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Le monstre robotique

Sans une réelle solution pour englober l'ensemble des problématiques dont fait partie la robotisation des tâches courantes, il est légitime que se dégage une grande crainte de l'évolution technologique.

De nombreuses techniques, procédés et formes d'organisations qui apparaissent ne sont pas forcément tributaires des profits du capitalisme, mais seulement du profit (au singulier) sociétal. Elles sont rendues possibles par l'apparition constante de nouveaux outils. Les nouvelles possibilités offertes par l'informatique laissent libre court à des évolutions qui outrepassent les besoins du capitalisme.

L'offre, la demande et le besoin


Ce qui se passe le plus souvent est que des évolutions positives peuvent être bridées si elles desservent des intérêts immédiats et à court-terme, freinées par l'insuffisance de moyens, autant que par une forme moderne de cécité mentale média-guidée (qui consiste à faire des analyses tautologiques, dénonçant et causant à la fois l'insuccès de ces émergences). Ainsi en parlant de robotique ou d'intelligence artificielle, ce qui génère le plus de crainte est surtout de savoir que ces armes soient mises entre les mains d'industriels pour lesquels la vie humaine n'a aucune valeur.

Mais la population communique et les formes nouvelles d'organisation sociales, de communautés, de gestion (dont le boycott, qui ne consiste qu'à moduler la demande en fonction de considérations qui ne relèvent pas des produits eux-mêmes, mais de leur usage, leurs conséquences, ou d'une adhésion idéologique indésirable vendue avec le produit... ce que les états devraient faire), et dès lors ne manquent pas d'apparaître des solutions non-contradictoires avec le capitalisme, mais qui seraient certainement plus vivaces, utiles et efficaces sans lui. C'est le cas de la robotique.

Il existe de nombreux secteurs qui n'existeraient pas dans le cadre d'un système social basé sur la communauté des biens (la vente d'armes, le marché de la sécurité, les industries polluantes, l'agriculture intensive), tandis que d'autres sont plutôt dépendantes du degrés de perfection de l'organisation sociale, de sa rationalisation des richesses, telle que justement la robotique et l'informatique. Celles-là dépassent le cadre du système social et intéressent l'humanité au sens large.

Un exemple de requalification de l'existant par le système social


Par exemple, il y a Amazon, qui permet de publier des livres sans avoir à consacrer le loisir, les moyens, et le temps de passer par une maison d'édition. Les livres sont vendus moins chers que le coût d'impression du manuscrit qui permet de démarcher les éditeurs (7 euros au lieu de 25). Les blocages sont nombreux pour ne pas s'auto-publier : la qualité n'est pas garantie par des tiers, la réputation est mauvaise, ça demande un travail autre que créatif (administratif), on ne sait pas de quel bois est fait le papier, et on nourrit la main d'un géant du web dont la tendance naturelle va à la dictature.

Mais que se passerait-il dans le cadre d'une système social fondé sur la socialisation de la gestion des richesses ? Eh bien exactement le même logiciel existerait, permettant au public de publier gratuitement grâce à l'imprimerie nationale, et de vendre des exemplaires à l'unité, ce que permet l'impression numérique, qui a remplacé depuis longtemps l'impression offset pour laquelle était justifiée une politique de prix poussant à acheter mille exemplaires au minimum pour pouvoir s'en sortir. Cette politique a été conservée malgré le changement de technologie et il a suffit qu'Amazon voie les choses en face pour être le seul à permettre de publier gratuitement, immédiatement, et soi-même, sans l'interférence douteuse des éventuels censeurs. Sauf qu'en plus on aurait un contrôle sur des considérations plus fines, telles que l'écologie et la classification socialisée des ouvrages.

Elle fait partie de ces industries qui ne sont que peu tributaires du système social d'une époque, mais plutôt de la civilisation et du niveau technologique et culturel qu'elle a atteint.
Dans ce cas, ces industries ne seront pas détruites par une révolution systémique, mais seulement requalifiées, en tant qu'industries publiques, contribuant au bien commun.
Et c'est pourquoi on peut toujours réévaluer l'usage fait de ces industries à la lumière du système social en cours. Il en sera de même pour la robotique.

Les industries profitables et non profitables à la fois


Le social

De nombreux secteurs sont conservés à l'état embryonnaire par un environnement qui leur est défavorable. Il en va ainsi pour environ, en fait, 50% de l'activité humaine, allant des biens numériques à la science, de la santé à l'éducation, des transports à l'urbanisme. Leur qualité pourrait être grandement supérieure, et elles pourraient (devraient) être en quantité suffisante, en abondance. Ces "industries sociales" n'ont pas l'apanage de générer des profits mais leur absence constituerait une perte insurmontable. Ceci permet d'illustrer les nombreuses capacités et usages de la robotique qui se sont pas encore apparus, mais dont on peut supposer la pertinence, si on pense "bien social". On imagine bien des robots-secouristes. De la même manière que pour la santé ou l'éducation, on aura l'obligation de s'assurer que leur qualité soit maximale en toute circonstance.

L'humain

La crainte principale qui se dégage de l'abondance robotique est que l'humain soit rendu inutile. Mais voyons en face, il l'est déjà dans l'esprit du capitalisme. Ce n'est qu'une batterie qu'on jette quand elle est vide, une marchandise, un esclave. La seule chose qui change est la forme que prend cette façon qu'a le système de considérer l'humain, dans la société. Jusqu'à un certain point les gens pouvaient s'en sortir, mais après l'avènement de l'informatique, le tri des survivants et des malchanceux est beaucoup plus sélectif. La proportion des gens qui sortent du cadre d'action du système de l'argent est de plus en plus grande. Ils appellent cela "basculer dans la pauvreté" mais en fait ça veut juste dire que le système social est devenu inopérant pour ceux-là.

L'énergie

Si on inventait (ou rendait publique) une source d'énergie illimitée et gratuite, toute l'industrie s'effondrerait, il n'y aurait même plus de paquebots pour transporter la drogue, qui est l'un des plus gros marchés mondial avec celui des armes. Les gens seraient rendus autonomes, et les communautés, autodéterminées. C'est à dire qu'arriverait la pire chose qui puisse arriver au capitalisme, que se brisent les liens de dépendance qui assurent la subsistance de l'industrie. Il faut bien voir comme la mise en dépendance est opposée à l'autodétermination, et comment cela se voit à grande échelle, quand tous les pays du monde ont une capitale occidentale avec des McDonalds. Un vrai sociocide à l'échelle planétaire. Tout cela, par voie d'une chaîne de cause-conséquences, serait mit en branle par l'avènement d'une source d'énergie propre et gratuite. Mais pourtant, comme la robotique, son avènement n'est qu'une question de temps. alors que fera-t-on quand ça arrivera ? N'est-ce pas criminel de retarder son avènement ?

La robotique

C'est dans ce registre que s'inscrit la robotique. Elle est une émanation indispensable et inévitable de l'humanité, on peut la considérer comme une création de "la nature" (puisque la nature, c'est nous, pour le peu qu'on en accepte la responsabilité, et qu'on assimile les lois de la nature). Ses effets, et son émergence, dépendent seulement du système social.

L'homme et la machine


Si bien qu'on en arrive au moment où il va falloir décider de choisir entre le capitalisme ou l'évolution technologique. C'est à ce moment-là que le capitalisme sera rendu obsolète. En attendant, toutes ses alarmes sont dans le rouge, les sirènes sonnent, et on entend sans cesse, partout, se relayer les appels à la frayeur, que les gens devraient avoir vis-à-vis de l'informatique (mais jamais ceux qui osent dire du bien de l'ennemi du capitalisme).

Oui c'est certain, logique et désirable, l'humain finira par se défaire des taches ingrates et répétitives, qui sclérose la richesse de ses compétences, qui l'aliènent, et le privent de sa liberté d'évoluer. Des robots pourront cueillir, récolter, transporter et transformer la nourriture sans intervention humaine, et même s'occuper de la justesse de la répartition des calories pour s'assurer que tout le monde soit nourri, sans ne permettre aucune famine. Tout cela va nécessiter des réglages et des lois algorithmiques, mais on y viendra nécessairement.

La peur du robot-ménager


Non, votre robot domestique qui veille sur votre santé, répond à vos questions, s'occupe de vos tâches administratives, et va chercher vos courses (...) ne va pas vous attaquer pendant la nuit, ou vous dérober tout votre argent pour aller s'éclater au robot-casino. Et non, l'intelligence artificielle, dont pour l'instant je n'ai vu que des bribes de réussites, ne va pas éradiquer l'humain inutile au capitalisme, du moins tant qu'on ne le lui demandera pas explicitement, ou que cela ne lui sera pas imposé par voie de conséquence logique, due à un système social inepte. Il y aura toujours un responsable humain aux actes robotiques, et il y aura toujours un interrupteur, des backdoors, et des erreurs lamentables à corriger au plus vite. Et il y aura toujours la liberté de faire "sans".

La peur irrationnelle procède seulement de la certitude que le capitalisme est immobile, stable, définitif, irréformable, incontrôlable. Selon lui, les humains inutiles iront au chômage, la sécurité sociale va devenir insuffisante, et la population sera réduite, ce qui arrange ses affaires ; l'état va perdre sa légitimité, et le monde va sombrer dans le chaos. Cela, de toutes manières, arrivera, avec ou sans informatique, puisque cela arrive à chaque fois qu'on globalise un principe qui en réalité n'est qu'un particularisme. Le seul principe bon à globaliser, c'est celui de la communauté des biens.

Et pour pallier à cet inéluctable effondrement, dont la peur du robot n'est qu'un e chaussette enfilée pour en faire un personnage méchant, ce n'est pas l'informatique qu'il faut détruire, pas plus qu'il ne faut renier l'évolution. Il convient plutôt de veiller au sens donné à ces innovations constantes et nécessaires, par le système social consenti.

En attendant que les transactions ainsi que leur "valeur" soient décidés informatiquement pour garantir une gestion globale rationalisée des richesses, et pendant que les liens de dépendance au système mortifère de la loi du plus fort sont encore très tendus, la seule solution consistera à diviser la travail restant par le nombre d'actifs disponibles (avec une petite marge de sécurité).
Quel que soit le système social accepté et volontairement subi, il est inévitable que les humains travailleront moins et auront plus de temps à consacrer au service de l'intelligence sociale. Cela aussi il faut le prévoir, mais aussi le vouloir. Que l'humain se consacre aux choses qui relèvent du génie humain, qu'il contribue à l'intelligence sociale, sera largement plus bénéfique pour l'humanité.

Même si l'intelligente mesure qui consisterait à faire durer la semaine de travail trente ou vingt heures était prise, elle ne serait que temporaire et aboutirait à la même nécessité de réformer le système social, de sorte qu'il soit mis au service de l'humain, et de toutes ses évolutions potentielles, et non son bourreau qui lui impose des choix aussi douloureux que dénués de sens.

La Société-Réseau : Essai sur la valeur d'usage par les transactions sociales