Catalogne : ce que la crise nous apprend sur l'indépendantisme, l'État espagnol et la construction européenne

20/10/2017 10 min investigaction.net #134226

Article de : Marc Botenga

La crise entre les dirigeants espagnols et catalans ne s'apaise pas. Le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, refuse tout dialogue et menace de prendre le contrôle direct sur la région. Les dirigeants européens soutiennent tacitement la répression. Le dirigeant catalan Puigdemont, de son côté, a organisé un référendum très discutable. Dans un jeu tactique, il a fait une déclaration d'indépendance, qu'il a de suite suspendue. Faut-il choisir entre l'autoritarisme de l'État espagnol et de l'Europe et l'indépendantisme ?

La droite espagnole exacerbe les tensions nationalistes

Le premier responsable de l'escalade nationaliste est Mariano Rajoy, Premier ministre conservateur du gouvernement espagnol. Sa responsabilité ne se limite pas à l'utilisation de matraques et balles en caoutchouc lors du référendum catalan. Depuis 2010, Rajoy et son Parti populaire (PP) refusent toute négociation sur l'avenir de la Catalogne. Le conflit s'était précisément aiguisé après l'annulation par la Cour constitutionnelle, sur demande du PP, d'un accord sur plus d'autonomie pour la Catalogne. La police a arrêté des fonctionnaires catalans et perquisitionné des sièges de journaux. Face à cette attitude autoritaire, les indépendantistes catalans ont gagné en soutien.

Si Rajoy semble avoir tout fait pour renforcer les tensions, c'est qu'il a cru pouvoir tirer profit de ce conflit. Il est en effet en position fragile : son gouvernement n'a pas de majorité au parlement espagnol et dépend du soutien des sociaux-démocrates du PSOE. À titre personnel, Rajoy est fortement impliqué dans des scandales de corruption. Fin juillet, il est devenu le tout premier Premier ministre espagnol à devoir témoigner devant un tribunal. Pendant qu'il était vice-président du Parti populaire (PP), 37 personnes auraient été impliquées dans une pratique de pots-de-vin en échange de contrats juteux, avec détournement de fonds publics à la clé. Pour le Parti populaire, ce n'était que l'énième scandale de corruption.

Ainsi, pour Rajoy, attiser les tensions en se profilant comme le « sauveur de l'unité de la patrie » a donc son utilité. Pablo Iglesias (Podemos) synthétise la contradiction sur Twitter : « Les corrompus du PP libres. Les indépendantistes catalans en prison. »

Puigdemont, meilleur ennemi de Rajoy

Rajoy a trouvé un « meilleur ennemi » dans Carles Puigdemont, président de la région catalane. Pendant que Rajoy se prétend le garant de l'unité de l'Espagne, Puigdemont se présente en valeureux champion des Catalans contre Madrid. Avec sa coalition, il a présenté l'indépendance catalane comme la seule réponse au mécontentement social et démocratique en Catalogne.

En réalité, soutenus entre autres par les grandes banques catalanes, Puigdemont et ses alliés ne cherchaient pas vraiment à tout prix à obtenir l'indépendance. Ils voulaient surtout l'utiliser comme monnaie d'échange pour obtenir plus de pouvoirs fiscaux. L'idée était de réduire les contributions de la riche région catalane à la solidarité avec les autres régions espagnoles, permettant d'augmenter les bénéfices des banques et grandes entreprises catalanes.

En revanche, l'amélioration des conditions de vie des travailleurs catalans est loin d'être leur priorité. Par exemple, en Catalogne, la situation dans les hôpitaux est terrible. Puigdemont se dédouane en pointant du doigt Madrid, mais c'est son très catalan prédécesseur, Artur Mas, qui a en diminué de 20 % en cinq ans les dépenses publiques en Catalogne. Pendant que les hôpitaux et les écoles perdaient des milliers de postes de travail, les rangs de la police catalane grossissaient. Puigdemont et ses compagnons sont donc directement responsables de la situation sociale en Catalogne. Ils ne font qu'instrumentaliser la question nationale pour cacher les conséquences de leur politique.

Cela explique aussi en partie pourquoi la coalition de Puigdemont a fait passer la loi sur le référendum sans véritable débat, ni textes préparés, par un simple changement d'ordre du jour. Un débat aussi important que la fondation d'un nouvel État mériterait pourtant un large débat au sein de la société catalane et espagnole.

La droite catalane entre scandales et austérité

Les parallèles entre Rajoy et Puigdemont ne s'arrêtent pas ici. Tout aussi conservateur et de droite que Rajoy, Puigdemont espère sans doute aussi se promouvoir. Son parti ne dispose pas non plus d'une majorité au parlement catalan. La droite nationaliste catalane est, en revanche, elle aussi, impliquée dans de nombreux scandales de corruption, comme l'a relevé le journal français l'Humanité. Les concessions de travaux publics, comme pour le Palais de la Musique à Barcelona, auraient été échangées pour des dons au parti de la droite catalane.

Afin de ne pas payer l'impôt, un prédécesseur de Puigdemont a en plus caché une partie de son patrimoine à l'étranger. Une enquête a aussi été ouverte par rapport aux irrégularités et soupçons de corruption autour de l'entreprise des eaux de Gironne, dont Puigdemont, en tant que bourgmestre, aurait pu être au courant. Parmi les possibles bénéficiaires de l'argent ? Le parti de la droite catalane.

L'exacerbation des tensions nationalistes permet en plus à la droite de d'éviter le débat sur l'austérité, qui a mobilisé des millions de citoyens à travers la péninsule ibérique. Aux élections, la droite indépendantiste utilisait des arguments sociaux afin de convaincre les Catalans de voter pour l'indépendance. Ni Rajoy, ni Puigdemont ne remettent en question les programmes d'austérité qui ont causé une crise sociale énorme en Espagne. Pendant que le débat public tourne autour de l'avenir de la Catalogne, des incendies criminels détruisent des forêts entières, et l'augmentation du chômage en septembre passe inaperçu.

