chemical Industries, British American Tobacco, Siemens and US Steel et de nombreuses autres. A la table, des économistes pro-Suharto procédaient à la mise en coupe réglée de leur pays par ces multinationales, secteur par secteur. La compagnie Freeport a eu une montagne de cuivre en Papouasie occidentale. Un consortium franco-américain a eu le nickel. La compagnie géante Alcoa a eu la plus grande part du bauxite indonésien. Des compagnies américaines, japonaises et françaises ont obtenu les forêts tropicales de Sumatra. Quand le pillage a été complet, le président Lyndon Johnson a envoyé ses félicitations pour ces merveilleuses nouvelles opportunités. Trente ans plus tard, après le génocide du Timor oriental, la Banque mondiale a décrit la dictature de Suharto comme « un élève modèle » - John Pilger

Depuis cette époque, le soutien de la Grande-Bretagne au régime indonésien en Papouasie occidentale a été indéfectible. Tout en reconnaissant en privé la nature « sauvage » du régime indonésien, en public, les officiels ont voté pour légitimer l'autorité indonésienne à l'ONU et soutenir « l'intégrité territoriale » de l'Indonésie. Jusqu'à la fin des années 90, le Royaume-Uni était l'un des principaux fournisseurs d'armes à l'Indonésie. Kopassus, les forces spéciales indonésiennes, ont été entraînées et armées par le Royaume-Uni, les USA et l'Australie, malgré un bilan bien documenté de violations atroces des droits de l'homme en Papouasie. La Grande-Bretagne finance et entraîne le Detachment 88, l'unité indonésienne de contre-terrorisme accusée de massacres dans les régions montagneuses du centre de la Papouasie.

Posant pour un « trophée », des soudards indonésiens montrent fièrement le cadavre du fermier papou Wendiman Wonda, qu'ils viennent de tuer. freewestpapua.wordpress.com

Quand il était dans l'opposition, David Cameron avait décrit la situation en Papouasie comme « terrible » ; une fois arrivé au pouvoir, il est allé à Jakarta avec une délégation de l'entreprise d'armement BAE Systems. Au contraire, le leader de l'opposition travailliste Jeremy Corbyn a toujours soutenu le combat des Papous - un autre exemple de « ses défis directs et ouverts au système britannique de gouvernement et d'alliances internationales », comme l'a décrit le journaliste Peter Osborne. Il ne reste qu'à savoir si, une fois au pouvoir, il arriverait ou non à démanteler le soutien ossifié des pouvoirs établis britanniques à l'État indonésien.

Traduction et note d'introduction Entelekheia

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