Les Montréalais transforment leurs ruelles en jardins conviviaux

13/07/2017 8 min reporterre.net #131199

Ouvertes au XIX e siècle, les ruelles de Montréal ont longtemps servi la voiture. Mais la tendance s'est inversée et 350 d'entre elles ont aujourd'hui été « verdies » par les riverains. Diminution des îlots de chaleur, amélioration de la qualité de l'air, augmentation de la biodiversité, des surfaces perméables et des échanges entre les habitants... les bénéfices sont multiples.

  • Montréal, correspondance

À 18 heures, l'heure du dîner approche pour les Québécois. C'est aussi le moment où, sous le chaud soleil de juin, les ruelles de Montréal commencent à s'animer. Au pied du mont Royal, dans « la ruelle des cerisiers », des odeurs de plats qui mijotent s'échappent des fenêtres et le bruit d'un ballon de basket rebondissant contre le bitume se mêle aux rires de huit fillettes qui jouent aux policiers et aux voleurs. « Il a-tu un nom c'te gang de filles-là ? » s'amuse Richard, qui observe le groupe en souriant, appuyé sur sa canne. L'homme de 66 ans attend les quelques voisins censés le rejoindre pour discuter de l'entretien et des futures installations de leur « ruelle verte ». Il y a trois ans, les habitants ont installé des bacs de bois le long des maisons qui bordent la ruelle pour y faire pousser des plantes. Par endroits, le béton a été remplacé par un parterre de fleurs et des cerisiers ont été plantés. Des fresques murales et quelques œuvres d'art ornent les murs, des bancs invitent à la détente et une petite bibliothèque d'échanges de livres construite à même le sol est devenue le détour habituel des enfants au retour de l'école. Ces différents aménagements font figurer la « ruelle des cerisiers » parmi les 350 ruelles vertes de Montréal.

Richard habite dans cette ruelle depuis qu'il a 29 ans. Il a fortement contribué à son verdissement ces dernières années.

Les ruelles ont été construites dans la ville de Montréal à partir du milieu du XIX e siècle. Ces rues, donnant sur les cours à l'arrière des maisons, avaient au départ un rôle utilitaire : on les empruntait pour livrer le bois de chauffage ou pour collecter les déchets. À partir des années 1960 et le début du règne de l'automobile, les ruelles sont devenues des voies de garage, sombres, délaissées par la municipalité. Des hangars ont été construits massivement et le sol a été bétonné. Vingt ans plus tard, dans le sillage d'un vent nouveau, la ville fait démolir 35.000 hangars, considérés comme dangereux à cause des incendies qui s'y déclenchaient, laissant de nouveau la lumière pénétrer jusqu'au sol. C'est à ce moment-là que des citoyens ont lancé les premiers projets de verdissement. En 1997, le mouvement des « ruelles vertes » est devenu un programme de la ville porté par les écoquartiers, des organismes à but non lucratif dont le but est d'aider les citoyens à mener des projets en lien avec l'environnement et l'amélioration de leur cadre de vie.

Derrière Alexis et Alissandre, le parterre bloque l'entrée de la ruelle à la circulation.

« On voulait créer un lieu plus sécuritaire pour nos enfants »

Certaines ruelles vertes n'ont que quelques plates-bandes, d'autres sont de véritables oasis de vie et font le bonheur des promeneurs. Toutes ont en commun leur processus de réalisation : la demande doit venir des résidents et être acceptée par les écoquartiers qui les aideront dans leur mise en œuvre. Pour cela, les habitants doivent constituer un comité de quelques personnes, monter un dossier, et démontrer leur mobilisation. La somme de 20.000 à 30.000 dollars canadiens (13.500 à 20.000 €) investie par la ville pour une ruelle verte sert notamment à l'excavation de certaines zones de béton, mais aussi à des aménagements connexes : achat de bacs et de plantes, fabrication de nichoirs à oiseaux ou d'hôtels à insectes... L'entretien est ensuite à la charge des résidents. Depuis 2011, les demandes de la part des citoyens affluent : une trentaine de nouvelles ruelles vertes ont fleuri chaque année, avec un record de 67 en 2016.

La ruelle « Modigliani », sur le Plateau du Mont-Royal, contient plusieurs fresques murales.

