De la Russie tsariste à la révolution de 1917 et à la répudiation des dettes

16/06/2017 12 min cadtm.org #130159

La Russie a émergé de la fin des guerres napoléoniennes comme une grande puissance européenne, elle a participé à la formation de la Sainte-Alliance. La Sainte-Alliance a été constituée le 26 septembre 1815 à Paris, à l'instigation du Tsar Alexandre 1 er, par trois monarchies européennes victorieuses de l'empire napoléonien, dans le but de raffermir leurs positions et de se prémunir contre des révolutions. Constituée dans un premier temps par l'Empire russe, l'Empire d'Autriche et le Royaume de Prusse, elle a été rejointe par la France (où la monarchie avait été restaurée) en 1818 et a été de fait appuyée par Londres.

La Russie tsariste : une grande puissance européenne

L'Empire russe a fait partie de la Troïka qui a mis sur le trône grec un prince bavarois en 1830 et a enchaîné le pays à une dette à la fois odieuse et insoutenable. Pour Moscou, le démantèlement progressif de l'Empire ottoman constituait un enjeu très important car les intérêts russes dans les Balkans étaient en jeu, de même que la circulation entre la mer Noire et la Méditerranée.

L'Europe en 1815, après le congrès de Vienne (cliquer pour agrandir)

Jusqu'aux années 1870, les banquiers londoniens ont été les principaux financiers du tsar. À partir de la constitution de l'Empire allemand et de sa victoire sur la France en 1871, les banquiers allemands ont pris la place de Londres. Dès ce moment, l'Allemagne est devenue le principal partenaire commercial de la Russie. À la veille de la première guerre mondiale, 53 % des importations de la Russie provenaient d'Allemagne et 32 % de ses exportations lui étaient destinées. Par contre, au niveau financier, dès la fin du 19 e siècle, les banquiers français ont supplanté les banquiers allemands. À la veille de la première guerre mondiale, 80 % de la dette externe russe étaient détenus par des « investisseurs » de France et la plupart des emprunts russes en cours avaient été émis sur la place de Paris.

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En résumé, les capitalistes de France prêtaient à la Russie et y réalisaient des investissements (les capitalistes belges, en particulier les « industriels », investissaient également de manière importante en Russie |1 |) tandis que les capitalistes allemands y écoulaient une partie de leur production et s'y approvisionnaient en matières premières.

Lorsque le soviet de Petrograd a adopté le manifeste financier pour appeler à répudier la dette tsariste, la Russie s'apprêtait à émettre, grâce au concours des banquiers et du gouvernement français, un nouvel emprunt massif. L'avertissement lancé par le soviet n'a pas été écouté par les financiers de Paris, l'emprunt a été réalisé. Douze ans plus tard, il a été répudié.

Un titre russe de 1906

Première guerre mondiale

La première guerre mondiale opposait deux camps de puissances capitalistes : d'un côté l'Empire allemand et ses alliés l'Empire austro-hongrois, la Bulgarie, et l'Empire ottoman. Le deuxième était composé de la Grande-Bretagne, la France, l'Empire russe, la Belgique, la Roumanie, l'Italie, le Japon et, à partir de février 1917, les États-Unis.

Depuis des années, l'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, la Russie tsariste se préparaient à la guerre. L'Allemagne, en pleine progression économique, cherchait à étendre son territoire tant en Europe que dans le domaine colonial.

La France cherchait à prendre sa revanche sur l'Allemagne et notamment à obtenir l'Alsace et la Lorraine annexées par l'Allemagne suite à la défaite française de 1871. La Grande-Bretagne, la France et la Russie voulaient aussi étendre leur domaine colonial, notamment sur les ruines de l'Empire ottoman.
La gauche, dans les différents pays belligérants, avait dénoncé, plusieurs années auparavant, les préparatifs de cette guerre.

Au Congrès de Stuttgart (1907) de l'Internationale socialiste, la résolution votée à l'unanimité affirmait :
« Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, (les partis socialistes) ont le devoir de s'entremettre pour la faire cesser promptement et d'utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste ».

En 1913, au Congrès extraordinaire de Bâle, l'Internationale avait adressé un avertissement solennel aux gouvernements : « Que les gouvernements sachent bien que dans l'état actuel de l'Europe et dans les dispositions d'esprit de la classe ouvrière, ils ne pourraient, sans péril pour eux-mêmes, déclencher la guerre. » |2 |
Jean Jaurès, grande figure du socialisme français, résuma ce message, en termes succincts, dans la phrase finale de son discours au Congrès de Bâle : « En accentuant le danger de guerre, les gouvernements devraient voir que les peuples pourraient facilement faire leurs comptes : leur propre révolution leur coûterait moins de morts que la guerre des autres ».

Au moment décisif, en août 1914, plusieurs grands partis socialistes (le parti social démocrate d'Allemagne, celui d'Autriche, ceux de Belgique, de France et de Grande-Bretagne) ont voté avec leur bourgeoisie les crédits pour financer la guerre. Le coût en vies humaines a été extrêmement élevé. Le total des décès dus au conflit mondial s'élève à 18,6 millions, 9,7 millions de militaires et 8,9 millions de civils. Entre 1914 et février 1917, le nombre de décès en Russie causés par la participation du Tsar à la première guerre mondiale s'éleva à 3 300 000 dont 1 800 000 parmi les militaires et 1 500 000 parmi les civils |3 |.

De la révolution de février 1917 à celle d'octobre

Lorsque la révolution éclata en février 1917, avec une importante grève des femmes (elle a démarré le 23 février 1917 |4 |, journée internationale pour les droits des femmes |5 |), la population russe voulait se débarrasser du régime autocratique tsariste, elle voulait du pain, elle désirait également la fin de la guerre, l'accès à la terre pour des dizaines de millions de paysans qui en étaient privés et qui étaient forcés de risquer leur vie dans une guerre dont les objectifs leur étaient totalement étrangers.

Alexandre Fedorovitch Kerensky (1881-1970)

Le nouveau régime, dirigé par le socialiste modéré Kerensky |6 | qui succéda au tsar se refusa à distribuer la terre aux paysans, voulu poursuivre la guerre et fût incapable de nourrir la population. Il s'engagea également à rembourser les dettes contractées par le régime tsariste auprès des créanciers étrangers et il réalisa de nouveaux emprunts afin de poursuivre la guerre.

Dan, un des principaux dirigeants mencheviks opposés au parti bolchevik, décrit l'ébullition révolutionnaire dans les mois qui précédèrent octobre 1917 : les masses « commencèrent de plus en plus fréquemment à exprimer leur mécontentement et leur impatience dans des mouvements impétueux, et finirent (...) par se tourner vers le communisme (...). Les grèves se succédèrent. Les ouvriers cherchèrent à répondre à la hausse rapide du coût de la vie par des augmentations de salaires. Mais tous leurs efforts échouèrent par suite de la dévalorisation continue de la monnaie de papier. Les communistes lancèrent dans leurs rangs le mot d'ordre du « contrôle ouvrier », et leur conseillèrent de prendre en mains eux-mêmes la direction des entreprises, afin d'empêcher le « sabotage » des capitalistes. De l'autre côté, les paysans commencèrent à s'emparer des domaines, à chasser les propriétaires fonciers et à mettre le feu à leurs manoirs... » |7 |.

La révolution d'octobre 1917

L'insatisfaction provoquée par la politique de Kerensky produisit une deuxième révolution en octobre 1917 (le 7 novembre 1917 selon le nouveau calendrier adopté plus tard). Le nouveau gouvernement |8 |, soutenu par le congrès des soviets, s'engagea à réaliser la paix, distribuer la terre et, pour trouver les moyens de relancer l'économie du pays, répudier la dette et nationaliser le secteur bancaire |9 |.

La répudiation des dettes

Début janvier 1918, le gouvernement soviétique suspendit le paiement de la dette étrangère et début février 1918, il décréta la répudiation de toutes les dettes tsaristes ainsi que les dettes contractées par le gouvernement provisoire afin de poursuivre la guerre entre février et novembre 1917. En même temps, il décida d'exproprier tous les avoirs des capitalistes étrangers en Russie afin de les restituer au patrimoine national. La dette publique russe en 1913 s'élevait à 930 millions de £ (soit grosso modo 50 % du PIB). Entre le début de la guerre et le moment où les Bolcheviques arrivent au pouvoir avec leurs alliés les Socialistes Révolutionnaires de gauche, la dette a été multipliée par 3,5 et atteignait 3 385 millions de £.

En répudiant les dettes, le gouvernement soviétique mettait en pratique la décision prise en 1905 par le soviet de Petrograd et les différents partis qui le soutenaient. Cela provoqua une protestation unanime des capitales des grandes puissances alliées.

Décret sur la Paix

Le gouvernement soviétique proposait une paix sans annexion et sans compensation/réparation. Il y ajoutait la mise en pratique du droit à l'autodétermination des peuples. Il s'agissait de l'application de principes totalement novateurs ou révolutionnaires dans les relations entre les États.


Partie 1 du feuilleton : Russie : La répudiation des dettes au cœur des révolutions de 1905 et de 1917

La partie 3 sera publiée prochainement

Notes
|1 | En 1914, on trouvait des tramways exploités par des entreprises belges dans 26 villes russes. Selon le ministre belge, Henri Jaspar, qui évoquait au parlement belge les intérêts de la Belgique en Russie avant-guerre : « la fonte que nous fabriquions en Russie représentait 1/3 de la production totale de fonte russe ; les poutrelles, les laminés, les traverses représentaient 42 % de la production totale russe ; les produits chimiques fabriqués par les Belges en Russie représentaient 75 % des produits chimiques fabriqués dans la Russie entière ; les glaces représentaient 50 % de la production russe, les verres à vitre 30 % ». Selon ce ministre, 161 entreprises belges étaient présentes en Russie avant la guerre. Sources : Annales parlementaires, Chambre, 1921-1922, p. 883-884 ; séance du 23 mai 1922. Voir aussi Documents parlementaires, Sénat, 1928-1929, n° 88, Rapport de la Commission des Affaires étrangères, p. 37-38. Ces documents sont cités par Jean Stengers, Belgique et Russie, 1917-1924 : gouvernement et opinion publique, Revue belge de philologie et d'histoire, Année 1988, Volume 66, Numéro 2 pp. 296-328 persee.fr
|2 | J. Longuet, Le mouvement socialiste international, Paris, 1931, p. 58.
|3 | Les pays les plus touchés, outre la Russie, ont été l'Empire allemand avec 2 millions de morts parmi les militaires et 420 000 civils, la France (colonies incluses) avec 1,4 million de militaires et 300 000 civils, l'Autriche-Hongrie avec 1,1 million de militaires et 470 000 civils, le Royaume-Uni (colonies incluses), 885 000 militaires et 110 000 civils, l'Empire ottoman, 800 000 militaires et 4,2 millions de civils et le Royaume de Serbie 1 250 000 victimes, dont 800 000 civils, soit un tiers de sa population. Source : fr.wikipedia.org
|4 | En 1917, la Russie utilisait encore le calendrier julien, qui « retarde » d'environ 13 jours par rapport au calendrier grégorien qui a été adopté en 1918 et qui correspond au calendrier occidental. Ainsi la révolution de février 1917 a eu lieu lors de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes, le 8 mars dans le calendrier actuel. De même la révolution d'octobre a eu lieu le 7 novembre. Dans le reste du texte, les dates correspondent au calendrier actuel (c.-à-d. grégorien).
|5 | Voir Léon Trotsky. 1930. Histoire de la révolution russe, 1. Février. Le Seuil, 1967, Paris, chapitre 7.
|6 | Alexandre Fedorovitch Kerensky (1881-1970), avocat, travailliste (son parti : troudovik) a été le chef du gouvernement provisoire en 1917.
|7 | Dan, dans Martov-Dan : Geschichte der russischen Sozialdemokratie, Berlin 1926, pp. 300-301. Cité par Ernest Mandel, Octobre 1917 : Coup d'État ou révolution sociale, IIRF, Cahiers d'étude et de recherche numéro 17/18, Amsterdam, 1992, p. 9. ernestmandel.org
|8 | Le gouvernement était composé d'une alliance entre le parti bolchevique et les socialistes révolutionnaires de gauche.
|9 | EDWARD H. CARR. 1952. La révolution bolchevique, Tome 2. L'ordre économique, Édition de Minuit, Paris, 1974, chapitre 16.

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