Xi - Un village Potemkine de la diplomatie mondiale, Annapolis

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L'Espagne a perdu ses colonies au XIXe siècle, la France, l'Angleterre, l'Italie et l'Allemagne au XXème , mais en 1948, une colonie nouvelle a été fondée au Moyen Orient . Elle se distinguait de toutes les autres en ce qu'elle attribuait une parcelle de son ancien territoire à un peuple qui l'avait entièrement perdu deux mille ans auparavant. Naturellement, ce peuple a aussitôt tenté de recouvrer toute l'étendue de la patrie de lointains ancêtres aux dépens de ses occupants.

Depuis lors, ce conflit des légitimités est devenu le cœur politique de la planète. Quel est le fondement de l'identité des nations, leur langue, leur religion, leur passé, leurs armes, leurs conquêtes guerrières ? A l'heure où la médecine est devenue capable d'identifier l'individu, l'affinement de la connaissance anthropologique des peuples et des nations a commencé. Un approfondissement extraordinaire de la connaissance de notre espèce résultera du tragique échec d'Israël.

Votre génération fondera un institut international de simianthropologie afin de féconder l'humanisme du XXI ème siècle à l'école de cette catastrophe. Pour l'instant, il s'agit déjà d'un laboratoire à ciel ouvert de la science historique et de la politologie de demain.

1 - Apprenez, jeunes gens...

Il vous sera précieux, le temps qui s'écoulera avant que le face à face tragique de deux Etats ennemis de naissance et condamnés à s'entre détruire vous éclaire sur les apories qui rendront sanglante leur brève cohabitation forcée ; mais votre attente de cette tragédie vous aidera à vous promener dans les coulisses de la conférence convulsionnaire d'Annapolis et à observer de près le cheptel des peuples européens pieusement placés sous le joug des valets de l'OTAN. Car l'expansion militaire continue de l'empire américain sous le heaume et la cotte de maille de l'auto-vassalisation volontaire de l'ex-civilisation de la pensée a conduit la Russie à dénoncer le traité de limitation des armements qu'une Europe complice de Washington n'avait jamais signé et dont le bouclier anti-missiles que l'Amérique menaçait d'installer en Pologne et en Tchéquie avait figuré un nouveau pédoncule.

Vous savez tous que le nouveau Président de la République avait tenté un instant de faire cavalier seul au Darfour, au Liban et en Syrie ; vous savez tous qu'il avait même espéré réunir à Paris une conférence qui règlerait le conflit israélo-palestinien ; vous savez tous que la désignation d'un certain Anthony Blair à la tête d'une négociation utopique par nature avait été imposée d'autorité par la Maison Blanche à l'Europe ; vous savez tous qu'après l'invasion de l'Iraq à laquelle la France s'était opposée, le Nouveau Monde avait repris sur tous les fronts la guerre contre notre nation, afin de la châtier pour l'évasion du général de Gaulle de l'OTAN en 1966. Vous vous demandez maintenant s'il fallait paraître faire amende honorable et, si possible, aux moindres frais avant de reprendre notre offensive sur la scène internationale; vous vous demandez maintenant s'il fallait se faire inviter au forceps dans le ranch du Président Bush père ; vous vous demandez maintenant s'il fallait prononcer un discours pathétique d'allégeance feinte ou amoureuse à l'empire américain devant l'autorité conciliaire de la démocratie mondiale que figuraient le Sénat et la Chambre des Représentants spécialement réunis pour la circonstance .L'histoire a tranché sur l'heure, puisqu'aux yeux de la terre entière une humiliation sans précédent en est aussitôt résultée pour la France.

Apprenez, jeunes gens, que la conférence d'Annapolis a été organisée souverainement par les seuls Etats-Unis d'Amérique et que l'Europe des Molière, des Goethe, des Dante et des Shakespeare y a été invitée en troupeau ; apprenez, jeunes gens, que la France s'y est trouvée confondue au pêle-mêle confus des serviteurs dociles de l'OTAN ; apprenez, jeunes gens, que votre pays n'a été autorisé que du bout des lèvres à organiser à Paris, le 17 décembre prochain, une rencontre fugitive entre Ehoud Olmert et Mahmoud Abbas et que la Russie prendra en janvier la relève de ces rendez-vous étroitement surveillés par l'étranger ; apprenez, jeunes gens, que le jour même de la signature de l'accord illusoire du village Potemkine d'Annapolis, M. Olmert ne s'est pas gêné pour envoyer le Président Bush dans les cordes, puisque dès son retour en Israël, il a souligné, en souriant aux anges, qu'il ne se sentait nullement lié par le calendrier qu'il venait de signer et qui était censé ouvrir une sortie de secours à l'infirme de la Maison Blanche ; apprenez, jeunes gens, que l' entente secrète entre les Etats-Unis et Israël repose sur leur volonté commune d'interdire à l'Iran de jamais jouer le rôle éminent que lui vaut sur la carte sa position de relais pétrolier naturel entre Ankara et les républiques d'Asie centrale ; apprenez, jeunes gens, que l'hégémonie d'Israël au Moyen Orient doit se trouver sanctuarisée coûte que coûte ; apprenez, jeunes gens, qu'il faut, pour cela, tenter d'attiser dans tout le monde arabe un conflit théologique vieux de plus d'un millénaire entre les sunnites et les chiites ; apprenez, jeunes gens, que le tête-à- tête prévu entre Israël et la Palestine ne pourra soulever aucun problème de droit international ; apprenez, jeunes gens, qu'il sera interdit de jamais prononcer le mot " occupation " à la table de la conférence ; apprenez, jeunes gens, que ces négociations fantomatiques seront encadrées par une " structure " dirigée par les seuls Etats-Unis et que l'Europe - donc la France - sera exclue de la table de la conférence, apprenez, jeunes gens, que les Etats-Unis eux-mêmes feront semblant de quitter, eux aussi, le théâtre des négociations afin de laisser face à face les deux interlocuteurs dont l'un gardera dans ses geôles onze mille sept cents otages capturés sur le territoire de l'autre ; apprenez, jeunes gens, que le Laval de l'endroit se vante d'avoir obtenu sur le papier une nombre déterminé de kilomètres carrés disséminés et reliés entre eux par des routes contrôlées par Israël ; apprenez, jeunes gens, que parallèlement à cette stratégie, il faudra reprocher à grands cris à la Russie de préférer les retrouvailles de la nation avec ses ressources naturelles pillées par un gang financier étranger et la reconquête de son rang de grande puissance à l'agitation journalistique d'un ex-champion du monde d'échecs aussi étranger à la géopolitique, à la science des Etats et à une connaissance raisonnée de l'histoire du monde que les cohortes talentueuses des passionnés du noble jeu, dont le génie de manier des pièces symboliques sur un échiquier inerte les porte ensuite à traiter des affaires humaines à l'école des combinaisons muettes d'une stratégie de l'abstrait.

2 - Un coup d'Etat patriotique des services secrets américains contre le Président des Etats-Unis

Par bonheur, les événements se sont précipités. Tous les services secrets américains - les Etats-Unis en comptent seize - se sont concertés sous la conduite discrète de la chambre des représentants afin de réfuter à la face du monde le bellicisme anti iranien du locataire de la Maison Blanche, qui arguait de la menace d'une bombe thermonucléaire en cours de fabrication en Perse, afin de répéter le scénario de l'imposture apocalyptique qui lui aurait réussi en Irak si le sort des armes n'était venu ridiculiser sa stratégie de l'épouvante planétaire. Certes, ces circonstances ont illustré jusqu'au pathétique la vassalisation politique d'une Europe militairement occupée depuis soixante ans, puisque celle-ci a aussitôt déclaré qu'elle ne tiendrait aucun compte de la rebellion des services secrets américains. Mais le pire, c'est que la France va-t-en guerre a été tournée en dérision sur la scène internationale. Les journaux américains eux-mêmes ont publié une caricature cruelle de G. W. Bush tenant en laisse un dogue chargé d'aboyer contre l'Iran et dont la tête était celle du Président de la République française.

La presse mondiale se rit d'une France tout subitement rabaissée au rang de porte-croix adjoint du salut du monde. Cette papauté stipendiée fait du peuple de 1789 le porte-voix du messie de la pseudo démocratie mondiale. La France placée sur le chemin de Damas par le dieu de l'Amérique s'est discréditée dans tout le monde arabe; et le capital de courage, de perspicacité et de dignité politique accumulé depuis le Général de Gaulle s'est trouvé dispersé aux quatre vents avec les cendres de la mémoire française de l'histoire. Mais souvenez-vous de ce que l'homme politique véritable est un prophète ; souvenez-vous de ce qu'il donne rendez-vous à la logique du monde, souvenez-vous de ce qu'il connaît d'avance les verdicts de la fatalité .

Vous saurez que la question de fond se situe au-delà de la gigantesque imposture qui fait porter le débat sur la date à laquelle l'Iran disposera de l'arme thermonucléaire . Vous saurez que huit Etats armés de l'apocalypse se neutralisent nécessairement ; vous saurez que l'arme thermonucléaire est seulement théologique et qu'il est fantasmagorique de traiter de dément le seul Etat de la région qui menace les intérêts conjoints des Etats-Unis et d'Israël. Apprenez donc, jeunes gens, que toute la politique commune des Etats-Unis et d'Israël à Annapolis vise à perpétuer l'interdiction adressée en sourdine à l'intelligence politique mondiale de jamais conduire l'humanité rationnelle à la connaissance anthropologique de la nature non militaire et strictement de prestige politique, donc d'influence diplomatique bien comprise et sagement calculée de la bombe thermonucléaire ; apprenez, jeunes gens, que si ce seul verrou d'une scolastique des idéalités de la démocratie venait à sauter, c'en serait fait de l'obscurantisme propre au Moyen-Age au sein duquel vous devrez retrouver le souffle de la pensée rationnelle.

Mais tout cela est de nature à vous permettre d'approfondir votre réflexion politique et à hâter votre apprentissage de la simianthropologie , afin que, parvenue à l'âge adulte , votre génération se trouve prête à prendre la relève qui permettra à une Europe renacentiste de triompher des démocraties tombées dans une logomachie politique.

3 - L'humanisme de demain

Sachez que l'univers démocratique est né du naufrage cérébral du christianisme, ce qui a conduit le siècle des Lumières à fonder la politique sur des valeurs morales réputées innées et universelles. Celles-ci allaient armer pour vingt décennies l'angélisme d'une idéocratie mondiale armée d'une bible des idéalités dont le sceptre était censé jouir d'une crédibilité séraphique, puisqu'elles se fondaient sur la défense et illustration des droits réputés naturels et éternels de tous les humains. Il se trouve seulement que l'histoire enseigne à quel point l'égalité des peuples varie au gré de leur puissance et comment la justice exprime toujours le droit du plus fort.

De même que la monarchie de droit divin s'est effondrée en Europe au spectacle de la ruine d'une politique du ciel livrée aux guerres les plus sanglantes entre des trônes inégaux en hommes et en ressources, de même, les bulle papales de l'abstrait dont une démocratie réputée planétaire brandit la dogmatique sont en cours d'implosion catéchétique au spectacle des guerres de conquête auxquelles se livre un empire du Beau, du Bien et du Juste. Il est devenu aussi ardu de brandir sur les cinq continents l'orthodoxie des enfants de chœur de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité à l'école d'une traque pieuse de l'or noir qu'il était devenu ardu d'évangéliser la terre à l'écoute des sacristains de l'inquisition, de l'obscurantisme anticopernicien et des verdicts stupéfactoires de la Trinité.

Puisque la nouvelle raison politique dont les lecteurs d'Alice au pays des merveilles ont appris les recettes était née de la démythification manquée de l'alliance du trône et de l'autel, il vous faudra vous résoudre à fonder une éthique mieux argumentée de l'histoire que celle dont les contes d'Andersen nourrissent la sacralité. Pour cela, vous vous résignerez à prendre conscience du désert intellectuel sur lequel le mythe démocratique vous a contraints à dresser vos tentes, parce qu'on s'élève à conquérir un regard sur ses propres cendres. Voyez comme vos théologiens asthéniques en sont réduits à vous raconter la triste histoire de l'esprit humain ; voyez comment les verdicts des dogmes élaborés par un long cortège de conciles avaient façonné et durci l'encéphale de l'humanité, tandis que la Renaissance a privé les historiens laïcs de toute connaissance en profondeur des évadés de la zoologie. Que savez-vous des enjeux psychologiques, politiques et historiques qu'illustraient les rêves sacrés ? Entre une foi privée de toute armature intellectuelle et un "Connais-toi" desséché et superficiel, comment comprendriez-vous le monde des anges et des séraphins de la démocratie dont une politique logomachique nourrissait les cerveaux de vos pères ? Qu'est-ce qu'une philosophie des vapeurs et des nuées de la Liberté? Pourquoi le cerveau simiohumain sécrète-t-il des vocables squelettiques et trompeurs ?

La lucidité nouvelle qui vous attend, vous ne la conquerrez que si votre audace vous conduit à une révolution cérébrale d'une plus grande ampleur et d'une plus haute inspiration que celle dont les deux précédentes ont semé le grain et longtemps récolté les moissons - la révolution d'observer de l'extérieur l'encéphale du simianthrope et d'apprendre à le peser sur les plateaux d'une balance entièrement inconnue de vos ancêtres .

4 - Les faux embrassements

Non seulement les mois qui viennent vont faire progresser l'anthropologie politique du XXIe siècle à pas de géants, tellement elle se trouvera secourue par la méthode expérimentale sans laquelle il n'est pas de démonstration scientifique en route sur le chemin de la vérité, mais le déroulement des événements vous permettra de chausser les bottes de sept lieues de la discipline nouvelle que sera la politologie de demain ; car, pour l'instant, la sorte de science de la politique officiellement enseignée dans les écoles fatiguées de la République n'est qu'une théologie du Moyen-Age mise à l'envers.

Qu'est-ce à dire ? Une théologie peut-elle se trouver mise cul par-dessus tête ? Observez cependant comment les axiomes sacrés qui pilotaient autrefois la connaissance qualifiée de " révélée " de l'histoire se trouvent remplacés par les postulats et les preuves fournis par l'autorité asthénique d'une semi raison éperonnée par des idéalités poussives. Alors que la pensée du simianthrope d'autrefois passait pour fouettée par celle d'une divinité, celle d'aujourd'hui obéit aux verdicts et au pilotage d'une légalité tenue pour tapie dans la matière, donc la tête en bas, ce qui est aussi mythologique par définition qu'une théologie du seul fait que la notion de " loi de la nature " est nécessairement un signifiant simiohumain et ne saurait donc se trouver projetée dans le cosmos à la manière d'un petit dieu chargé de rendre parlants les atomes.

Mais vous observerez que, dans les deux codes d'interprétation du monde, le savoir qualifié d'"objectif", donc réputé avoir gravé des signifiants simiohumains dans le cosmos, se trouve amputé d'avance de la moitié de l'objet à étudier , à savoir le cerveau d'une humanité scindée de naissance entre le réel et ses songes. Le Moyen-Age observait la créature avec les yeux d'un cocher mythique de l'univers, la modernité la regarde avec les yeux d'une science du psychisme aussi incapable qu'une théologie d'intégrer dans sa problématique les paramètres subjectifs qui pilotent le globe oculaire des idoles, que celle-ci soit installée dans le ciel ou cachée dans les constitutions idéocratiques des démocraties fondées sur le concept rédempteur de Liberté. Mais comment une politologie serait-elle scientifique si la rétine simiohumaine n'enregistre pas l'image des démiurges cérébraux censés gouverner le destin et l'encéphale du simianthrope sur cette terre ? Car enfin, si la République vous demande de cultiver votre foi en la liberté , de placer votre espérance dans l'égalité et d'appeler fraternité votre charité, vous n'aurez pas changé de vertus cardinales ; et vous demanderez laquelle de ces invocations est la plus surréelle, l'ecclésiale ou celle de 1789.

Ce ne sera donc pas seulement la radiographie du spéculaire théologique ou le scannage de l'angélisme qui gouverne la trinité verbale des démocraties que la politologie moderne devra introduire dans son logiciel, mais la connaissance de la psychophysiologie qui gouverne l'imagination parareligieuse des nations les plus gigantesques et les plus peuplées. C'est pourquoi Israël aura bien pu se déclarer un Etat laïc, son premier souci politique n'en fut pas moins de réapprendre et de moderniser le véhicule verbal de son identité surréelle, la langue de la bible.

Les mois qui viennent vous fourniront les documents simiohumains les plus viscéraux que puisse produire une politologie enfin digne du débarquement de Darwin et de Freud dans leur postérité anthropologique, donc dans la fécondation de leur héritage tant philosophique que scientifique et historique. Ne vous laissez pas arrêter par l'échec inévitable et prolongé des négociations édéniques qui seront réputées conduire en quelques mois Washington et Jérusalem à la nativité solennelle et à la reconnaissance internationale instantanée d'un Etat palestinien au berceau; car le gouvernement actuel d'Israël ne dispose même pas de l'appui politique intérieur qui lui donnerait une majorité solide à la Knesset, de sorte que le programme d'Annapolis n'est jamais que l'expression tragique du parachutage du jardin d'innocence de la diplomatie mondiale au Moyen Orient . Or, ce jardin d'innocence, comment le radiographieriez-vous si votre humanisme, qu'il soit théologique ou laïc, ne vous en fournit pas les instruments ?

5 - Les langues et l'identité des peuples

Mais surtout, dites-vous bien que les vraies lumières de l'anthropologie critique s'allumeront au cœur de l'Eden souffreteux des Etats verbifiques précisément le jour où un avorton d'Etat palestinien aura été accouché au forceps du langage des idéalités de la démocratie. Car les têtes pensantes d'Israël savent depuis soixante ans non seulement que l'émergence d'un Etat palestinien qui ne se trouverait pas vaporisé d'avance dans le séraphisme de son pur concept signerait l'arrêt de mort du pragmatisme sioniste, mais que si cette catastrophe frappait le verbe révélé des démocraties, elle ferait sonner le tocsin d'une prise de conscience internationale de l'illégitimité de l'existence corporelle d'un Etat juif précipité du haut du ciel des idéalités platoniques de la démocratie. Car le sol est un matériau rebelle au parachutage d'un Etat abstrait. C'est pourquoi cette pentecôte politique s'est produite en violation ouverte du droit international.

Le gouvernement israélien le sait bien, puisqu'il tient en tout premier lieu à exclure le retour des réfugiés d'une autre ethnie, c'est-à-dire à réaffirmer les fondements non seulement théologiques, mais psychophysiologiques de l'identité du peuple juif, ce qui l'autorisera à expulser manu militari de son territoire le million de disciples en chair et en os d'un autre ciel et qui se sont entêtés à cultiver la terre de leurs ancêtres. C'est que le code génétique que véhicule une théologie, donc la surréalité d'un peuple est le plus biologique qui soit : il exprime sa conscience de ce que son esprit s'enracine dans ses viscères et de ce qu'il organise le monde à l'école de son cerveau biphasé. Face à l'Islam, Israël a installé en Cisjordanie une masse compacte de cinq cent cinquante mille colons armés jusqu'aux dents . Un million de berceaux les défient déjà . Les uns et les autres ont rendez-vous avec les langues qui auront façonné leurs têtes .

Israël sait d'instinct que la langue et la voix de sa divinité sont les vases d'élection des chromosomes du " peuple élu " ; Israël sait d'instinct qu'on ne saurait enraciner deux idiomes sur un même sol ; Israël sait d'instinct que la Suisse ne sera jamais une vraie nation, avec ses trois vocabulaires et ses deux religions campées sur des lopins administrativement séparés ; Israël n'est nullement surpris de voir la Belgique se déchirer entre deux syntaxes et deux lexiques, tellement un Etat bilingue est artificiel et artificieux par définition.

Pourquoi, les Basques et les Catalans ne veulent-ils pas du gosier de l'Espagne, pourquoi les Corses veulent-ils exercer leur palais à chantonner un dialecte privé de toute fécondité civilisatrice mondiale, sinon parce que les mots sont les dépôts de l'identité cérébrale des peuples ? Prenez la première phrase de l'Iliade : " Chante , déesse, d'Achille, fils de Pelée , la colère funeste, qui précipita des milliers d'âmes vaillantes dans l'Hadès. " Cela donne, dans le texte grec : "La colère, chante, Déesse, de Pelée, le fils d'Achille, funeste (la colère) qui des milliers de vaillantes âmes dans l'Hadès a précipités." Prenez la phrase latine " Julia mea, mihi Neronis finem narra." Cela donne "Julie, mienne, à moi, de Néron la fin raconte." Prenez : "Traduntur principem hostem publicum a senatu judicatum esse." Cela donne : "Sont rapportés empereur ennemi public par Sénat déclaré être." Ce n'est pas seulement l'intelligence, c'est l'âme des nations qui résonne autrement quand le rythme et les intonations de la phrase expriment l'organisation cérébrale des peuples. Pensez-vous que des ethnies dont la suite des vocables et le rythme du discours démontrent que leur raison ne fonctionne pas sur le même modèle que celle de leurs voisins regardent et comprennent le monde et eux-mêmes comme s'ils sortaient d'un moule commun ? Vous croyez que les Basques, les Catalans et les Espagnols adorent la même divinité. Nenni : chaque peuple a son Christ, son tragique, sa piété. Même la sainteté porte l'empreinte des nations.

6 - La psychophysiologie des langues

L'échec diplomatique du programme séraphique d'Annapolis sera pourtant moins facile à obtenir que celui des soixante et onze condamnations platoniques d'Israël par l'Assemblée générale des Nations Unies, c'est-à-dire par la majorité sapientielle des peuples et des nations qui entrent dans le concept de "genre humain". C'est que le leurre mondial d'un mythe de la Liberté né en Grèce sous Périclès et qui brandit son drapeau sur toute la terre habitée - mes lettres précédentes vous en ont déjà fait quelque peu connaître le narcissisme politique - se trouve, cette fois-ci, mis au service du Président Bush, qui joue sur ce vocable sa dernière carte au guichet de l'histoire sainte des démocraties; car il nourrit le rêve de se voir accorder in extremis des indemnités de licenciement fort honorables par une Clio à laquelle il aura mis pour longtemps le sceptre de l'or noir dans les mains. Mais je crains que vous ayez encore de longues années à attendre que l'histoire réelle ouvre tout grand son champ d'expérimentation le plus décisif à l'anthropologie critique du XXIe siècle, celui qui permettra à cette discipline de démontrer , pièces en mains, l'impossibilité psychobiologique de transporter, deux mille ans plus tard, la fraction la plus ardente du peuple de Moïse sur le territoire de ses ancêtres bibliques - et cela, nonobstant le secours politique et financier immense d'une diaspora mondiale qui aura tenté , un siècle durant , de porter à bout de bras Israël ressuscité.

Mais cette longue attente me contraint de tenter de vous dépeindre à titre provisoire la situation telle qu'elle se présentera à vos yeux le jour encore lointain où vous disposerez du double laboratoire de deux Etats réputés souverains, mais condamnés à se regarder dans les yeux sur une terre irrémédiablement scindée entre deux langues et deux identités. Cependant, il n'est pas de description qui ne suggère des pistes à la réflexion , de sorte que je puis vous proposer quelques instruments d'analyse de nature à vous initier à la nature du terrain que vous aurez à labourer.

Prenez l'exemple de l'Espagne musulmane, dont Cordoue était la capitale aux côtés du joyau de Grenade : pour comprendre l'incompatibilité viscérale entre la religion chrétienne et celle de Mahomet, il ne vous suffira pas d'observer que la religion de la croix repose sur la croyance en l'existence d'un dieu en chair et en os, du moins aux yeux de Rome - donc d'un acteur visible sur le théâtre de la politique et de l'histoire du monde - tandis que Mahomet n'est pas un Allah incarné, de sorte que le squelette du général Jésus, qui s'était pourtant absenté de son tombeau à Jérusalem pour monter au ciel, a suffi à attirer des armées de croisés venus délivrer son cadavre . Les rois catholiques disposaient d'un capitaine qu'on pouvait armer d'un glaive et d'une cuirasse - d'un chef de l'esprit à mettre devant les yeux des guerriers de la foi - tandis que l'Islam n'avait en mains que des écrits porteurs de l'ubiquité et de la toute puissance privée d'ossements d'une parole de l'insaisissable.

Quel avantage, pour l'Espagne, de prendre appui sur une religion dotée d'un sceptre bien en vue et armée d'un Alexandre de l'interprétation du ciel ! Certes, Mahomet est devenu une sorte de Christ musulman ; mais il y a loin d'un prophète, même unique et calqué sur le modèle de Moïse à un fils consubstantiel à son père et qui partage la totalité de ses apanages théologiques, y compris celui d'engendrer l'esprit divin . Le christianisme dispose d'un monde onirique plus localisable que celui du ciel désincarné de Cordoue ; et pourtant, votre future science anthropologique des monothéismes monopolistes ne suffira pas à vous éclairer sur les heurts sanglants qui se produiront fatalement entre la parole de Jahvé et celle d'Allah et qui conduiront les deux futurs Etats à en venir aux mains. C'est que vous ne connaîtrez les derniers secrets des pères et des fils de ces deux nations que si vous vous initiez à une psychanalyse anthropologique des idiomes qui ont conduit fort rapidement Mahomet à priver Jahvé de sa langue natale et à faire parler l'arabe à Allah. Car les hommes se donnent les intonations et les rythmes qui changent les sons qui sortent de leur gorge en témoins assermentés de la capture du monde et d'eux-mêmes à laquelle cette espèce s'exerce diversement depuis son évasion partielle de la zoologie. Le phénomène d'appropriation du cosmos par la foi se trouve en germe chez les animaux : les oiseaux eux-mêmes ne chantent pas sur les mêmes modulations au sud de la France et en Picardie.

