La révolution de 1917 : un problème pour le Kremlin

07/11/2017 7 min tlaxcala-int.org #134825

Amie Ferris-Rotman Эми Феррис-Ротман

Le centenaire de la révolution d'Octobre perturbe les mémoires dans la Russie d'aujourd'hui

Illustration de Sofo Kirtadze

Le diorama qui montre l'aspect d'Oulianovsk au moment de la naissance de Vladimir Lénine en 1870 fait apparaître un nombre remarquable d'églises orthodoxes.

Sur la maquette qui représente Oulianovsk, ainsi rebaptisée du nom du plus célèbre de ses fils (elle s'appelait Simbirsk), leurs coupoles étincelantes s'alignent tout le long de la Volga. Ce fils, nommé Vladimir Ilitch Oulianov à sa naissance a ensuite changé de nom pour s'appeler Lénine, avant de prendre la tête de la révolution bolchevique, à l'origine il y a 100 ans de la création de la superpuissance athée connue sous le nom d'Union soviétique.

Ioulia Skoromolova, directrice de l'office du tourisme d'Oulianovsk, pose un regard sur ce décor miniature. Le temps d'un instant, ses yeux s'adoucissent. "Lénine avait reçu une bonne éducation, il était né dans une bonne famille, dans une bonne ville." Comme les autres objets exposés dans l'immense musée dédié à la mémoire de Lénine qu'elle dirige, le diorama a été soigneusement assemblé. Mais Ioulia soupire: « Pourquoi a-t-il fait cette révolution ? »"

Celle qui se qualifie elle-même d'admiratrice de Lénine n'est pas la seule à avoir des sentiments contradictoires à propos de (la révolution de) 1917. Tout le pays semble déboussolé quant à la façon de commémorer ces événements, depuis la révolution d'Octobre jusqu'à la fin sanglante de la monarchie russe l'année suivante et la mort devant un peloton d'exécution du tsar Nicolas II et de sa famille.

A l'époque soviétique, l'anniversaire de la révolution - qui tombe le 7 novembre sur le calendrier post-tsariste - était célébré par des défilés militaires sur la place Rouge de Moscou. Mais cette année le Kremlin n'organise aucun événement officiel à l'occasion du centenaire. On s'attend à ce que le président russe Vladimir Poutine fasse une déclaration - ce serait manquer à ses devoirs de ne le pas le faire - mais à en juger par ses déclarations précédentes, la révolution ne bénéficiera d'aucun traitement de faveur. Il y a une semaine, il disait avec une certaine réticence à propos de ce centenaire : « Nous ne devons jamais plus faire courir à la société le risque de la division ».

D'une part, c'est l'Union soviétique qui a fait Poutine et c'est elle qui a donné à Moscou une influence mondiale énorme. Le dirigeant russe a décrit son effondrement comme la « (plus grande) catastrophe géopolitique du siècle ». D' autre part, il craint la contestation, et surtout la révolution, et son administration travaille dur pour réprimer toute opposition chez la jeunesse.

Le fils le plus célèbre d'Oulianovsk. Photo Amie Ferris-Rotman

Le Kremlin d'aujourd'hui est également soucieux de conserver le soutien de l'Église orthodoxe russe, qui voit d'un mauvais œil la révolution et l'exécution du dernier tsar. Nicolas II - qui a été canonisé - a de nombreux fervents qui se préparent à célébrer le centenaire de la mort de la famille royale l'an prochain. Et il faut remarquer la prudence avec laquelle le gouvernement a réagi aux protestations contre un nouveau film sur le dernier tsar.

« L'idéologie du gouvernement est faite d'un étrange mélange de force de persuasion et de manque de clarté », déclare Maria Lipman, une analyste indépendante basée à Moscou et rédactrice en chef du journal Counterpoint de l'Université George Washington. « Le discours officiel est le suivant : « la Russie est grande » et son passé historique est sans tache, et remettre cela en question est antipatriotique, ou même pire. Et donc, ajoute-t-elle, la position de Poutine sur (la révolution de) 1917 consiste à l'occulter et à la faire oublier ».

