Election présidentielle au Chili : la gauche émerge

28/11/2017 4 min medelu.org #135555

Les élections du dimanche 19 novembre ont laissé tant de surprises que l'on a du mal à en choisir une pour commencer l'analyse. Le sentiment qui prédomine et qui fait la synthèse est le suivant : la gauche resurgit et la droite subit un important coup de frein. En effet, même si aucun sondage ne l'a annoncé, le Front élargi (Frente Amplio en espagnol, FA) emmené par Beatriz Sánchez a récolté 20,7 % des suffrages. Les instituts de sondage ne lui ont jamais accordé plus de 10 %, même le plus prestigieux d'entre eux, le Centre d'études publiques (CEP). Ce dernier joue le rôle d'oracle pour les médias et le personnel politique. Il avait annoncé 9 %. Non seulement ce chiffre a été doublé, mais le FA, qui comptait 3 députés en a fait élire 20, c'est à dire qu'il va disposer d'un groupe parlementaire fort, capable d'influer sur n'importe quel gouvernement, puisque la politique n'est pas seulement une affaire d'idées et de discours, mais aussi de force.

Lors de son discours de dimanche soir, Beatriz Sánchez l'a clairement dit : « J'attends les explications des instituts de sondage et des médias demain, parce que s'ils avaient dit la vérité, c'est nous qui serions au deuxième tour ». Il s'en est fallu de peu en effet, puisque Alejandro Guillier, le candidat de l' « officialisme » [représentant le gouvernement sortant], qui affrontera Piñera au second tour, n'a devancé Beatriz Sánchez que par 1,3 % des voix.

Le panorama est incertain. Piñera, qui était sûr de son triomphe, - et dès le premier tour comme se plaisaient à l'annoncer certains -, n'a même pas obtenu 40 % des suffrages. Ses 36,6 % le mettent en difficulté pour le deuxième tour qui se tiendra le 17 décembre prochain.

Tous les regards sont maintenant fixés sur le Front élargi et sur Beatriz Sánchez. Le débat se centre donc désormais sur le FA et sur sa décision de soutenir ou pas Guillier en décembre. Dans son discours prononcé le soir des résultats, Beatriz Sánchez a pointé le thème de l'Assemblée constituante, de la fin de la privatisation de l'eau et du système privé des retraites. Ces points seront sans doute discutés avec l'équipe de Guillier.

Ce qui semble évident aujourd'hui, c'est que ce résultat constitue un virage à gauche et non pas à droite, comme le prédisaient les experts. Il est intéressant de noter que ceci arrive justement au Chili, le pays le plus néolibéral du continent, et au milieu de la vague de restauration réactionnaire qui traverse actuellement l'Amérique latine. Un scénario électoral nouveau s'ouvre donc, avec trois forces en présence qui brisent le cercle néolibéral de la « bi-coalition » [bi-partisme de coalition].

L'autre grande surprise a été l'effondrement de la Démocratie chrétienne. Cette formation a décidé de rompre l'ancienne coalition et de se présenter seule au premier tour ; sa candidate, la sénatrice Carolina Goic, est arrivée en cinquième position avec 5,8 % des suffrages. Le candidat « pinochétiste » déclaré, José Antonio Kast, l'a battu en récoltant 7,9 % des suffrages. Quant à lui, Marco Enriquez Ominami est arrivé presque à égalité avec Goic et a obtenu 5,7 %.

Ce résultat suppose un changement important. Le centre politique chilien était naturellement occupé par la Démocratie chrétienne depuis 1960. Aujourd'hui, il est occupé par d'autres acteurs de la vie politique, plus laïques et progressistes culturellement et en termes de valeurs.

Le mois prochain sera intense, puisque rien n'est écrit et tout peut arriver, à l'instar de ce premier tour. Si Piñera l'emporte au deuxième tour, reste à savoir qui sera à la tête de l'opposition, soit la gauche avec le Front élargi, soit les « néolibéraux modérés » avec Guillier. Si, en revanche, Guillier s'impose au deuxième tour, ce sera seulement parce qu'il aura obtenu l'appui du FA. Il faudra savoir alors en échange de quoi ce soutien lui aura été acquis.

Source (article publié le 20 novembre) : celag.org

Traduction : Rosa Gutierrez

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