Bien avant Mao : la révolte des Taiping et les racines du communisme chinois

16/06/2017 19 min entelekheia.fr  communisme philosophie  Chine #130190

Au XIXe siècle, un épisode peu connu de l'histoire de la Chine a pourtant représenté un tournant : le pays a connu l'un de ses plus importants soulèvements populaires avant la révolution communiste de Mao. Entre 1850 et 1864, pendant quatorze ans, les rebelles Taiping (principalement des mineurs et des paysans) ont essaimé dans 17 provinces, irrévocablement affaibli la dynastie Qing (1644-1911/12) et posé les bases d'un nouveau système de gouvernement. Le père de la Chine moderne et leader du Kuomintang Sun Yat-sen, ainsi que Mao Tsé-toung et son Parti communiste, déclaraient y trouver leurs racines et s'en inspirer

Depuis ses débuts, l'histoire de la Chine est jalonnée de soulèvements périodiques 1 qui tiennent probablement à ses particularités culturelles, à savoir une doctrine fondatrice égalitaire (le taoïsme, philosophie ennemie de la hiérarchisation confucianiste adoptée au VIe siècle avant J-C pour structurer la société, imprègne en sous-main la société depuis au moins le troisième millénaire av.J-C) ; une méfiance généralisée envers un pouvoir impérial souvent arbitraire et corrompu ; et une organisation clanique où les sociétés secrètes (bouddhistes, taoïstes, syncrétiques, etc) tiennent une place importante.

Rébellion Taiping : En bleu, l'avancé jusqu'à Nankin (1851-53); en vert sombre, l'expédition vers le nord et la défaite de Lianzhen (1853-54); en rose, la route vers Shi Dakai (1857-63). En vert pâle, les territoires sous contrôle Taiping. Crédits : taipingrebellion.com

La révolte millénariste, religieuse et politique Taiping (Tai Ping Tian Guo, « le Royaume de la Paix Céleste ») s'inscrit donc dans une longue histoire de soulèvements populaires. Elle ne se différencie des autres que par l'originalité de son idéologie, l'étendue de son influence politique et le nombre effarant de ses victimes déclarées : vingt millions.

Cette révolte circonscrite à quelques régions du sud de la Chine est censée compter à elle seule plus de victimes que le total des pertes humaines de la Première Guerre mondiale !

Taoïsme traditionnel, Bible et redistribution, les bases de la Chine moderne

En 1837, un candidat malheureux aux examens impériaux (qui donnent accès aux postes officiels du gouvernement depuis des millénaires et constituent le seul tremplin social chinois), Hong Hsiu-ch'üan (Hong Xiuquan) fait une dépression nerveuse au cours de laquelle il a des visions, en particulier de Confucius se repentant de sa mécréance, d'un vieil homme se plaignant d'avoir été désavoué au profit de démons ou encore d'un ange lui enjoignant de purifier la Chine de ses démons. Pendant ses études, il a rencontré des missionnaires et lu des traductions de la Bible, et tout cela se brouille dans sa tête de telle façon que des années plus tard, il identifiera le premier homme de ses visions comme Dieu (qu'il syncrétise avec l'antique divinité taoïste Shang Di 2) et l'ange avec Jésus, dont il s'imagine être le jeune frère destiné à renverser l'empereur-démon mandchou Qing et à le supplanter (dans la Chine ancienne, « démon » et « étranger » sont des mots rigoureusement synonymes, et les Mandchous passent pour étrangers).

Par ailleurs, le fonds culturel populaire chinois porté par la littérature et les conteurs itinérants, qui mêle quasi-systématiquement réalisme et surnaturel 3 et déborde de miracles opérés par des prêtres taoïstes, prépare les esprits à s'enticher de maîtres spirituels, bien souvent sans considération pour leur affiliation religieuse ou la cohérence de leur doctrine. Le génie chinois s'approprie tout.

Parallèlement à l'avènement du « messie » chinois Hong, le pays subit des catastrophes naturelles et des famines qui, ajoutées aux ravages de l'opium, aux défaites successives contre les Occidentaux, à une imposition de plus en plus lourde due à une dépréciation du cuivre dans lequel les taxes sont payées, à un banditisme de plus en plus étendu et à la corruption généralisée des marchands et du gouvernement Qing, finira par exaspérer la population et par déclencher plusieurs soulèvements, dont le plus important, celui des Taiping en Chine du Sud.

