14/11/2017 8 min entelekheia.fr #135098

Tikrit et Nadjaf : le martyre et l'extase

Par Pepe Escobar
Paru sur The Saker sous le titre Tikrit and Najaf: the agony and the ecstasy

De Tikrit et Nadjaf, Irak - Rien, absolument rien ne vous prépare à revivre, sur place, le souvenir de ce qui entrera dans l'histoire comme le lieu des pires atrocités de Daech/Etat islamique en Irak ou en Syrie depuis que ce culte de la mort est entré en force à travers la frontière à l'été 2014 : le massacre de Speicher du 12 juin 2014, quand presque 2000 recrues de l'armée irakienne ont été assassinées à côté et dans un ancien palais de Saddam Hussein situé sur les berges du Tigre, près de Tikrit.

En 2003, quelques jours après 'Shock and Awe' et la chute de Bagdad, j'avais pris la route de Tikrit pour Asia Times, dans le but de faire mon reportage sur le palais bombardé d'Uday Hussein ainsi que sur le lieu de naissance de son père Saddam, pour y retourner 14 ans après et voir l'un de ces palais transformé en maison des horreurs.

Le massacre de Speicher avait donné lieu à une mise en scène macabre - et filmée - par Daech quelques jours seulement après la chute de Mossoul. Les forcenés salafistes-djihadistes de Daech avaient été salués comme « libérateurs » par de nombreuses tribus sunnites des alentours de Tikrit alors que 10 000 recrues de l'armée irakienne venus de différentes provinces, pour la plupart chiites, étaient entraînées dans une académie aérienne située à proximité.

Avec l'avancée rapide de Daech et la dissolution catastrophique de l'armée irakienne, les jeunes avaient reçu l'ordre de s'habiller en civils, d'abandonner leurs armes et de rentrer à la maison. Alors qu'ils repartaient littéralement à pied vers leur province respective, ils sont tombés dans un piège fatal tendu par Daech. Dans un écho morbide du nazisme, ils ont été divisés en chiites et sunnites - avec les chiites entassés dans des camions décrits comme leur « transport » vers leur demeure. Au lieu de quoi, ils ont été emmenés vers un champ encadré par l'architecture délabrée saddamiste pour y être exterminés.

L'horreur, l'horreur

En ce lundi soir où pas une feuille d'arbre n'est soulevée par le vent, je me tiens exactement à l'endroit étrangement silencieux de l'un des sites de ce massacre, qui avait été capturé dans une vidéo de propagande de Daech dans une partie de cette séquence déchirante. Hayder Atamiri, le représentant officiel du Comité du massacre de Tikrit, presque en larmes, jure « toutes les tribus de la zone ont pris part à cela ». Il est convaincu que le massacre s'est produit au nom de Saddam et que c'était « une vengeance pour la mort de Saddam ».

Les leaders de Daech ont présidé à un rituel macabre du haut d'un balcon, pendant que trois djihadistes exécutaient sommairement les recrues d'une balle dans la nuque. Aujourd'hui, des autels discrets ornés des photos des morts entourent le balcon. Jusqu'ici, 1907 victimes ont été recensées - dont de nombreux jeunes originaires des provinces irakiennes à majorité chiite et/ou des régions les plus pauvres (par exemple, 382 de Babylone, 254 de Diwaniya, 132 de Kerbala, 119 de Diyala, 99 de Nadjaf.)

Atamiri dit qu'à ce moment, les locaux avaient trouvé quelque chose comme 90 corps, et que les autres « avaient été emportés par le Tigre ». A proximité, les tarés de Daech « avaient creusé des tranchées, utilisé des bulldozers et couvert les corps avec des rochers ». Pas moins de 14 charniers ont été trouvés, 13 d'entre eux « déjà ouverts ». Deux charniers de plus ont été identifiés, mais « il n'y a pas encore d'endroit où garder les restes ».

D'autres chiffres du Ministère de la santé irakien donnent une liste de 1935 morts - avec 994 corps retrouvés, 527 correctement identifiés, 467 en cours d'examen et 941 encore portés disparus. La recherche organisée de restes humains n'a été entamée qu'en mars 2015 - huit mois après le massacre - quand Tikrit a finalement été reprise par les forces de Bagdad.

Comparée à Ramadi ou Mossoul, Tikrit n'a souffert que de dégâts légers lors de sa reprise, principalement par les Hashd al-Shaabi, alias les forces de mobilisation populaires, qui agissaient à l'appel de la fatwa de 2014 du Grand Ayatollah Sistani. Atamiri insiste, « les Hashd al-Shaabi ont été la seule force de libération de Tikrit ». Il faut noter, et c'est très important, que ces combattants sont sunnites et non chiites.

Yezen Meshaan al-Jebouri, le fils du gouverneur de Tikrit, Raed al-Jebouri, chef de la brigade Salahuddin des forces de mobilisation populaires - et membre de la très importante famille sunnite Jebouri, qui était historiquement hostile à Saddam Hussein, m'avait auparavant confirmé à Bagdad ; « Les leaders des tribus locales ont encouragé les travail des Hashd al-Shaabi. Ils ont compris que nous avons foi dans le système politique irakien. » Presque un tiers des forces de mobilisation populaires - un total d'à peu près 20 000 combattants - est sunnite. Comme l'a souligné al-Jebouri, « Tikrit a été rendue à son peuple. Et l'université de Tikrit a été protégée ».

