Pour sauver la forêt du Morvan, des gens se groupent pour l'acheter peu à peu

17/06/2017 10 min reporterre.net  arbres partage biodiversité  association  Bien commun #130229

Les belles forêts de feuillus morvandelles laissent peu à peu place à des monocultures de pins douglas, prisés par l'industrie du bois. Pour lutter contre cet enrésinement, un groupement forestier de 530 associés gère en sylviculture douce les parcelles de hêtres, chênes, et autres merisiers qu'elle a achetées.

  • Autun (Saône-et-Loire), reportage

Un peu à l'écart de la route, après la sortie d'Autun, les silhouettes vert foncé des douglas s'alignent, identiques et bien rangées. À côté de la voiture, un tas de grumes, identiques et bien rangées. Entre les deux, un paysage désolant de sol à nu, envahi par la broussaille. Les taches roses de jolies digitales n'arrivent pas à égayer l'ambiance. Lucienne Haese, ancienne présidente de Autun Morvan écologie, fondatrice et ancienne cogérante du Groupement forestier pour la sauvegarde des feuillus du Morvan (GFSFM), ne décolère pas. « Le Morvan devient une usine à bois, fulmine-t-elle. Ils coupent ras les feuillus pour planter des monocultures de douglas ! » Jacques Gorlier, cogérant du GFSFM, examine une pile de troncs. « Du hêtre, du chêne, du châtaignier et même du merisier. Les camions ont déjà dû en sortir quelques-uns. Avant, on avait un chantier comme ça tous les cinq-six ans ; maintenant, c'est partout. »

Au début du XIX e siècle, la forêt, qui couvrait une bonne part des collines morvandelles, était principalement constituée de chênaies-hêtraies. Les résineux sont apparus dans le paysage durant les années 1970. Aujourd'hui, le taux d'enrésinement dépasse 50 %. « Dans les années 1960, l'État a subventionné les plantations d'arbres à pousse rapide, comme les douglas. Résultat, la Caisse d'épargne a enrésiné 2.300 hectares de forêt, notamment sur la commune d'Arleuf (Nièvre) et Axa assurances 900 hectares en Côte-d'Or, dans des secteurs très paysagers », raconte Lucienne Haese. Depuis, ces investisseurs institutionnels ont revendu, mais les parcelles de douglas sont restées, stimulées par la demande. « Deux très grandes scieries sont installées en Bourgogne : Sougy, à Sougy-sur-Loire (Nièvre), et Fruytier, à La Roche-en-Brenil (Côte-d'Or), pointe Jacques Gorlier. Ils passent quasiment 2.000 mètres cubes de bois par jour et ne prennent que du résineux. »

La monoculture de douglas colonise les forêts de feuillus.

Les parcelles de douglas sont souvent cultivées de manière intensive. « En futaie régulière, les rotations durent vingt à quarante ans, explique Tristan Susse, expert forestier. À l'issue d'un cycle, la parcelle est rasée. » Les conséquences de ces coupes rases sont désastreuses. « Les habitats de la faune et de la flore sont détruits. Le ramassage des branchages est réalisé à la pelle, ce qui racle et enlève l'humus. Le sol nu, exposé en plein soleil, s'appauvrit. Quand le terrain est en pente, l'eau ruisselle et emporte la terre. »

Des arbres laissés agoniser sur pied

Lucienne Haese, « Lulu », pour les amis, ne s'est jamais habituée à cette évolution. « Les gestionnaires dépouillaient les troncs de leur écorce et laissaient les arbres mourir sur pied, c'était affreux. J'ai même écrit à Raymond Barre pour qu'il empêche ça », raconte l'ancienne experte-comptable, originaire d'une commune voisine d'Autun, revenue dans le Morvan en 1979 et qui a rejoint Autun Morvan écologie à sa création, en 1989.

Lucienne Haese devant les troncs de feuillus fraîchement coupés, merisier, chêne, hêtre et châtaignier.

Cette association a lancé le Groupement forestier pour la sauvegarde des feuillus du Morvan en 2003. Objectif, acquérir une première parcelle dans la forêt de Montmain, à côté d'Autun : une hêtraie et chênaie-charmaie remarquable, où les tourbières accueillent le rossolis à feuilles rondes, protégé en France, et où les jonquilles tapissent de jaune les bois de bouleaux. « La Fondation de France avait mis 270 hectares en vente au plus offrant. Impossible de se payer ça, se remémore Lucienne Haese. J'ai contacté le Conservatoire d'espaces naturels (CEN) de Bourgogne et le maire d'Autun, Rémy Rebeyrotte, pour leur demander de sauver le domaine. »

Jacques Gorlier : « Avant, on avait un chantier comme ça tous les cinq-six ans ; maintenant, c'est partout. »

Autun Morvan écologie a acheté 32 hectares, la mairie 160 hectares et le conservatoire 60 hectares. « Cet achat était cohérent avec la vocation du conservatoire de protéger les sites naturels. Les hêtraies-chênaies ont tendance à disparaître. Les zones humides au sein de ces forêts vivent mal l'enrésinement. Il faut préserver ces milieux », dit Aurélien Poirel, chargé de mission au CEN. « Tout le monde a signé une charte pour une exploitation proche de la nature, sans monoculture et sans coupes rases », précise Lucienne Haese.

Jacques Gorlier inspecte une ancienne friche achetée par le groupement, où la forêt se développe naturellement.

