Enquête - Pour sauver les abeilles, l'Ofa brasse surtout des célébrités

20/06/2017 10 min reporterre.net  agriculture exploitation environnement extinction  disparition des abeilles grands projets #130326

Né en 2013, l'Observatoire français d'apidologie (OFA) se voue au sauvetage des abeilles. L'énergie et l'entregent de son fondateur, Thierry Dufresne, ont surtout permis à la structure de nouer de fructueux partenariats et de s'afficher en compagnie de célébrités. Les abeilles, elles, attendent des résultats.

Pour sauver les abeilles, rien n'est trop beau. Voilà quelle pourrait être la devise de l'Observatoire français d'apidologie (OFA), association dédiée aux précieux butineurs. Lundi 19 juin, dans le magnifique cadre du massif de la Sainte-Baume, dans le Var, elle a accueilli le prince Albert II de Monaco et les PDG de Guerlain et de Yoplait. En leur compagnie, l'association a lancé l'opération « Des fleurs pour les abeilles », qui commence ce mardi 20 juin, visant à faire semer un milliard de fleurs mellifères par 100.000 personnes : « collaborateurs » des entreprises partenaires, enfants, citoyens. « Ce rendez-vous sera une des plus vastes opérations entreprises en une journée en faveur d'une espèce menacée d'extinction », annonce la vidéo de présentation.

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Parmi les personnalités qui soutiennent la journée, un joyeux melting-pot là aussi : Thomas Dutronc, Pascal Legitimus, ou même Pierre Gattaz, le président du Medef. « 800 entreprises et 30.000 enfants vont participer », précise Thierry Dufresne, président de l'OFA et initiateur de cette grande mobilisation. Ah, que ne ferait-on pas pour aider ces petites bêtes, si utiles !

Si Thierry Dufresne arrive à mobiliser autant de personnalités, c'est qu'il a un carnet d'adresses bien fourni. Avant de fonder l'Observatoire français d'apidologie, il a fait sa carrière dans le luxe, a été directeur général chez Christian Lacroix, Lanvin ou encore Charles Jourdan. La soixantaine approchant, il a décidé de se faire chevalier blanc des abeilles. « Arrivé à l'aube du troisième âge, on se demande comment être utile au plus grand nombre », explique-t-il modestement. Il a créé l'OFA en juillet 2013. L'« observatoire » fait le constat du déclin de ces pollinisateurs, et donc de l'impact que cela aurait sur la production agricole. Il se donne pour y remédier trois axes d'actions : sélectionner les abeilles les plus résistantes et productives, les multiplier, et former les apiculteurs à le faire eux-mêmes. L'objectif annoncé est de 10 millions de ruches et 30.000 apiculteurs supplémentaires en Europe d'ici 2025.

Les yeux plus gros que le ventre ?

Aujourd'hui, l'OFA annonce sur son site internet avoir installé 800 ruches expérimentales (ou 1.000, selon les déclarations de Thierry Dufresne à Reporterre), gère le Conservatoire de l'abeille noire provençale de Porquerolles un maillon important de la préservation de la race d'abeilles locale, accueille la troisième promotion de stagiaires en formation. Que de chemin parcouru en seulement quelques années !

La « ferme apicole expérimentale de la Sainte-Baume ».

Pour atteindre ces objectifs, l'ex-entrepreneur a réuni autour de son projet de nombreuses entreprises et fondations. Celle du prince Albert II de Monaco, de Guerlain, du Crédit Agricole Provence-Côte-d'Azur, de Gecina (immobilier de bureaux) ou de la fondation Lemarchand (créée par les fondateurs de Nature & Découvertes). Autre donateur généreux, la fondation General Mills (qui détient notamment la marque Yoplait), qui s'est engagée en 2015 à une subvention de 150.000 dollars (environ 134.000 euros) sur trois ans, en plus d'un don exceptionnel de 20.000 dollars (environ 17.000 euros). M. Dufresne a aussi convaincu des élus de la région Provence-Alpes-Côtes-d'Azur et du département du Var (qui a versé 63.000 euros à l'OFA) de le soutenir. Dès 2015, il inaugurait ainsi la « maison de l'apidologie », le laboratoire de l'OFA, sur le site de la Sainte-Beaume, déjà en présence d'Albert II de Monaco, mais aussi du ministre de l'Agriculture de l'époque Stéphane Le Foll, de députés européens, d'élus locaux, etc. « Les gens ont une affection particulière pour l'abeille », souligne Thierry Dufresne.

Thierry Dufresne (à gauche), le prince Albert au micro et Stéphane Le Foll, alors ministre de l'Agriculture.

Débarquant dans une filière en difficulté et en mal de financement, le nouveau venu a suscité des espoirs. Mais a-t-il eu les yeux plus gros que le ventre ? Il semble en tout cas, un peu comme dans le monde de la mode, que promesses et paroles dépassent la réalité.

Côté recherche, l'association annonce comme partenaire les institutions scientifiques les plus reconnues de la filière, comme une unité regroupant chercheurs de l'Inra (l'Institut national de la recherche agronomique) et acteurs de la filière apicole nommée l'UMT Prade (protection des abeilles dans l'environnement). Un partenariat qui n'a jamais été « effectif », indique par courriel à Reporterre la direction de l'unité. S'il y a eu des rencontres, elles n'ont jamais abouti.