Verdir le territoire urbain vise plusieurs objectifs : augmenter la biodiversité et les surfaces perméables, diminuer les îlots de chaleur et améliorer la qualité de l'air. La proximité des arbres, des plantes et des autres installations procure aux habitants des ruelles un plus grand sentiment de confiance envers cet espace particulier, à mi-chemin entre le public et le privé. « Il y a un centre de désintoxication pas très loin d'ici, alors on avait souvent de la visite dans la ruelle et, parfois, on trouvait des seringues, raconte Richard, de la ruelle des cerisiers. On s'est dit que l'idée, c'était de ne pas chialer, et d'améliorer l'environnement. On pense que plus il y aura de la vie dans la ruelle, moins il y aura de grabuge. »

Lily-Rose, dans la « ruelle des cerisiers », fait un détour par la boîte à livres au retour de l'école.

Dans cette ruelle comme dans la plupart, les voitures circulent toujours. Mais il arrive que certains tronçons deviennent complètement piétons à la demande des habitants, ce qui vient renforcer le sentiment de tranquillité. À l'une des extrémités d'une ruelle du quartier de Rosemont, dans le centre de Montréal, les seules voitures autorisées à rouler sont en plastique et font moins d'un mètre. Derrière un panier de basket, un tableau noir, une petite cabane et d'autres jeux pour enfants, un large parterre de plantes bloque l'entrée de la ruelle aux voitures. « On voulait créer un lieu plus sécuritaire pour nos enfants, explique Pascal, l'un des habitants, qui boit un verre avec deux voisins tandis que sa fille de 6 ans pédale autour de lui sur sa petite voiture rose. Beaucoup d'autos profitaient de la ruelle pour éviter le sens unique des rues alentour. » Alissandre, une voisine, ajoute : « Cela nous a pris six mois pour recueillir les 117 signatures nécessaires. Bien sûr, il y a eu des réticences. » La procédure, dans le quartier de Rosemont, requiert la consultation de 75 % des habitants de la ruelle, et une majorité d'accords. Dans l'arrondissement du plateau du mont Royal, la démarche est plus directe : « On ne demande plus d'avoir obligatoirement un certain nombre de signatures pour limiter la circulation dans une ruelle, explique Andréanne Leclerc-Marceau, en charge des ruelles vertes sur le Plateau Mont-Royal. Car c'est très contraignant : parfois il y a plus de 200 portes ! Les résidents doivent juste nous démontrer qu'il y a une bonne mobilisation. S'il y a des opposants, à eux de nous montrer qu'ils sont majoritaires, sinon on va de l'avant. »

« Si tu rends l'endroit attrayant, avec des bancs, des plantes... les gens y passent du temps »

De lieux de passage, les ruelles de Montréal redeviennent petit à petit des espaces de vie, des terrains de jeu pour les enfants qui expérimentent leurs premiers instants de liberté en dehors de chez eux. Certains voisins ont fait connaissance grâce aux amitiés de leurs enfants, d'autres se sont rencontrés pour la première fois lors des réunions d'information sur les ruelles vertes. S'investir à plusieurs pour embellir l'espace de vie commun participe à la naissance d'un esprit communautaire et au sentiment d'appartenance au quartier. « Depuis que la ruelle est plus agréable, on y est plus souvent à discuter le dimanche après-midi entre voisins ou le soir, raconte Alissandre. On va chercher les enfants des uns et des autres à l'école, on organise des petits matchs de soccer (football, en Europe) ou des projections de films. » Dans la ruelle des cerisiers sur le Plateau Mont-Royal, Hamza, qui habite là depuis 20 ans, raconte, appuyé sur son vélo : « Je viens d'Algérie. Là-bas, les gens se posent à l'ombre des voûtes devant leur maison, et puis ils jasent. Si tu rends l'endroit attrayant, avec des bancs, des plantes... les gens y passent du temps. » Et les ruelles vertes, c'est surtout ça : reprendre l'espace aux voitures et au béton pour se le réapproprier et y vivre ensemble. « Si on n'a pas la rue, glisse Hamza, au moins, c'est la ruelle qui est à nous. »

Partie de basket entre Tristan et Robert, dans la « ruelle des cerisiers ».


Source Hélène Gélot pour Reporterre

Photos © Hélène Gélot/Reporterre

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