De l'escalade nationaliste à l'unité sociale ?

La gauche en Espagne et en Catalogne se trouve face à un dilemme. Ni Rajoy, ni Puidgemont n'offrent la moindre perspective. En plus, plutôt que de chercher une alternative, le parti social-démocrate espagnol PSOE soutient Rajoy. Comment gagner dans de telles circonstances ?

Les propositions alternatives ne manquent pas. Certains parlent de république fédérale. D'autres veulent offrir des espaces de dialogue et garantir un référendum avec des garanties démocratiques. De telles solutions doivent passer par un vrai débat national. Un débat sur les questions de territoire, où les urgences sociales sont au centre du jeu.

Partout en Espagne, la gauche s'est d'abord mobilisée contre la répression, montrant aux Catalans qu'ils ne sont pas seuls : « Catalunya no está sola.» Pour eux, l'Espagne, ce ne sont ni Rajoy, ni la monarchie, ni les héritiers du dictateur Franco.

Pour sortir la population de la crise et affronter l'Union européenne, ils savent qu'ils devront s'unir afin de permettre aux gens de se réapproprier la démocratie. La bourgmestre progressiste de Barcelone, Ada Colau, condamne durement la répression de Rajoy. En même temps, pendant qu'elle se bat pour augmenter les dépenses sociales, elle souligne qu'une déclaration unilatérale d'indépendance n'aiderait personne.

Il faut dire que, tant qu'un pays accepte les dogmes du marché, il sera en effet obligé de rentrer dans la folle course de la concurrence et de la compétition. Une éventuelle Catalogne indépendante devra alors se mesurer non seulement avec l'Espagne, mais aussi avec l'Union européenne, un puissant bloc économique juste à ses frontières. Des centaines d'entreprises ont déjà, par précaution, quitté la Catalogne. Dans un tel contexte, la droite catalane exigera sans doute une modération salariale encore plus forte au nom de la compétitivité. D'autant plus qu'économiquement, la Catalogne est fortement liée à l'économie espagnole et européenne. Le paradoxe est donc que plus d'indépendance peut impliquer moins de pouvoir décisionnel, comme l'affirmait l'économiste Paul de Grauwe récemment.

Certains espèrent qu'une Catalogne indépendante pourrait rompre avec la logique du marché et de la concurrence. Cependant, cela demanderait un changement énorme dans les rapports de force actuels au sein de la Catalogne. La nouvelle république se trouverait alors isolée au milieu de pays hostiles. Aujourd'hui déjà, la droite espagnole évoque la mise sous tutelle de la Catalogne, avec possible intervention militaire.

Briser le pouvoir des multinationales dans une région de 7 millions de personnes signifierait entrer en conflit non seulement avec l'État espagnol, mais aussi la France, l'Allemagne et l'Union européenne. La crise grecque de 2015, quand les États européens ont étranglé le gouvernement d'Alexis Tsipras, a donné un avant-goût des pressions politiques qui s'exerceraient sur une telle expérience. Sans soutien d'un large mouvement populaire en Espagne, et même en Europe, une telle expérience semble tout bonnement intenable.

La crise catalane met à jour les limites de la démocratie actuelle. La corruption et l'austérité poussent la droite à favoriser le nationalisme. La social-démocratie suit. Le refus du dialogue est inacceptable. Face à l'autoritarisme de l'État espagnol et de l'Union européenne, il y a l'opportunité d'une large mobilisation. Loin des mauvaises instrumentalisations politiques, c'est par elle que passera l'avenir de l'Europe.

Source: Solidaire


Le rôle de l'establishment européen

L'opportunisme et les mauvais calculs politiques de deux dirigeants de droite ont donc fortement contribué à l'escalade actuelle. Le roi d'Espagne a encore jeté de l'huile sur le feu. Il n'a pas montré le moindre respect pour les demandes démocratiques des gens. Quant aux dirigeants européens, ils n'ont pas fait mieux : pendant que la Guardia Civil tabassait des participants catalans, ils se sont tus de Berlin à Paris. Emmanuel Macron s'est ensuite rangé inconditionnellement derrière Rajoy. Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne, a même parlé d'usage proportionné de la force. Pour le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, il s'agissait d'une affaire intérieure espagnole. Une considération qui semble ne pas valoir pour tous ces pays d'Afrique, d'Amérique latine ou d'Asie à qui l'Union européenne aime faire la leçon...

Le courant majoritaire de l'establishment européen défend le modèle des États-nations intégrées dans un super-État européen. Ce courant ne veut pas ouvrir la boîte de Pandore du séparatisme, car d'autres régions s'y engouffreraient. Ceci pourrait alors mener à des luttes internes centrifuges au sein de l'Europe. En même temps, il existe aussi un courant au sein de l'establishment européen qui défend une Europe des Régions sur base « ethnique » ou linguistique. Une telle Europe affaiblirait certains grands États actuels au profit de... l'Allemagne et de l'État européen.

Ce deuxième projet est par contre encore jugé trop déstabilisateur, ce qui fait que, pour l'instant, l'establishment soutient Rajoy. Ce soutien montre le type d'Europe qu'ils sont en train de construire. De la violence économique contre les Grecs à la violence politique contre les Catalans, l'élite européenne a un grand problème de légitimité, comme le synthétisait le président du PTB Peter Mertens lors d'un débat sur l'avenir de l'Europe. Si Charles Michel a été le seul chef de gouvernement à condamner la violence, il ne compte pas moins continuer à construire l'Union européenne avec ces personnages.

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