18/06/2006 3 min #1336

Enigme de la résistance

Roman policier, d’Imre Kertész (prix Nobel 2002), est un texte terrifiant. Cette terreur, il la suscite avec une économie de moyens qui en renforce l’efficacité. Récit court, sec, froid, où presque rien n’est montré directement, mais dont l’idée même d’humanité sort ébranlée. Récit dans lequel chaque détail concret est porté à ce point d’incandescence où se diffusent les vérités générales. Kertész se livre à l’étude de ce qu’on pourrait appeler un cas d’école dans l’ordre de la tyrannie.

Où sommes-nous ? Dans un pays, sans doute sud-américain, qui vient de se débarrasser d’une dictature, semblable à toutes les dictatures. Qui parle ? Un tortionnaire emprisonné, qui se remémore son travail, identique à celui de tous les tortionnaires de toutes les dictatures modernes. Il se le remémore en petit fonctionnaire, avec ses petits tracas, ses problèmes avec ses collègues, et même des troubles de conscience, lesquels ne nuisent pas trop à l’exercice de sa profession. On songe à Rome, ville ouverte, de Roberto Rossellini, à La mort est mon métier, de Robert Merle, à Nostromo, de Joseph Conrad, à Primo Levi, aux réflexions d’Hannah Arendt sur Eichmann. C’est bien, en effet, de la profonde banalité du mal qu’il est question ici, mais cette banalité, et c’est ce qui fait la puissance de ce petit texte, n’en réduit pas la portée, ne l’excuse pas, ne le rend pas ordinaire, au contraire : la banalité du mal est une énigme, un silence qui se creuse au cœur de l’être, et au fond duquel certaines valeurs paraissent impuissantes à résonner. Le silence de la conscience : voilà ce que le récit de Kertész laisse entendre, en nous faisant écouter la confession d’un tortionnaire. Ce silence peut ressembler à la bêtise, à la perversion, à l’indifférence ; il demeure mystérieux et angoissant.

Roman policier justifie son titre ironique en racontant le traitement d’une affaire bien particulière. Le fils d’un grand patron, a priori intouchable, paraît n’être qu’un jeune dandy à voiture de sport et bonnes fortunes. Il a tout ce qu’il faut pour jouir tranquillement de l’existence. En fait, il cherche à rejoindre des réseaux de résistance, contre l’opinion de sa fiancée, contre celle de son père. Il est évidemment repéré et suivi de près par la police. A partir de cette situation initiale, le récit avance – c’est toute l’habileté de Kertész – à la fois comme la déduction inéluctable, mathématique, des prémisses de départ et comme un récit à surprises. Surprises équivoques, on reste incertain sur le sens exact des manipulations que l’on découvre, mais cela ne change rien quant à l’issue. Le brouhaha et l’agitation humaines ne peuvent rien contre le silence obstiné du mal.

Surtout, cette équivoque atteint aussi les victimes. L’essence même de la tyrannie est de ne laisser personne indemne, de rapprocher martyrs et bourreaux. Sans bien sûr suggérer l’égalité de valeur des choix, ce serait trop facile, la fin du texte laisse entendre, dans le cœur des victimes, un autre silence. Silence qui laisse libre cours à toutes les questions : pourquoi choisit-on de résister ? Celui qui effectue ce choix se montre-t-il un sujet authentique, ou l’objet de manipulations qui le dépassent ? Faut-il sauver sa vie ou choisir un héroïsme appelé de toutes façons à se détruire dans l’aveu ? Rien n’est laissé intact. Les résistants finissent par haïr tout ce qui donne un sens à leur choix. Que reste-t-il alors ? Refuser tout ce qui rend cela possible.

Pierre Jourde.

monde-diplomatique.fr

 commentaire