Cela a peut-être été efficace. Le pays lui-même semble divisé dans sa perception de la révolution : dans un sondage publié en mars par le Centre indépendant Levada, 38% des Russes disent avoir une opinion positive de 1917, contre 25 % qui en ont une opinion négative. Un tiers d'entre eux pensent que le pays ne devrait pas s'appesantir sur ces événements, tandis que 44% considèrent la révolution comme une occasion d'apprendre de ses erreurs.

À près de 1 800 kilomètres à l'est de Moscou, dans la ville d'Ekaterinbourg, dans l'Oural, on constate un net rejet du passé révolutionnaire de la Russie. Malgré sa grande avenue Lénine et la statue qui va avec, la ville où le dernier tsar de la Russie a été tué en 1918 est quasiment devenue un sanctuaire à sa mémoire.

Deux expositions qui se tiennent actuellement, dont une à l'endroit même où les Romanov ont été fusillés - où se dresse aujourd'hui une église - offrent à la vue du public des citations de généraux de l'armée impériale, ainsi que des médailles et des insignes tsaristes. L'Armée Blanche, l'adversaire des « Rouges », les bolcheviks, y est glorifiée, ce qui est rare en Russie. « La révolution n'a pas sa place ici, et vous ne trouverez personne pour l'évoquer, » déclare dans une interview le maire de la ville Evgueni Roïzman.

Depuis que, l'année dernière, Poutine a confié au ministère de la Culture le soin de célébrer le centenaire, des événements commémoratifs ont été organisés dans toute la Russie. Saint-Pétersbourg, berceau de la révolution, a mis sur pied une grande exposition à l'Ermitage. Mais d'autres pays font bien plus, reconnaissant directement l'impact de la révolution. Londres, Paris, New York et Hong Kong, par exemple, organisent toutes de grandes manifestations, notamment des concerts de gala, des représentations théâtrales, des expositions artistiques et des films.

Le berceau de l'Union Soviétique. Photo Amie Ferris-Rotman

Les médias russes ont abordé le sujet, sans toutefois susciter beaucoup de débats ni de controverses. L'agence de presse Tass, gérée par l'Etat, dispose d'un nouveau site à grand spectacle dédié aux événements qui ont précédé la révolution. RT, la chaîne du Kremlin qui diffuse en anglais, a tweeté en direct l'année révolutionnaire. Le réseau a mis en place plus de 40 noms d'utilisateurs sur Twitter, y compris pour Lénine et le tsar Nicolas II, en utilisant des photos originales, des coupures de presse et des citations dans beaucoup de ses messages. À l'heure où cet article a été rédigé), le tsar est (était) à la traîne derrière son ennemi juré, Lénine, qui compte plus de 17 000 followers.

RT continue à cibler les téléspectateurs occidentaux, bien que sa propagande pro-Kremlin fasse l'objet d'un examen minutieux aux USA. Sa campagne sans précédent sur les médias/réseaux sociaux a été conçue spécifiquement pour cet auditoire, selon Kirill Karnovich-Valua, son directeur des projets en ligne. Selon lui, la révolution « n'est peut-être pas très bien comprise en Occident »,.

Le journaliste Mikhail Zygar, fondateur de la seule chaîne d'information indépendante russe, TV Rain, a déclaré vouloir faire le contraire. Il a mis en place un site interactif appelé 1917: Free Story, qui, selon lui, va démystifier les théories conspirationnistes russes sur l'ingérence et les interférences occidentales qui ont refait surface dans la politique russe contemporaine.

Les chaînes Rossiya 1 et Первый Канал (Pervyï Kanal/Première Chaîne), les poids lourds de la télévision publique, ont chacune commandé une série sur la révolution. Il n'est pas anodin de constater que les deux chaînes vilipendent les révolutionnaires Alexander Parvus et Leon Trotsky, qui sont généralement considérés comme des étrangers, parce que Juifs.

A l'époque soviétique, le discours du gouvernement était clair, tandis qu'aujourd'hui, « nous n'avons aucune version officielle de notre histoire », déclare l'analyste Maria Lipman.

Elle cite le discours de fin d'année prononcé par Poutine en 2012 à l'appui de cette affirmation. « La Russie n'a vu le jour ni en 1917, ni en 1991. Notre histoire est une et ininterrompue depuis plus de 1000 ans», déclarait le dirigeant russe.

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