Comment je suis devenu aveugle

11/07/2017 20 min vice.com #131135

Dans « Vers la nuit », John Hull raconte son apprentissage de la cécité, entre rêves hallucinatoires, foi revendiquée et réflexion sur l'altérité.

Cet article est extrait du numéro « De l'autre côté du miroir »

Que faire quand on a perdu « une partie de sa virilité, de son caractère adulte, de son appartenance au genre humain » ? Comment réagir quand n'importe quel serveur vous considère comme un mineur, et préfère demander à votre fille ce que vous désirez commander ? Comment ne pas sombrer quand le moindre de vos rapports humains, la moindre de vos émotions, se voit chambouler par la perte de l'un de vos cinq sens ? Ces questions animèrent John Hull une grande partie de sa vie. Déclaré aveugle en 1980, ce théologien australien installé à Birmingham a dit adieu à toute sensation de lumière en 1983. C'est à partir de cette date qu'il choisit de consigner sur magnétophone ses impressions et questionnements. De ce journal intime naîtra Vers la nuit, livre publié en France aux Éditions du sous-sol. Croyant, père aimant, mari attentionné, aveugle en apprentissage, John Hull ne manque jamais d'évoquer l'influence de sa cécité nouvelle sur son rapport au monde. On vous propose quatre extraits de ce magnifique ouvrage. ROMAIN GONZALEZ

23 juin 1983

Environ un an après avoir été déclaré aveugle, des images de visages s'imposèrent à moi de façon si forte qu'il s'agissait presque d'hallucinations. Cela dura six à douze mois. Je me trouvais dans une pièce avec une personne, tourné vers elle, l'écoutant. Et soudain, une image surgissait avec la même intensité que si je regardais la télévision. Ah, pensais-je, je le vois, avec ses lunettes et sa petite barbe, ses cheveux ondulés et son costume bleu à rayures fines, son col blanc et sa cravate bleue. Et voilà ses chaussures vernies et son attaché-case bien calé contre sa chaise. Puis cette image disparaissait, et une autre surgissait. Mon compagnon était maintenant gros, il transpirait, il avait les tempes dégarnies, il portait une cravate rouge, un gilet, il lui manquait deux dents. Et l'image disparaissait à son tour.

Parfois, j'étais si absorbé par la contemplation de ces images qui défilaient malgré moi que j'en perdais le fil de la conversation. Je me reprenais tout d'un coup pour réaliser que rien ne m'indiquait laquelle de ces images s'apparentait le plus à la réalité. C'était tout simplement le vide. La voix revenait, et j'avais l'impression de m'être endormi quelques minutes devant la radio.

Il m'était déjà arrivé plusieurs fois de perdre la vue temporairement, le plus souvent à l'hôpital. Je connaissais cette expérience étrange où il me fallait reconnaître les infirmières à la voix, m'en créer une image mentale, pour découvrir, une fois la vue revenue, que je m'étais totalement trompé. J'ai donc toutes les raisons de croire que les représentations des gens, tels que je les imagine, sont fausses. Et je n'aurai plus l'occasion de les corriger en découvrant la vérité par moi-même. De toute façon, cette tendance à projeter des images disparaît peu à peu.

Quand on ne peut connaître l'apparence des gens, les éléments pour anticiper une nouvelle relation s'en trouvent réduits. Lorsqu'un voyant fait la connaissance de quelqu'un, sa seule vue lui permet déjà de recevoir certaines impressions. Cette personne peut lui paraître avisée, amicale, lointaine, digne ou perplexe, par exemple. L'aveugle, lui, ne sait pas ce qu'il rencontre. Dire que cela favorise une approche des gens plus juste serait trop facile. Les premières impressions perçues par un aveugle, la voix, le contact de la main, peuvent aussi être trompeuses et, de l'étrange logique prétendant qu'il vaut mieux n'avoir aucune information susceptible de nous induire en erreur, on peut déduire qu'il vaut mieux ne pas en avoir du tout. Nous élaborons constamment des hypothèses à propos de nouvelles connaissances, non seulement lors du premier contact, mais aussi tout au long des années de relations. L'aveugle dispose simplement de beaucoup moins d'informations, et, par conséquent, il lui faut plus de temps pour connaître quelqu'un. C'est en tout cas mon expérience, mais peut-être ne suis-je pas un aveugle très doué.

Le fait qu'un aveugle dispose de moins de données pourrait laisser à penser que ses hypothèses sont plus fragiles. Mes premières impressions sur les gens sont-elles moins sûres que lorsque j'étais voyant ? Je n'en suis pas certain. Il m'arrive souvent d'avoir des entretiens d'admission avec de futurs étudiants en compagnie d'un ou deux collègues. Après l'entretien, nous comparons nos notes. Je suis soulagé, et un peu surpris, de constater que mon opinion sur le candidat est aussi précise que celle des autres et nos impressions similaires. Mes collègues voyants peuvent ajouter certains détails. Ils notent que le candidat a le regard fuyant, ou une apparence peu soignée. Ces détails concordent toujours avec l'idée que je me suis faite de son caractère ou de sa personnalité à la seule écoute de ses propos.

Ne pas savoir à quoi ressemble une personne a aussi de curieuses conséquences lorsque je rapporte une conversation. Commentant une entrevue, je peux avoir envie de dire « son regard s'est vidé ». C'est un moment un peu critique, car je ne peux m'empêcher de penser qu'un voyant va s'étonner de ma remarque ! Déclarer « il m'a donné une réponse vide » serait pédant et ridicule. J'essaie de donner une idée de la pause ménagée par mon interlocuteur : de traduire l'impression qu'il est resté un moment sans voix, pris de court, ne sachant plus que dire. En fait, la formulation : « il a marqué un temps d'arrêt avant de répondre et semblait perdu » serait parfaitement exacte, mais utiliser le langage rapide, concret, de l'échange visuel est si naturel, si vivant. Comment faire ?

Autre conséquence, le visage a perdu pour moi la place centrale qu'il occupe normalement dans les relations. Il n'est plus que l'endroit d'où vient la voix, je dois me forcer pour regarder dans sa direction, car je n'ai aucune vraie raison de le faire. Je me rends compte que l'on me regarde parce que la voix résonne différemment quand elle est projetée directement vers moi et, dans un groupe, je suis souvent capable de me tourner vers la personne qui me parle. Mais je ne le fais que pour l'effet, pour montrer que j'écoute. Je n'éprouve plus le besoin naturel d'être face à mon interlocuteur.

Plus le temps passe, moins j'essaie d'imaginer à quoi ressemblent les gens. Ma connaissance de l'autre se fonde sur ce que nous avons vécu ensemble et non plus sur son aspect.

Il m'arrive de demander à mes amis voyants de me donner un rapide aperçu de l'aspect d'une personne. Ce croquis à gros traits d'une nouvelle connaissance m'intéresse. Surtout s'il s'agit d'une femme. De quelle couleur sont ses cheveux ? Que porte-t-elle ? Est-elle jolie ? Parfois, j'aimerais bien le savoir. Je demeure un homme, après tout, élevé dans une certaine culture visuelle. Peut-être devrais-je changer, être moins influencé dans mon jugement sur les femmes par mon conditionnement masculin, mais il m'est pénible que ce changement me soit imposé par la cécité.

Ma façon de percevoir une femme inconnue n'est pas la même si un collègue remarque sa beauté ou son manque de charme. C'est doublement irrationnel. D'abord, mes sentiments envers une femme ne devraient pas dépendre à ce point de son aspect. Je le sais, et je demande que l'on me pardonne. Mais je ne peux pas faire autrement. Ensuite, c'est là sûrement un manque d'indépendance déplorable de ma part que d'être à ce point affecté par un critère désormais sans aucune signification pour moi.

Quelle importance peut avoir pour moi ce que pensent les hommes voyants des femmes puisque ma cécité m'impose d'autres critères de jugement ? Et pourtant, leur avis m'importe, je n'arrive pas à me défaire de ce préjugé.

L'élément crucial, quand je rencontre quelqu'un pour la première fois, c'est le timbre de sa voix. Je ne cesse d'en apprendre sur le pouvoir étonnant de la voix humaine à révéler la personne. Je perçois dans la voix des gens que je connais bien tous les états d'âme normalement exprimés par le visage : la fatigue, l'anxiété, l'émotion refoulée. Les impressions que je retire de la voix me paraissent aussi précises que celles communiquées par la vue. Seul inconvénient : la personne doit parler. Si je voyais, j'aurais accès à une certaine intimité, je capterais un message involontaire dans les expressions mobiles du visage, des lèvres surtout, et des yeux. Aveugle, j'accède aux nuances involontaires de la voix et je peux souvent entendre beaucoup de choses peut-être ignorées de celui qui parle mais c'est toujours dans un contexte intentionnel, celui du langage. Je dépends donc davantage de la volonté des autres de se révéler.