Les familles des jeunes massacrés portent en silence des photos de leurs fils et demandent aux organisations internationales de « faire quelque chose ». Ils sont tous d'accord ; la réponse de la « communauté internationale » a été une honte. Malgré tout, le Comité du massacre de Speicher promet de garder en vie le souvenir de Speicher. Les mères des victimes sont allées à Genève pour demander de l'aide et un soutien psychologique pour nombre des familles, et prévoient d'y retourner en juin 2018.

Cela a été l'un des cauchemars les plus atroces de ces dernières trois décennies, en Irak. Après autant de souffrance, quel pardon ?

Sanctuaire en hommage aux victimes d'un massacre de Daech à proximité du Tigre, près de Tikrit, en Irak. Photo Pepe Escobar

Une marche vers la guérison spirituelle

C'est possible. Du martyre à l'extase. Il ne peut pas y voir de contraste plus cru entre l'obscurité et la lumière que la route vers Nadjaf - le Vatican irakien, la quatrième ville sainte de l'Islam - et Kerbala, avec des millions de pèlerins habillés de noir, pour la célébration annuelle de l'Arbaïn, le 40ème jour du martyr de l'Imam Hussein.
D'innombrables tentes, salons de thé et restaurants improvisés, décorés pour la fête, jalonnent la route vers Nadjaf et Kerbala. Soudainement, nous sommes catapultés dans l'univers du plus grand rassemblement d'humains de toute l'histoire, qui dépasse amplement le pèlerinage annuel à La Mecque : presque vingt millions de personnes contre un million et demi.

Être dans le sanctuaire de l'Imam Ali - dans toute sa gloire miroitante - est une expérience religieuse en elle-même, l'apothéose des rituels chiites de souffrance rédemptrice (les lecteurs intéressés par l'Arbaïn peuvent consulter le livre du professeur Seyyed Hosein Mohammad Jafri, The Origins and Early Development of Shi'a Islam, (Oxford University Press, 2002. NdT: non traduit en français à notre connaissance).

Le sanctuaire de l'Imam Ali, dans toute sa splendeur, est directement placé sous l'autorité du Marja-e taqlid - la source de tradition et d'émulation, principalement incarnée par le Grand Ayatollah Sistani, dont le bureau est situé dans un étroite ruelle à proximité ; en pratique, une fondation en est responsable. Selon son secrétariat, « plus de vingt millions de personnes figurent sur le registre du sanctuaire ».

Nadjaf accueille les réfugiés de la guerre contre Daech par centaines de milliers ; des sunnites de la province d'Al-Anbâr, des chrétiens, des Turkmènes chiites de Tall Afar ; « aujourd'hui, nombre d'entre eux sont retournés dans leurs communautés ». Les forces de mobilisation populaires sont adulées - leurs drapeaux blancs flottent partout à côté des bannières noires et multicolores de l'Imam Hussein et de l'Imam Ali.

Le sanctuaire est fier d'au moins prêter son assistance aux victimes du massacre de Speicher ; « le gouvernement peut être à court de personnel ».

J'étais à Nadjaf la semaine dernière, au départ du pèlerinage. Mais l'apogée de l'Arbaïn tombait le 10 novembre. Et il s'est produit dans les circonstances historiques les plus extraordinaires, la déroute finale de Daech.

A l'intérieur du sanctuaire de l'Imam Ali à Nadjaf, en Irak, quelques jours avant l'Arbaïn. Photo Pepe Escobar

L'Armée arabe syrienne a annoncé mercredi la reprise de Boukamal, la dernière ville encore occupée par Daech en Syrie - après la reprise par les forces irakiennes de sa soeur jumelle, la ville d'Al-Qaïm, de l'autre côté de la frontière. A Bagdad, avant mon départ pour Nadjaf, un commandant des forces de mobilisation populaires m'avait assuré de la reprise d'Al-Qaïm « en quelques jours » : quatre jours exactement, s'est-il avéré en fin de compte.

Rien de tout cela ne fait les titres des médias occidentaux. La victoire finale, sur le terrain, contre Daech en Syrie a été accomplie par l'armée syrienne avec l'aide de la stratégie et des forces aériennes russes, et en Irak par l'armée irakienne et les forces de mobilisation populaires. Les forces syriennes et irakiennes se sont symboliquement réunies à la frontière.

Pendant ce temps, au même moment, des millions d'âmes - irakiennes, iraniennes, afghanes, pakistanaises, nord-africaines, centre-asiatiques et du Golfe persique - ont été apaisées par l'immense marche cathartique de Nadjaf à Kerbala. Un pèlerin avait su capturer l'essence de la guérison spirituelle mêlée à la politique en me disant, avec un bref sourire, que la marche était aussi « une manifestation contre le terrorisme ».

Traduction Entelekheia
Photo : L'Arbaïn, le plus grand rassemblement annuel du monde. Kerbala, Irak.

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