7- La psychanalyse politique des idiomes

Prenez, une fois encore, l'exemple paradigmatique de l'Espagne : un verdict de la géographie a engendré les vocalises du portugais, qui amollissent l'espagnol, ce qui a conduit, parallèlement à la naissance, puis à la perpétuation, donc au renforcement de deux identités nationales désormais à jamais séparées par des intercesseurs universels et omnipotents différents. Le divorce de la Suisse d'avec la Germanie à partir de Guillaume Tell a enfanté autant de dialectes aux intonations distinctes que de cantons autocrates et longtemps fiers de se proclamer de vrais Etats. Un Helvète alémanique reconnaît instantanément un Bâlois, un Zurichois ou un Bernois aux intonations particulières de son patois; mais les Suisses d'origine germanique, même les professeurs d'Université et les conseillers fédéraux rejettent unanimement l'usage de la langue allemande entre eux ; car tous voient dans la langue de Goethe et de Schiller un signe intolérable de prétention à la supériorité culturelle des Germains. De la base au sommet de l'échelle sociale helvétique, la prononciation de la langue allemande écrite est en outre si lourde et si paysanne qu'il a fallu importer des Allemands de souche afin de rendre audibles les nouvelles de la télévision suisse à ses voisins du Nord.

Certes, l'étude anthropologique de la psychophysiologie des langues, donc de leur fonction de révélatrices abyssales de l'inconscient du genre simiohumain est une discipline scientifique encore en formation. Elle sera hiérarchisée par définition, parce que seule l'expression littéraire permet d'accéder à une psychanalyse de la pensée et de la raison où le vocal s'efface au profit de la spectrographie des structures les plus élaborées de l'entendement du simianthrope. Alors seulement la musique, donc le rythme de la langue modélise la logique interne à l'expression vocale de la pensée. Dans les phrases grecques et latines que je vous ai citées, ce sont les intonations qui engendrent l'allure et la réception naturelle du sens dans l'esprit , de sorte que l'ordre des mots, qui semble absurde et chaotique en français, est précisément celui qui souligne la cohérence interne de la raison grecque et latine . C'est pourquoi la Renaissance européenne a échoué : le latin littéraire et scientifique a bien pu produire l'œuvre considérable d'un Leibniz ou d'un Descartes, pour ne rien dire des théologiens de saint Ambroise ou saint Augustin à saint Thomas - elle n'a pas réussi à rendre le latin d'un savant cadencé par la marche de l'allemand audible à un savant modulé par l'orchestration de l'italien, ce qui faisait déjà bien rire Erasme, mort un siècle exactement avant la parution en latin du Discours de la méthode de René Descartes - ce joyau de la philosophie française n'est qu'une traduction du duc de Luynes revue par Descartes.

Certes, les progrès foudroyants de la technique de transmission de l'image et de la parole rassemblent déjà des foules arabes immenses devant le petit écran. Mais le cinéma n'est qu'un autre témoin de la singularité et de la multiplicité des alliances que les esprits scellent avec les voix . Le cinéma d'un Marcel Pagnol et celui de Hollywood sont aussi inconciliables que l'allemand et le français. Un jour l'industrie musulmane du cinéma regardera et entendra le monde avec les yeux et les oreilles d'Allah. C'est dire que l'Etat palestinien sera aussi fatalement condamné à expulser Israël de son territoire que les rois catholiques l'étaient d'expulser les Maures de l'Espagne, parce que les identités intellectuelles des peuples rejettent la greffe des cerveaux venus d'ailleurs et dont les langues expriment les structures mêmes de leur raison.