La capacité de la voix à dévoiler l'être est étonnante. La voix est-elle intelligente ? Colorée ? Est-elle voilée, claire ? A-t-elle une mélodie, de l'humour, de la grâce, de la justesse ? Est-elle douce, amusante, modulée ? Ou bien traînante ? Est-elle nonchalante et molle ? Plate, terne, monotone ? Le vocabulaire est-il pauvre, sans précision ni sensibilité ? Voilà les éléments qui désormais m'importent.

Plus le temps passe, moins j'essaie d'imaginer à quoi ressemblent les gens. Ma connaissance de l'autre se fonde sur ce que nous avons vécu ensemble et non plus sur son aspect.

Encore une conséquence. Non seulement je ne sais, ni ne me soucie de savoir à quoi ressemble l'autre (malgré mes quelques doutes et angoisses au sujet des femmes) mais je commence même à oublier ce concept. Je trouve de plus en plus difficile de concevoir que les gens ressemblent à quelque chose.

Depuis quelques semaines, je m'exerce à penser que les gens ont réellement une apparence. Je m'y exerce en faisant défiler dans mon esprit tous les aspects possibles. C'est totalement différent des projections précises et compulsives de la première période. Je tente maintenant de me souvenir que quelque chose existe chez la personne qui ne signifie rien ou presque pour moi, à quoi je n'ai pas directement accès mais qui, chez elle, est aussi vrai que le reste. Une personne ressemble à quelque chose. Elle ou il a ce qu'on appelle une certaine « apparence ».

Collage : Claire Salomé-Migeon

9 septembre 1983

Ce soir, vers 9 heures, je m'apprêtais à sortir. J'ai ouvert la porte, il pleuvait. Durant quelques minutes, je restai éperdu devant cette beauté. La pluie a une façon particulière de faire ressortir les contours ; elle jette un voile de couleur sur des choses auparavant invisibles ; une pluie régulière substitue à un monde intermittent et donc fragmenté une continuité d'expérience acoustique.

J'entends la pluie frapper le toit au-dessus de moi, dégouliner le long des murs, frapper le sol à ma gauche en sortant de la gouttière, tandis que plus loin, là où elle tombe presque silencieusement sur les feuilles d'un grand arbuste, il y a une tache plus claire. À droite, elle tambourine sur la pelouse avec un bruit plus profond et régulier. Je peux même reconnaître les contours de la pelouse, qui s'élève sur la droite en un petit monticule. Plus loin encore, j'entends la pluie résonner contre la clôture qui sépare notre propriété de celle des voisins. En face de moi ressortent les contours de l'allée et des marches, jusqu'à la grille du jardin. Ici, l'eau frappe le ciment, là elle s'écrase dans des flaques déjà formées. À certains endroits, elle dégringole légèrement de marche en marche. Sur l'allée, le bruit est très différent du tambourinement sur la pelouse à droite, lequel n'a rien à voir non plus avec l'impression feutrée, lourde, trempée que donne le gros buisson à gauche. Plus loin, les bruits deviennent plus indistincts. Je peux entendre la pluie tomber sur la route et le chuintement mouillé des voitures qui montent et descendent. Toute cette scène est bien plus contrastée que je ne peux le décrire, car elle est pleine de légères ruptures de plan, d'obstructions, de projections, où une infime interruption, une différence de texture ou d'écho apportent un détail, une dimension de plus à l'ensemble. Comme une lumière qui tombe sur le paysage, le doux crépitement se fond en un murmure de pluie continu.