« Le prince Albert ne soutient pas n'importe qui. Alors la légitimité de l'Inra, pfff »

Autres logos présents sur le site de l'OFA, ceux de deux autres institutions centrales pour l'apiculture française, France Agrimer (l'établissement public de suivi des filières agricoles), qui a chargé l'Itsap (Institut de l'abeille) de coordonner un « réseau de testage ». Le but : mesurer les performances de différentes reines des abeilles, afin de sélectionner les plus intéressantes pour l'apiculture. Parmi leurs partenaires, le CFPPA de Hyères (Var), c'est-à-dire un lycée agricole, qui avait délégué à l'OFA la partie « opérationnelle » : mise en place d'un réseau d'apiculteurs et de suivi des reines. Mais, concernant les deux ans de projet, très peu de données sont arrivées, si l'on en croit Sophie Cluzeau-Moulay, directrice de l'Itsap : « Au bout de la première année, nous devions présenter les premières informations récoltées à France Agrimer et à son comité apicole, nous avons eu énormément de mal à faire remonter des données par le CFPPA de Hyères et celles-ci se sont avérées très peu en phase avec les exigences de l'appel à projets. Il en a été de même la deuxième année », regrette-t-elle. La collaboration s'est arrêtée là.

Les « partenaires », notamment scientifiques, de l'OFA.

Alors, quelle est la réalité de la « recherche appliquée », comme l'appelle M. Dufresne, menée à l'OFA ? « Retournez dans les journaux précédents, nous conseille-t-il. Les trois directeurs de recherche de l'Inra étaient présents à l'inauguration de notre laboratoire. » Même argument pour France Agrimer, dont la directrice de la filière apicole était aussi, assure-t-il, présente lors de la sauterie de 2015. D'ailleurs, l'OFA n'a même pas besoin de la légitimité des institutions de la recherche publique : « Quand une personnalité aussi importante que le prince Albert vient deux fois de suite, ces gens-là ne soutiennent pas n'importe qui. Alors la légitimité de l'Inra, pfff », lance-t-il à Reporterre.

Autre mission que s'est en principe fixée l'OFA, la formation de nouveaux apiculteurs. Plusieurs fondations financent l'observatoire dans le but de soutenir cette action (General Mills, Gecina, Fonds Épicurien). Et c'est aussi objectif qui était affiché lors de la campagne de financement participatif de 2015 : 40 apiculteurs formés en 2017. Près de 25.000 euros avaient été récoltés à cet effet. Pourtant, selon les chiffres donnés par M. Dufresne lui-même, seulement six personnes sont formées en moyenne chaque année. « Vous confondez tout », corrige M. Dufresne. L'objectif de 40 concernait selon lui des formations courtes. Ah bon ? Le descriptif ressemblait pourtant à celui des formations longues : « L'OFA forme des apiculteurs-apidologues-éleveurs, et les accompagne dans la création de leurs exploitations apicoles », expliquait Blue Bees, le site hébergeant la collecte de fonds lancée par l'OFA.

« On a eu des doutes sur l'efficacité de leurs actions »

La fondation Lune de miel, créée par Famille Michaud, premier conditionneur de miel en France, a d'ailleurs décidé, après deux ans de soutien, de ne pas renouveler son aide à l'OFA. « C'était important, nous avons donné 15.000 à 20.000 euros par an pour la formation des apiculteurs. Le fondateur de l'OFA a une grande force de conviction, il met son temps et son carnet d'adresses au service de l'apiculture, cela nous a paru intéressant, explique Bernard Saubot, directeur du développement apicole de Famille Michaud apiculteurs et membre du comité stratégique de la fondation. Puis, on a eu des doutes sur l'efficacité de leurs actions. »

Ainsi, selon des témoignages concordants recueillis par Reporterre, le cheptel expérimental serait moins important qu'annoncé ; les abeilles mal nourries, car installées sur le versant Nord de la Sainte-Baume, un territoire magnifique, mais limité en ressources mellifères ; les recherches sur la sélection des abeilles auraient à peine commencé ; le conservatoire de l'abeille noire de Provence, mal en point. Les faits ne semblent pas suivre le discours.

Thierry Dufresne a-t-il été dépassé par ses grands projets ? A-t-il voulu aller trop vite ? Il ne s'arrête pas à de si futiles questions et continue de foncer. D'abord avec cette nouvelle campagne. Ensuite avec la création de la Worldwide Bees Foundation, visant à rendre internationale l'action de l'OFA. Mais aussi avec le lancement prochain « d'un partenariat avec une dizaine d'écoles privées en France » pour la formation, nous annonce Thierry Dufresne. Enfin avec le lancement prochain d'un « projet pilote européen » pour l'apiculture, porté par quelques eurodéputés depuis leur rencontre avec le président de l'OFA. L'association semble ainsi en très bonne position pour remporter l'appel à manifestation européen, qui prévoit 1,7 million d'euros de budget rien que pour la première année. Selon le cabinet de Jean-Paul Denanot, l'eurodéputé qui suit le sujet, il devrait être lancé dès cet été.

Alors, surtout, comme le conseille Thierry Dufresne, « il ne faut pas faire attention aux rumeurs, il faut faire attention aux actions et à la réalité ». D'ailleurs, pour les constater, il nous a indiqué que malgré la contrariété suscitée par l'appel de Reporterre, cela lui ferait « très plaisir de [n]ous recevoir » sur le site de l'OFA dans le Var, nous indiquant qu'il prendrait l'initiative de nous recontacter. À suivre ?


Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : Extraites de la vidéo de présentation de l'Observatoire français d'apidologie, via Youtube .

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