8 - Caïn le séraphin

Mais ne croyez pas un instant que votre connaissance anthropologique des cultures et des langues vous conduira à vous prosterner devant chacune d'entre elles, ne croyez pas un instant qu'une politologie fondée sur une science de l'inconscient pluraliste de l'humanité vous conduira à dévaloriser les conquêtes de la logique grecque et de la pensée dialectique, ne croyez pas un instant qu'une science du simianthrope parcellisé par ses langages et ses voix vous éloignera de la lumière de l'universel. Au contraire, la réduction des sciences humaines d'aujourd'hui à un panculturalisme apologétique et même apostolique fait précisément toute la cécité de votre siècle - donc toute la superficialité d'une science politique subrepticement messianisée par le culte acéphale qu'elle professe à l'égard de ses idéalités pseudo rédemptrices et incapable de radiographier son séraphisme politique.

Si le " culturel " était superficiel, comme se l'imagine la science politique actuellement fondée sur cette croyance, il y a longtemps qu'il existerait un Etat palestinien et un Etat juif aussi inodores et sans saveur l'un et l'autre qu'une Suisse et une Belgique qui se regarderaient en chiens de faïence dans l'éternité. Mais six siècles d'écart entre Jahvé et Allah ont fait de cette divinité un acteur plus largement désincarné que ses deux prédécesseurs. Jahvé ne s'est décorporé que très tardivement.

C'est parce qu'Israël et la Palestine sont des paradigmes culturels et cérébraux à l'échelle mondiale que Téhéran va tenter de délivrer la politologie moderne de son encadrement arabo-chrétien pour lui substituer le logiciel plus vaste et plus profond d'une réflexion sur les relations de l'univers musulman avec l'Occident. Vous serez les artisans de cette seconde Renaissance de la civilisation de la pensée, donc de l'esprit critique sans lequel il n'y aurait pas de science universelle. Alors seulement vous serez en route vers l'énigme centrale que toutes les théologies et toutes les mystiques tentent en vain de résoudre depuis Moïse , celle de savoir ce qu'est une idole, celle de savoir pourquoi le simianthrope se construit des autels en son honneur, celle de savoir pourquoi il y immole un animal muet ou un congénère parlant .

Peut-être l'idole le fascine-t-elle parce qu'elle est seule . Peut-être est-il terrorisé de découvrir qu'il est aussi seul que le vis-à-vis dont il voudrait se faire un interlocuteur et un maître . Peut-être est-ce cela, l'existentialisme du mystique : il ose savoir que le créateur, c'est lui-même et que l'idole à fuir , c'est lui-même réfléchi dans le miroir du monde.

N'arrivez pas les mains vides sur le théâtre des idoles . Si vous n'étiez informés d'avance du déroulement de la tragédie, si vous n'en connaissiez d'avance les ressorts , il serait trop tard pour vous initier à l'anthropologie critique qui donnera à la politologie planétaire du XXIe siècle la profondeur sans laquelle il n'est pas d'étude du regard simiohumain que le simianthrope porte tant sur le monde que sur son cerveau. Attendez-vous à voir force journalistes compatissants ou sceptiques voleter sur les lieux, un calepin à la main, attendez-vous à voir force chefs d'Etat prêcher la concorde au nom des évangiles de la démocratie et de la liberté. Mais vous, vous saurez que l'histoire du Moyen Orient a rendez-vous avec la connaissance des idoles et que cette profondeur-là, l'anthropologie moderne est sur le chemin de la conquérir dans l'attente d'un tout autre regard de l'extérieur que celui que " Dieu " était censé porter sur sa créature - le regard qu'il vous faudra conquérir sur l'alliance semi animale que le simianthrope scelle avec ses dieux. Les révolutions de la pensée sont toujours des révolutions de la profondeur de la connaissance de l'homme, la profondeur de cette connaissance-là conduit toujours à un savoir plus universel que le précédent et cette universalité nouvelle enfante une éthique plus haute .

Si l'humanisme occidental apprenait cela, il laisserait sur place toutes les autres civilisations que notre espèce a connues , parce que sa politologie connaîtrait les secrets psychobiologiques de l'alliance entre deux tueurs qui n'osent se regarder droit dans les yeux, " Dieu " et sa créature. Ne lustrez pas les plumes les idoles. Je vous souhaite de boire la ciguë des prophètes. Ces visionnaires du meurtre simiohumain ont rendez-vous avec le prochain théâtre des autels de la guerre et de la mort, avec le prochain théâtre de Caïn le séraphique, avec le prochain théâtre du Caïn des démocraties aux ailes d'ange.

Le 10 décembre 2007
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