Je pense qu'ouvrir une porte sur un jardin sous la pluie est une expérience similaire à celle faite par un voyant qui ouvre les rideaux et découvre le monde extérieur. D'habitude, quand j'ouvre ma porte, des sons isolés résonnent dans le vide. Je sais qu'au prochain pas je rencontrerai l'allée, et qu'à droite ma chaussure touchera le gazon. Quand je serai sur l'allée, les branches de l'arbuste à gauche effleureront ma tête et j'atteindrai alors les marches, la grille, le chemin, le fossé et la route. Je sais que toutes ces choses sont là, mais je le sais de mémoire. Elles ne donnent aucun signe immédiat de leur présence, je les connais par anticipation. Elles sont ce dont je ferai l'expérience dans les secondes à venir. La pluie présente d'un coup la situation dans son ensemble, non simplement remémorée, ni anticipée, mais perçue réellement et immédiatement. La pluie donne un sens de la perspective et de la vraie relation qu'entretient une partie du monde avec l'autre.

Si seulement la pluie pouvait tomber dans une pièce, cela m'aiderait à savoir où les choses se trouvent et me donnerait la sensation d'être dans un lieu, et non simplement assis sur une chaise.

C'est une expérience d'une grande beauté. J'ai l'impression que le monde, resté caché jusqu'au moment où je le touche, m'est soudainement révélé. Je ressens la pluie comme une grâce, elle m'offre un cadeau, le cadeau du monde. Je ne suis plus isolé, plongé dans mes pensées, concentré sur ce que je dois faire. Au lieu d'avoir à m'inquiéter de l'endroit où se trouve mon corps et de ce qu'il va heurter, je suis en présence d'un tout, d'un monde qui me parle.

Ai-je bien fait comprendre toute sa beauté ? Quand la réalité est elle-même variée, complexe et harmonieuse, sa connaissance est empreinte des mêmes caractéristiques. Je suis intérieurement investi d'une sensation de diversité, de complexité et d'harmonie. La perception elle-même est belle car elle crée en moi un miroir de la réalité à connaître. En écoutant la pluie, je suis l'image de la pluie et je ne fais qu'un avec elle.


Vidéo associée : Le pistolero aveugle

17 avril 1984

D'après Michael [collègue de John Hull, ndlr], ma perception du temps a changé depuis que j'ai perdu la vue. Il trouve qu'à la faculté je suis le seul à paraître disposer de tout mon temps. Tout le monde court sans arrêt, accumule les impératifs minutés. Moi seul ai l'air d'avoir l'éternité devant moi. Il a remarqué que, dans mon travail, je ne bâcle rien ; je fais ce que j'ai à faire sans me soucier du temps passé. Lui, il ne cesse de prendre les virages à la corde pour pouvoir terminer.

Pour Michael, cette différence d'attitude, de position, par rapport au temps est partiellement due au fait que je ne subis pas la pression de la vie des autres. Je n'ai pas besoin de partir à̀ 17 heures pour ramener à temps la voiture à ma femme. Je n'ai pas à me rendre au supermarché avant la fermeture. En un sens, les autres ne dépendent pas de mes horaires.

Il se demande aussi si le fait que je ne vois pas le changement de la tombée du jour n'est pas un facteur supplémentaire. J'appuie sur ma montre. Elle indique 17 h 45. C'est une mesure abstraite. Un fait énoncé par une voix de synthèse. Je ne perçois ni la montre, ni la tombée du jour.

Je crois qu'il y a beaucoup de vrai dans tout cela. Le temps des voyants est adaptable. Il va tantôt vite, tantôt lentement. Les voyants peuvent compenser un moment de paresse en se dépêchant par la suite. Il leur suffit de quelques minutes pour réunir leurs affaires. C'est un peu comme la métamorphose qui s'opère quand on a acheté une voiture. Des trajets de deux heures ne prennent plus que vingt minutes. On est étonné de tout ce qu'on réussit à faire en plus. C'est une façon de plier le temps à sa volonté. Pour les voyants, le temps est quelque chose contre lequel on se bat.

Pour moi, aveugle, le temps n'est que l'instrument de mon activité. Le contexte inexorable dans lequel je fais ce qu'il y a à faire. Par exemple, si je n'ai pas l'air pressé en circulant dans le bâtiment, ce n'est pas parce que j'ai moins de travail que mes collègues, mais parce que je ne peux pas me presser. Il me faut exactement vingt-deux minutes pour me rendre de la maison au bureau, je ne peux pas le faire en quinze minutes, et si j'essayais d'en mettre trente je me perdrais car ma conscience de l'itinéraire dépend, d'une certaine façon, de ma vitesse. Avoir un pas mesuré, une calme concentration, se souvenir en permanence du chemin parcouru et de celui qui reste à faire, marquer une pause à chaque repère pour s'assurer que l'on suit la bonne direction, tout cela exige la même démarche contrôlée. Qu'il pleuve ou qu'il fasse soleil, c'est la même chose.