Grosso modo, l'idéologie Taiping est un humanisme mystique, millénariste et proto-communiste bâti sur un bric-à-brac d'Écritures chrétiennes et de classiques ancrés dans la tradition chinoise tels que les Rites de Zhou, un texte remontant à la dynastie du même nom (du XIe siècle av. J-C au VIe siècle av. J-C).

Dans les provinces où ils s'installent à mesure de leur avancée, les insurgés Taiping bâtissent une société d'un égalitarisme et d'une modernité surprenants : sont interdits la corruption, l'esclavage, l'opium, la torture, la prostitution, les jeux d'argent, l'alcool, le tabac, la polygamie, les pieds bandés, les mariages arrangés, le confucianisme et la propriété privée des terres. Les femmes accèdent à l'égalité, les terres sont équitablement distribuées et les biens, mis en commun au bénéfice de tous. Le royaume Taiping, une théocratie gouvernée par Hong Hsiu-ch'üan, s'organise en unités de 25 familles, chacune sous l'autorité d'un administrateur chargé de régler ses affaires civiles, éducatives, religieuses, financières et judiciaires. Un programme d'entraide prend en charge les personnes handicapées, les veuves et les orphelins. Le système des examens impériaux, 4 indispensable à la psyché chinoise, reprend avec quelques changements : on étudie désormais en chinois vernaculaire et non littéraire des textes chrétiens et non plus confucianistes, et tout comme l'armée, il s'ouvre aux femmes.

Karl Marx, mi-figue mi-raisin sur la révolte Taiping, en dira néanmoins « Peut-être que le prochain soulèvement en Europe dépendra davantage de ce qui se passe actuellement dans l'Empire Céleste que de n'importe quelle autre cause politique existante. » 5 Impossible, effectivement, d'évaluer l'influence internationale de la révolte Taiping. Quant à sa portée intérieure, elle ne fait aucun doute : sous son incarnation maoïste, moins d'un siècle plus tard, elle balaiera les anciennes institutions de la Chine.

Une révolte chinoise pas comme les autres

Au début de 1850, les Taiping coupent leur natte (une mode mandchoue imposée par les empereurs Qing) et se déclarent en rébellion. Au cours de la première guerre de l'opium, les autorités impériales ont armé la population contre les Britanniques, de sorte que les sociétés secrètes chinoises regorgent d'armes, en particulier dans les régions avoisinant l'épicentre du conflit (et le principal point d'entrée du trafic de l'opium britannique), Canton.

Les Taiping avancent rapidement vers l'est à partir de leur point d'origine, la région du Guangxi (qui jouxte à l'ouest le Guangdong et sa capitale Canton), recrutant au passage des milliers d'adeptes. Leurs effectifs augmentent si vite qu'à leur approche de Nankin en 1853, ils s'élèvent facilement à un million, majoritairement des ouvriers et des paysans qui n'ont plus rien à perdre. Bon nombre d'entre les premiers Taiping, des mineurs de charbon du Guangxi, savent percer des tunnels sous les murailles défensives des villes, qui tombent une à une. Selon certains historiens, la prise de Nankin de 1853 donne lieu au massacre des 40 000 âmes de sa population mandchoue, mais d'autres affirment que seuls les officiels Qing et certains lettrés seront tués, les premiers en tant que « démons » étrangers et les seconds pour confucianisme ou loyauté aux Qing. Pour leur part, quand les troupes impériales reprennent une ville ou un village, elles en massacrent les habitants pour collaboration avec les insurgés Taiping, de sorte que les victimes s'accumulent des deux côtés.

Après leur installation à Nankin, les Taiping décident d'en faire leur « Capitale Céleste » et de consolider leurs forces au lieu de pousser leur avantage en prenant Pékin et la Cité interdite. Cela finira par leur être fatal. Malgré tout, pendant plus de dix ans, dans les régions où il est installé, le « Royaume de la Paix Céleste » Taiping, véritable État indépendant, concurrencera l'Empire Qing.

Mais si elle est forte à sa base, La rébellion Taiping est fragile au sommet de sa hiérarchie. Elle s'enlisera à la suite de querelles intestines réglées à coups d'assassinats de ses chefs les plus capables, d'un manque d'organisation, d'une incapacité structurelle à rallier les lettrés et les classes aisées - les Taiping sont trop anti-confucianistes et égalitaires pour ne pas les alarmer - et probablement de la dégradation de l'état mental de Hong, dont la psychose hallucinatoire chronique l'entraîne à des dérèglements démoralisants pour son entourage (crises meurtrières de paranoïa, vie luxurieuse avec des concubines, etc). L'un de ses ex-professeurs, le missionnaire Issachar J. Robert, le visite en 1861 et en écrit « je crois qu'il est fou, en particulier sur les sujets religieux, mais je ne le pense rationnel sur aucun sujet ». 6

S'ajoutent à ces déboires d'abord une armée constituée de gens dont la guerre n'est pas le métier et qui, bien qu'elle arrive jusqu'à Tianjin (près de Pékin), s'avère incapable de tenir les bases qu'elle conquiert, et ensuite l'antique plaie de la Chine, la corruption, qui grimpe jusque dans les rangs de ses chefs pour y semer la discorde et les trahisons.