Dès que sa trésorerie le lui permet, le GFSFM achète de nouvelles parcelles, parfois avec le soutien de la mairie d'Autun : 23 hectares à Alligny-en-Morvan, 16 hectares de châtaigniers à Laizy, 34 hectares de site inscrit dans le bois de Rivaux à Autun, etc. Aujourd'hui, le groupement compte 530 associés et est propriétaire de seize forêts pour un total de 239 hectares. « La signature est en cours pour l'achat de deux autres forêts, ce qui amènera le total à 300 hectares », se réjouit Lucienne Haese. Tous gérés en futaie irrégulière, au plus proche de la nature. Le groupement a même obtenu le label FSC (Forest Stewardship Council), dont le cahier des charges, très exigeant, a été établi par le WWF. « Il exige un audit initial très poussé, des contrôles annuels et s'intéresse aussi aux conditions de travail, énumère Jacques Gorlier. Rien à voir avec le label PEFC (Programme européen des forêts certifiées), créé par l'interprofession, tellement laxiste que la journaliste de Cash Investigation Élise Lucet a réussi à faire labelliser un supermarché. »

À Montmain, chênes, hêtres et merisiers de tailles et d'âges variés

Au domaine de Montmain, quelques virages au milieu des prés où paissent des vaches charolaises plus tard, la différence saute aux yeux. À gauche d'une route interdite aux voitures, l'étang des Cloix scintille au soleil, au milieu de différentes essences de tailles et d'âges variés. Un geai s'envole à tire-d'aile quand Jacques Gorlier et Lucienne Haese s'aventurent sur un minuscule sentier au milieu de jeunes arbres. « Il s'agit d'un ancien espace agricole qui s'est repeuplé de feuillus : merisiers, érables, sorbiers et autres, explique Lucienne Haese. On n'a même pas eu besoin de planter ! » Jacques Gorlier évalue la croissance d'un jeune merisier. « On le reconnaît aux taches blanches sur son tronc et à ses branches réparties en couronnes », dit-il.

Un merisier.

Un panneau indique la parcelle de forêt du massif de Montmain, la première acquise par le groupement, en 2003.

Plus loin, la forêt est plus mature. Hêtres, châtaigniers, chênes et sorbiers cohabitent sur un sol couvert de feuilles, de bois mort véritables hôtels à insectes et de jeunes plants vert tendre. Jacques Gorlier en profite pour offrir une petite leçon de futaie irrégulière : « Plutôt que raisonner à la parcelle, on sélectionne pied par pied les arbres à couper, pour les vendre, mais aussi pour améliorer le peuplement. L'objectif est d'apporter de la lumière pour favoriser la régénération naturelle », explique-t-il en désignant un petit espace ensoleillé, sans vieux arbres. Parmi les jeunes pousses qui s'y enchevêtrent se glissent quelques douglas. Pas question pour autant de les arracher au nom d'une croisade anti-résineux. « Ce ne sont pas les douglas le problème, ce sont la monoculture et les coupes rases », glisse Lucienne Haese.

En futaie irrégulière, les arbres sont coupés pied par pied pour créer des « taches de régénération » comme celle-ci.

Non seulement ce mode de gestion en futaie irrégulière favorise la biodiversité, mais en plus, il est rentable. « Faire des coupes rases coûte cher, parce qu'il faut préparer le sol et replanter. En plus, le prix des plants ne cesse d'augmenter et les derniers printemps chauds et secs ont entraîné des pertes, explique Tristan Susse. Au contraire, en futaie irrégulière, on adapte les coupes en fonction des arbres qu'on a et du marché pour vendre une essence au moment où son cours est le plus favorable... D'ailleurs, la France est en retard : en Suisse et en Belgique, ce mode de gestion est déjà bien développé. » Les seules contraintes sont qu'il faut très bien connaître sa forêt et multiplier les acheteurs et les débouchés.

Une gestion rentable et des comptes à l'équilibre

Petite vente par petite vente, le groupement arrive à couvrir ses frais de fonctionnement, là où les souscriptions permettent d'investir dans de nouvelles parcelles. « Nos comptes sont à l'équilibre, souligne Lucienne Haese avec satisfaction. En réunion avec des forestiers conventionnels, nous avons enfin des exemples pour montrer qu'une autre gestion est possible. » Les riverains sont également associés. « On leur fait parfois exploiter une partie des taillis et des houppiers pour du bois de chauffage, raconte Jacques Gorlier. Comme c'est un peu "leur" forêt, ils la respectent et le travail est bien fait. Cela restaure le rôle social de la forêt. »

Un hêtre.

Le groupement est dirigé par deux cogérants, dont Jacques Gorlier, arrivé à ce poste le 1 er janvier dernier. Ils sont assistés par un conseil scientifique composé d'un fiscaliste, d'un ingénieur forestier, d'un professeur du Muséum national d'histoire naturelle (MNHN) à la retraite et du spécialiste en futaie irrégulière Tristan Susse. Chaque année, ils accueillent tous les associés pour l'assemblée générale, suivie d'un repas et de la visite d'une forêt.

Il est toujours possible d'acheter une ou plusieurs parts, au prix unitaire de 160 euros. « On ne rejoint pas le groupement pour faire un placement financier, mais parce qu'on est amoureux des arbres », précise Lucienne Haese. « D'ailleurs, certains achètent des parts comme cadeau de naissance ou de mariage. Un grand-père a acheté une part à chacun de ses petits-enfants et ils sont venus ensemble à la dernière assemblée générale. Les associés partagent la même volonté de préserver les forêts de feuillus morvandelles. »


Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre
chapô : L'étang des Cloix, à Montmain.

reporterre.net

newsnet 17/06/19 19:15

voilà une nouvelle définition du Bien Commun

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