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La barbarie commence seulement

C'est sous le titre La Barbarie commence seulement que j'ai publié en 1948 mon premier essai. J'avais vingt-six ans, mais la rédaction hâtive de cet ouvrage remontait à 1946. Qu'est-il arrivé soixante-dix ans plus tard de mon pessimisme juvénile? Il est devenu évident, hélas, que, depuis les temps les plus reculés, c'est en caractères indélébiles que le sang grave au jour le jour le destin du monde.

Mais l'image n'avait pas encore conquis l'ubiquité et l'instantanéité. Jamais on n'avait pas vu un Ministre des affaires étrangères et ancien Général, brandir à la face du monde une fiole magique, dont le contenu était censé anéantir le globe terrestre. On n'avait pas encore vu un chef de la diplomatie de la plus puissante démocratie de la planète se féliciter de l'extermination, par une famine délibérément provoquée, d'un demi-million d'enfants irakiens. On n'avait pas encore vu un premier Ministre anglais, avocat de profession, entraîner sa patrie à se ruer sur l'Irak et sur la Libye, au nom des idéaux d'une démocratie universelle.

On n'avait pas encore vu le Président de l'Etat dominant, devenu un empire militaire, menacer officiellement un autre Etat - la Corée du Nord - d'une dévastation complète et de l'extermination de vingt-cinq millions d'habitants, prôner une guerre contre la Perse, instaurer une asphyxie totale du Venezuela et de Cuba, travailler tantôt secrètement, tantôt officiellement à un changement de régime en Syrie, en Russie et dans tous les Etats qui ne se soumettent pas à ses volontés et menacer de sanctions économiques la moitié de la planète.

Et maintenant, on s'étonne que la Corée du Nord, une vieille civilisation de plus de trois millénaires, constamment menacée par une démocratie de sauvages née il y a moins de trois siècles, redécouvre l'évidence que la bombe atomique permet à de petits Etats de tenir à distance des grandes puissances belliqueuses et jette à bas toute la mythologie classique de la dissuasion fondée sur "l'équilibre de la terreur" entre des Titans.

Qu'en est-il aujourd'hui d'une encre qui se révèle plus écarlate que jamais? Le désarroi règne désormais parmi nos humanistes chevronnés, nos anthropologues patentés, notre classe dirigeante affolée. Comment persévérer à diriger un monde qui se révèle plus divisé que jamais entre les puissantes musculatures et les minuscules ossatures? Comment retrouver l'humilité d'une raison qui va son chemin avec la rigueur du cogito cartésien et qui ferait à nouveau des audaces de la pensée logique le vrai maître de l'histoire et de la politique?

M. Vladimir Poutine lui-même se voit contraint de feindre qu'il refuse fermement de jamais accorder le statut d'Etat nucléaire à la Corée du Nord, sinon il se verrait mis tacitement au ban du Comité des cinq membres du Conseil de sécurité de l'Onu, qui seuls disposent du droit de veto; mais dans le même temps, il se déclare persuadé que la Corée du Nord mangera de l'herbe plutôt que de se retrouver livrée aux exactions de la prétendue civilisation du Général Colin Powell, de Mme Madeleine Albright, de Tony Blair et des présidents Bush, Obama et Trump.

Déjà la France, la Russie et la Chine affichent leur accord sur ces fondements, déjà Emmanuel Macron s'est vu contraint d'accepter l'invitation de se rendre à Moscou à la barbe de Washington, déjà le courage solitaire de la pensée logique n'est autre que celui de la Corée du Nord, qui rappelle simplement de quel côté se trouve la barbarie moderne, celle des fétiches et des grigris de Washington. Le 20 septembre 2017, M. Macron n'a-t-il pas prononcé un discours énergique d'apparence et dans lequel il semblait dire crûment ses quatre vérités à l'empire américain. Mais pour l'instant aucun gouvernement français n'ose expliquer à la nation le sens et la portée des clauses du traité de Lisbonne. Un tel Etat échouera nécessairement à convaincre ses citoyens de la légitimité des Etats-Unis quand ils exigent de leurs vassaux une domestication perpétuelle.