Tseng Kuo-fan, l'Armée de Xiang et - là aussi - les débuts de la Chine moderne

Malgré ces erreurs de jeunesse, l'État Taiping occupe si bien son terrain que l'empereur finira par demander l'aide de ses ennemis occidentaux contre lui. Les Britanniques, les Américains et les Français, qui voient leurs négoces du sud de la Chine s'effondrer - notammment celui de l'opium - et préfèrent de loin la mollesse, l'indécision et la corruption du vieux régime Qing aux incertitudes de futures négociations avec les exaltés intègres et combatifs Taiping, ne seront que trop heureux de prêter main-forte à l'armée impériale - contre paiement, cela va de soi. 7 Mais, comme le soutien occidental subséquent d'initiatives comme 'l'Armée toujours victorieuse' de l'Américain Frederick Townsend Ward ne suffit toujours pas à déstabiliser les rebelles, l'empereur nomme un mandarin de la région du Hunan, Tseng Kuo-fan (Zeng Guofan) gouverneur des régions dominées par les Taiping, et le charge de créer une force capable de les vaincre. Tseng regroupe, arme et entraîne des milices locales jusqu'à constituer son « Armée de Xiang ». 8

Entièrement financée par des donations et des taxes, dirigée par des officiers lettrés, elle devient une force de premier plan, redonne un élan à la Chine des érudits et par sa compréhension de la nouvelle donne que le pays doit s'approprier pour survivre, à savoir le progrès technique des Occidentaux, elle engendre une élite moderniste (le Mouvement d'auto-renforcement 9) qui contribuera à la chute des Qing. Malheureusement, à cause du blanc-seing que lui donne l'empereur, l'armée régionale de Xiang donnera également naissance à une gangrène des débuts de la Chine moderne, les seigneurs de la guerre et leurs armées locales. Aujourd'hui, Tseng Kuo-fan reste une figure des plus controversées : les Chinois l'admirent autant en tant qu'excellent stratège et réformateur moderniste qu'ils le haïssent en tant que confucianiste rigoriste, traître au peuple et criminel de guerre.10

La révolte Taiping s'anémiera peu à peu après la chute de Nankin (1864). En 1871, la toute dernière unité armée Taiping est vaincue par l'Armée de Xiang. 11

Si la révolte manque son but, elle aura été proche de renverser le pouvoir Qing. Plus tard, les communistes de Mao salueront bien sûr les révolutionnaires Taiping, dont ils diront « qu'il ne leur manquait qu'une direction marxiste-léniniste-maoïste pour réussir »,12 mais ils ne seront pas les seuls : avant eux, Sun Yat-sen, considéré comme le père fondateur de la Chine moderne, écoute dans sa jeunesse les histoires racontées par un chef Taiping survivant, adopte le surnom « Hong Hsiu-ch'üan le Deuxième » et s'en réclame déjà. 13

Qu'est-ce que la structure du communisme chinois doit à Karl Marx et à Lénine, qu'est-ce qu'elle doit au phénomène intrinsèquement chinois Taiping ? Bien malin qui peut le déterminer.

Le décompte macabre de la révolte Taiping

Le nombre horrifiant des victimes ne signifie pas forcément qu'elles soient toutes directement assignables à la révolte elle-même ou à sa répression, si implacables les combats aient-ils été. De fait, comment différencier les personnes tombées au cours des affrontements entre les Taiping et leurs opposants des victimes de l'effroyable enchaînement de cataclysmes que connaît simultanément la région ? d'autant plus qu'à cause des allées et venues de troupes et de civils, leurs effets se chevauchent et que les comptes en sont tenus, on ne sait trop comment, par une administration qui ne contrôle plus la zone ?

Voyons ce qui s'est passé à l'époque. En 1848 et 1849, le fleuve Yang-tsé inonde le Hubei, le Jiangsu et le Zhejiang. Entre 1849 et 1851, dans la région du Guanxi, une famine jette des personnes sans abri et affamées sur les routes par centaines de milliers. Impossible de dénombrer les victimes.

En 1855, le fleuve Jaune rompt ses digues, se déroute de son cours et dévale les terres, noyant des villages entiers et engloutissant des centaines de fermes et de terres cultivées jusqu'au nord de la péninsule du Shandong, à 800 kilomètres de son embouchure initiale. 14 Dans plusieurs régions, les récoltes de riz, de blé et le bétail se perdent irrémédiablement, des famines s'ensuivent et les torrents de boue charriant des détritus pendant des semaines causent des épidémies de choléra et de typhoïde, tuant probablement des gens par dizaines de milliers. Pour finir d'assombrir le tableau, dans les années 1860, une épidémie de peste se déclare dans le Yunnan et les régions d'origine des Taiping, le Guangxi et le Guangdong. 15 Au cours des années suivantes, elle s'étendra à toutes les villes portuaires du sud de la Chine.

Les multiples changements de cours du Fleuve Jaune

L'incurie des autorités, bien autrement préoccupées par les révoltes des Turbans Rouges16 dans le Guangdong (1854-56), Taiping du Guangxi jusqu'à Nankin (1850-64), Nian 17 en Chine du nord (1851-68), musulmane 18 dans le Yunnan, au sud-ouest (1855-73) et Dungan 19 au centre nord de la Chine (1862-1877) que par les menus tracas de paysans qui sont seulement en train de mourir en masse, compte pour beaucoup dans le désastre de l'époque des Taiping, et les exactions d'un gouvernement déconsidéré et aux abois, qui n'hésite pas à recourir aux méthodes les plus brutales pour réprimer les rébellions, font encore grimper le nombre des victimes.

Sans même compter les effets sur l'espérance de vie moyenne de la démoralisation générale du pays et de son repli sur les paradis artificiels des fumeries... combien se sont laissé sciemment mourir, combien de suicides au ralenti ces fumeries ont-elles abrité ?

L'addition de tous ces facteurs explique probablement, bien sûr sans le justifier, le chiffre monumental de 20 millions de victimes. Quant au vrai nombre des victimes directes de la rébellion Taiping, plus personne n'est en mesure de l'établir.

Quoi qu'il en soit, les deux forces émergentes qui allaient abattre l'empire Qing et façonner la Chine actuelle, le Kuomintang (toujours actif à Taïwan) et le Parti communiste, qui dirige actuellement la République populaire de Chine, entretiennent à ce jour sa mémoire.

En définitive, la rébellion Taiping a bel et bien réussi.

Corinne Autey-Roussel
Image : Officiers Taiping, carte postale

Notes :

1 Chinese Cultural Studies: Concise Political History of China
acc6.its.brooklyn.cuny.edu

2 Names for « God »: Shang Di
globalchinacenter.org

3 La Chine d'aujourd'hui mêle toujours autant réalisme et surnaturel. Voir, par exemple, ses films de kung fu où bien souvent, les combattants lévitent ou s'envolent...

4 The Chinese imperial examination system
cpp.edu

5 « On colonialism »/Revolution in China and in Europe 1, par Karl Marx (descendre sur la page)
/oncolonialism00marxuoft_djvu.txt

6 Hong Xiuquan and the Taiping Rebellion
chinasince1644.cheng-tsui.com

7 The Taiping Rebellion and the formation of the Ever Victorious Army
soldiers-of-misfortune.com

8 Xiang Army
self.gutenberg.org

9 The Nian, Panthay, Muslim and Taiping Rebellion/Self-Strengthening Movement
chinafolio.com

10 the Self-Strengthening Movement chaos.umd.edu chaos.umd.edu

11 Taiping rebellion timeline
taipingrebellion.com

12 Building the Heavenly State : The Taiping Construction of moral, social and political order. Thèse universitaire. history.ucsc.edu

13 Introduction The Taiping Rebellion 1850-1871
taipingrebellion.com

14 1855 : Quand un fleuve se détourne de son cours - les divagations du Fleuve Jaune
alertes-meteo.com

15 Bubonic Plague in Nineteenth-century China, par Carol Ann Benedict
sup.org

16 The Heaven and Earth Society and the Red Turban Rebellion in Late Qing China, par Jaeyoon Kim
scientificjournals.org

17 The Nian Rebellion: In the Shadows of Taiping
searchinginhistory.blogspot.fr

18 Involuntary Rebels
h-net.org

19 Dungan Revolt 1862-77
http://self.gutenberg.org/articles/dungan_revolt_%281862%E2%80%9377%29

entelekheia.fr

 commentaire