Il est impressionnant de se réveiller et de devenir aveugle simultanément. J'étais devant les portes de l'ascenseur qui descendait, j'apercevais Michael et sa famille. Puis la scène a commencé à s'effacer, tandis que, paniqué, désespéré, je comprenais que j'étais en train de me réveiller et de perdre la vue.

Tout dépend aussi de ce que l'on veut arracher au temps. Quand j'y voyais, je travaillais avec une hâte fébrile, corrigeant quarante notes en une matinée. Aujourd'hui, je suis content si, avec l'aide d'un lecteur voyant, j'ai pu en faire dix à la fin de la matinée. Je ne me dis pas : « Oh, zut, je n'en ai fait que dix. » Je pense : « Bon. En voilà dix. Encore trois matinées comme celle-ci et ce sera terminé. » Tellement je suis heureux de pouvoir le faire. La simplicité, la planification, la préparation à long terme, le projet mûrement réfléchi, qui sont les nécessités de l'aveugle, l'empêchent de gagner du temps en abattant d'un coup une masse de travail.

Peut-être toutes les infirmités graves provoquent-elles un rétrécissement de l'espace et un étirement du temps. Je pense à mon ami Chris, atteint d'une sclérose en plaques. Sans son véhicule, son rayon d'action ne dépasse pas une vingtaine de mètres. Avec le moteur, qui fait du six kilomètres à l'heure, son espace s'élargit. Il peut s'éloigner de chez lui de douze ou vingt kilomètres et revenir. Mais son espace s'est réduit par rapport à l'époque où il était en bonne santé. D'un autre côté, le temps s'est étrangement distendu. Il lui faut quarante-cinq minutes pour lacer ses chaussures le matin. Tant pis. Il ne s'impatiente pas. Il le fait. C'est le temps nécessaire pour nouer ses lacets. Je pense à Clive Inman, couché sur son lit d'hôpital à l'unité spéciale de Hexham, cloué par des lésions à la colonne vertébrale. Son espace se limite aux dimensions de son lit. Mais il dispose de tout son temps. Allongé là toute la journée, il peut passer des heures à parler avec ses amis, à écouter de la musique, à réfléchir. S'il lui faut cinq minutes de grande concentration pour attraper un objet, cela n'a plus d'importance.

Quand on a beaucoup de temps, on fait l'expérience de l'inflation. Le prix de l'heure augmente en raison de ce que vous coûte la moindre tâche à accomplir, mais puisque tout est long et prend des heures, la valeur de chaque heure diminue. L'augmentation du coût va de pair avec la diminution de la valeur. Par rapport aux tâches qu'elles peuvent contenir, les heures sont bon marché. On ne se bat plus contre la montre, mais contre les tâches. On ne pense plus au temps que cela prend, mais seulement à ce que l'on doit faire. On ne peut pas aller plus vite. Le temps, contre lequel on se battait autrefois, n'est plus que le courant de conscience au sein duquel on agit. Pour celui qui est à la fois sourd et aveugle, l'espace est circonscrit à son seul corps, mais il a tout le temps.

La technologie moderne cherche à élargir l'espace de l'homme et à resserrer son temps. Pour un handicapé l'espace est contracté et le temps, distendu. C'est la raison pour laquelle la vie de l'aveugle se distingue peu à peu de celle des voyants.

8 août 1985

Cet après-midi, je me suis retiré dans mon bureau et me suis endormi dans mon fauteuil. J'ai rêvé que mon collègue Michael frappait à ma porte pour me dire qu'il avait terminé et qu'il rentrait chez lui. Il sortait et refermait la porte. Il se produisait alors une chose stupéfiante. La pièce se trouvait inondée de lumière. Incrédule, je contemplais les murs, je voyais les rangées de livres, les dossiers, les boîtes étiquetées, tout cela vivement coloré et se détachant précisément avec des lignes, des formes, des couleurs étonnamment simples. Je n'en croyais pas mes yeux. Toute la pièce était pleine d'objets resplendissants. Je n'osais battre des cils de peur de faire tout disparaître. Je me levais, terrifié à l'idée qu'un changement de position ne me prouve que ce n'était qu'un rêve. Je titubais jusqu'à la porte, tendais la main vers la poignée sans tâtonner, en pensant combien il était admirable de pouvoir le faire. Sur le seuil, je me retournais et je voyais la pièce sous un angle différent. Il y avait le bureau encombré, propre, net et brillant comme au premier jour de la création. Dans le couloir, je trébuchais et criais : « Mike ! Mike ! » Ma voix ne sortait pas. Elle était étouffée. Je voulais hurler mais ne pouvais que murmurer. Le couloir était lugubre mais j'y voyais encore. Me précipitant vers l'ascenseur, je lançais mes mains de droite à gauche, comme si j'agitais ma canne. Je crois que je l'avais laissée accrochée derrière la porte. Une pensée me traversait l'esprit : « Je n'ai plus besoin de ça maintenant, puisque je vois, mais ce sera difficile de me défaire de cette habitude. » Je me demandais ce qui était arrivé à mes yeux pour que je puisse voir.

Je montais les marches puis traversais le foyer en courant vers l'ascenseur. Michael y entrait justement avec sa femme et ses enfants. Non, ils y étaient déjà entrés. Je me ruais mais l'ascenseur se refermait. J'étais sur le point de m'évanouir. Je tambourinais contre la paroi métallique en voyant l'ascenseur descendre. Je criais encore mais il ne sortait de moi qu'un son étouffé. L'ascenseur disparaissait et la vision commençait à s'effacer. La distinction entre les portes métalliques bleues et les montants latéraux bruns s'estompait, se brouillait, s'évanouissait. Les brumes et les ténèbres me submergeaient. J'étais de nouveau conscient, dans mon fauteuil, et je réalisais, choqué, que j'avais rêvé.

Dans ce rêve, la conscience de ma cécité est présente puisque je suis un aveugle qui recouvre la vue et la perd à nouveau. L'étrange est que si recouvrer la vue fait partie de l'histoire du rêve, il n'y est pas question de la perdre. Je ne perds pas la vue, dans le rêve. Simplement, je me réveille. Devant les portes fermées de l'ascenseur, je ne rêve pas que je deviens aveugle. La vision est balayée par le retour à la conscience. Le rêve s'arrête parce que je me réveille. La peur de bouger, au début du rêve, et de reperdre la vue ressemble à la peur de bouger dans le fauteuil, de troubler le rêve et de me réveiller trop tôt.

Il est impressionnant de se réveiller et de devenir aveugle simultanément. J'étais devant les portes de l'ascenseur qui descendait, j'apercevais Michael et sa famille. Puis la scène a commencé à s'effacer, tandis que, paniqué, désespéré, je comprenais que j'étais en train de me réveiller et de perdre la vue. J'ouvrais les yeux, mon esprit s'obscurcissait. À chaque retour à la conscience, je perds la vue.

Je ne me souviens pas qu'un rêve m'ait confronté si brutalement au choc de la réalité. C'est en partie dû à la continuité entre le rêve et les circonstances dans lesquelles je me suis endormi. C'était si naturel, si plausible, les événements s'enchaînaient si normalement. J'étais subjugué, et le retour à la réalité m'a laissé paralysé, comme sous l'effet d'une gifle. Ce n'était pas tant la conscience d'être aveugle que l'étrange sentiment de passer d'une réalité à l'autre, comme si mon esprit déraillait. Le réveil de la réalité. Tout flottait autour de moi. La netteté des objets perçus se muait en sensation physique, de mon corps, de mes vêtements sur le fauteuil, du bord lisse du bureau devant lequel j'étais assis, mon savoir était de nouveau confiné à ce qui se trouvait à portée de main. Tout le reste avait disparu. Je me sentais floué, momentanément incertain ; s'agissait-il encore d'un intermède, dans mon rêve, qui s'effacerait à son tour si je restais immobile ?

Touching the rock a été publié pour la première fois par SPCK en 1990 en Grande-Bretagne et par les éditions Robert Laffont en 1995 en France.

© John Hull, 1990, 2013, 2017.
© Éditions du Seuil, sous la marque Éditions du sous-sol, 2017, pour la traduction française.

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