C'est pourquoi vingt-heures après son discours officiel à la tribune de l'ONU, le monde entier a vu le même Emmanuel Macron se pelotonner à nouveau piteusement au sein du troupeau des vassaux de l'empire et attaquer bille en tête les Etats que l'empire qualifie "d'ennemis de la démocratie": la Corée du Nord, l'Iran, le Venezuela et la Syrie.

Remontons plus haut afin de mieux comprendre le véritable enjeu du conflit entre le vénal et le sacré. Pour cela, souvenons-nous du mythe du suaire de Turin que certains cardinaux eux-mêmes croyaient authentique. Et maintenant, imaginons qu'une Eglise romaine, forte d'une assurance de ce genre, déciderait de mettre cette relique aux enchères afin d'en retirer la somme la plus vertigineuse possible.

Un évènement de même nature s'est produit avec le cambriolage de certains consulats et de propriétés diplomatiques de la Fédération de Russie aux Etats-Unis. Sous le couvert d'une opération politique, cette capitale des barbares de notre temps prétend maintenant réaliser une juteuse affaire immobilière: elle demande à la Russie de lui vendre à bas prix les biens sur lesquels elle a fait main basse. Le conflit entre le prétexte idéologique proclamé et la réalité vénale sous-jacente crève les yeux.

Une nation qui se veut au-dessus du droit international prétend aujourd'hui "sanctionner" tous les pays de la planète qui oseraient maintenir leurs liens commerciaux avec une Corée pestiférée, tout en se livrant au grotesque de demander aux deux principaux "sanctionnés" - la Chine et la Russie - de l'aider à affamer la nation rebelle. Sans parler des "sanctions" infligées au nom des "principes démocratiques" et qui se révèlent une forme maffieuse d'extorsion de fonds.

Telle est la fresque de l'histoire des sorciers et des sauvages qui s'étale aux yeux de Pyongyang. Quel panorama pour cette nation de voir se dérouler sous ses yeux le tapis rouge de la honte que devrait éprouver la civilisation occidentale dans laquelle Mme Madeleine Albright détient la palme d'or du cynisme et de la cruauté. Dans son essai intitulé Dieu, l'Amérique et le monde (2008) cette ancienne secrétaire d'Etat de l'empire américain avait obtenu de M. Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères de la France, une Introduction à la traduction française de cet essai monstrueux.

M. Védrine avait émis quelques réserves concernant la théologie globale des Etats-Unis, mais il s'était bien gardé d'évoquer, même en passant, le titanesque holocauste du demi-million d'enfants qui a fait définitivement de l'empire américain le Moloch de l'alliance de la barbarie avec la folie et de la stupidité avec la démence, comme le prouve la récente menace d'un Donald Trump déchaîné, d'exterminer vingt-cinq millions de Coréens, lors de son discours du 19 septembre 2017 à la tribune de l'Assemblée générale de l'ONU.

Voilà le spectacle de la simonie démocratique internationale que Pyongyang a sous les yeux et qu'il ne quitte pas un instant du regard. Lisons l'ouvrage de René Pommier intitulé Roland Barthes, grotesque de notre temps, grotesque de tous les temps (éd. Kimé 2017) qui vient de paraître. Il met en scène l'ouragan et le calme plat alternés de la raison qui rend existentiels les embarras de la raison en situation.

Nous sommes à un tournant crucial de la conscience d'elle-même d'une humanité appelée à devenir un peu plus pensante et qui, depuis vingt-cinq siècles, se pose la question: "Qui suis-je?", tellement elle découvre que le sommet de la sagesse à conquérir serait une science de l'immensité de son ignorance d'elle-même. L'oracle de Delphes nous répète qu'il existe une différence immense entre la connaissance de notre ignorance à l'école tantôt de Socrate, tantôt de Descartes - car il n'est pas difficile de savoir si un arbre est planté à tel endroit ou non - mais c'est une tout autre affaire de savoir à partir de quel observatoire l'humanité parvient à se regarder elle-même de loin.

La Russie, la Chine et la France de demain conquerront-elles un regard de l'extérieur sur une espèce contrainte de se livrer à une mutation cérébrale inouïe - une mutation qui cherche désespérément son ancrage dans la postérité d'un oracle de Delphes prononcé il y a deux millénaires et demi?

Le 29 septembre 2017

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr