Témoignage de James Comey: les dessous d'une mascarade

15/06/2017 13 min investigaction.net  Donald Trump  FBI CIA Goldman Sachs  Arabie Saoudite #130132

Article de : Fred Goldstein

Les commentaires vont bon train sur l'audition de l'ancien directeur du FBI, James Comey. Les sénateurs se succèdent pour dénoncer la menace que les Russes font peser sur la démocratie aux Etats-Unis. Mais de quelle démocratie parlons-nous? Quel crédit apporter au témoignage du FBI? Pourquoi Trump est-il visé? Fred Goldstein nous éclaire sur les dessous de la mascarade du moment.


Le marxisme peut apporter un éclairage intéressant au témoignage du 8 juin de l'ex-directeur du FBI James Comey devant le Comité du renseignement du Sénat au sujet de ses rencontres avec Donald Trump. La meilleure façon de démêler ce qui a eu lieu la semaine dernière est de partir du concept des antagonismes au sein de la classe dirigeante, du sens de la « démocratie » et du rôle de l'État.

La prétendue « Enquête sur la Russie » est une diversion des questions fondamentales qui concernent les masses populaires. Ces dernières se préoccupent des emplois, des salaires, des soins de santé, de la sécurité sociale, etc. Ce débat sur la Russie est juste un moyen de mettre ces questions essentielles sur la touche.

Le témoignage de Comey, et tout le tapage qui l'entoure peuvent être mieux compris en termes d'antagonismes au sein de la classe dirigeante. La majorité des patrons et des banquiers se sont opposés à Trump jusqu'à ce qu'il remporte les élections.

Les grandes entreprises ont alors rapidement changé de cap. Elles ont soutenu ce magnat de l'immobilier raciste et sexiste, fanatique autoritaire de surcroît. Ainsi, la classe dirigeante attendait impatiemment ses réductions d'impôt pour les riches, sa déréglementation de l'industrie et des banques, et d'autres cadeaux promis aux millionnaires et aux milliardaires. Mais très vite, ses politiques ont commencé à se déployer.

L'interdiction des voyages musulmans nuit aux affaires US

Son Muslim Travel Ban a provoqué des protestations nationales et internationales. De plus, des dizaines de milliers de personnes du Moyen-Orient, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine ont décidé de ne plus venir aux Etats-Unis. Le tourisme a diminué et les demandes d'inscription dans les collèges et universités US ont chuté, de nombreux étudiants étrangers préférant se rendre au Canada. Les entreprises ont par ailleurs du mal à recruter des talents à l'étranger.

Bref, le Travel Ban de Trump nuit au Big Business des Etats-Unis.

Trump a alors frappé l'alliance très ancienne de l'OTAN, entre l'impérialisme US et l'impérialisme européen. Il est allé à Bruxelles et a traité de bons à rien les pays européens qui ne payent pas leur « juste partage » des dépenses militaires.

Trump a quitté les Accords climatiques de Paris, défiant l'Europe, la Chine et le monde entier. Il a ainsi essayé de mettre fin à ces accords pourtant loin d'être suffisants et pas du tout contraignants. Cela a démasqué les grandes entreprises des États-Unis qui avaient l'intention d'avancer sous couvert de protection de l'environnement tout en restant libres de s'enrichir avec le pétrole et le gaz naturel. Trump a également mis la classe dirigeante des États-Unis en position défavorable dans la course mondiale pour les marchés des technologies renouvelables, tels les panneaux solaires et les éoliennes.

Trump a fustigé Séoul durant la crise coréenne

En cours de route, au beau milieu d'une crise politicomilitaire provoquée par l'agressivité US à l'encontre la République populaire démocratique de Corée, Trump a déclaré au gouvernement sud-coréen, l'allié majeur de Washington dans la lutte contre la RPDC, que Séoul devrait payer un milliard de dollars pour le système antimissiles THAAD du Pentagone. Système que Washington avait déjà accepté de payer.

La dernière catastrophe politique de Trump, du point de vue impérialiste, a été d'attaquer le Qatar alors que l'émirat était aux prises avec l'Arabie saoudite et l'Égypte. Trump était allé à Riyad pour cimenter l'alliance anti-iranienne du Golfe dirigée par l'Arabie saoudite. Les Saoudiens et l'Égypte ont rompu avec le Qatar, principalement en raison de son soutien aux Frères musulmans pendant le printemps arabe.

Faisant partie de l'alliance des États du Golfe, le Qatar abrite une grande base militaire US au Moyen-Orient, avec 11 000 soldats étasuniens. Le Pentagone lance de nombreuses missions depuis le Qatar pour mener des agressions dans la région. Rex Tillerson, le secrétaire d'État d'ExxonMobil, essayait de calmer le jeu lorsque Trump l'a totalement contredit.

Trump et les Républicains ont aussi préparé un projet de loi sur les soins de santé qui toucherait largement les masses, laissant 23 millions de personnes à présent couvertes sans couverture médicale. Le projet consiste à étriper Medicaid et menace les infirmières à domicile, les centres de désintoxication et les hôpitaux ruraux, parmi d'autres institutions médicales essentielles. Cela tombe au moment où la santé constitue l'enjeu le plus important pour la population, y compris pour les partisans de Trump.

Bref, le témoignage de Comey doit être vu à la lumière de cette préoccupation croissante dans de vastes secteurs de l'establishment politique capitaliste ainsi que parmi les forces armées et une partie importante des grandes entreprises. Ils s'inquiètent de voir Trump causer des dégâts aux intérêts impérialistes tant à l'intérieur des Etats-Unis que dans le reste du monde.

Le temps est venu de s'attaquer aux racines du capitalisme

Les divergences au sein de la classe dominante sur Trump sont importantes. Trump, avec le soutien de ses avortons républicains, est dangereux. Mais les dirigeants du Parti démocrate, comprenant à la fois l'aile Clinton et l'aile Sanders, se battent pour relancer le Parti démocrate en tant que parti capitaliste qui défend l'exploitation. Un parti soutenu par les grandes entreprises. Ils veulent cependant reprendre leurs fonctions en promettant de soulager les masses de leurs souffrances.

Les marxistes sont favorables au soulagement des masses, mais d'une manière substantielle, d'abord et avant tout par la lutte, en repoussant les patrons et leur appareil politique. Le champ de bataille est dans les rues, les usines, les bureaux, les campus et dans les champs pour menacer les bénéfices et donc le pouvoir des riches. Les marxistes doivent profiter des contradictions actuelles entre les patrons, alors que l'establishment devient de plus en plus discrédité, en frappant les racines du capitalisme pour finalement, déposséder les riches de leurs biens.

Le FBI n'est pas neutre par rapport aux gens

Selon le marxisme, l'État est un instrument de contrainte, de force, créé par la classe dirigeante pour contenir les classes opprimées. Comey était le chef du FBI. Cette agence constitue une partie essentielle de cet appareil d'État répressif.

Le principe des auditions sur les conversations de Comey avec Trump repose sur le fait que le directeur du FBI est censé être apolitique et neutre. Il doit mener des enquêtes et laisser les faits prendre leur chemin. En outre, le directeur du FBI n'est pas censé être partisan d'un parti politique, républicain ou démocrate.

Comey a été loué par les médias comme un homme d'honneur qui ne mentirait pas et qui savait rester neutre. Il avait d'ailleurs attaqué Hillary Clinton autant que Trump.

En supposant que le FBI soit vraiment « apolitique » par rapport aux partis capitalistes, toute la neutralité tombe à l'eau dès qu'on en vient aux masses. Le FBI a une histoire très longue et peu glorieuse avec le racisme, la persécution des communistes, des combattants de la libération et des radicaux de toutes sortes.

Le FBI était derrière les Raids Palmer et la déportation de milliers de militants radicaux durant les années 1920. Il était aux manettes de l'exécution des travailleurs anarchistes Sacco et Vanzetti en 1927, en dépit de manifestations mondiales. Le FBI a traqué et harcelé les communistes et toute personne soupçonnée d'avoir des liens avec le Parti communiste durant la guerre froide. Cette persécution du FBI a débouché sur l'emprisonnement des principaux dirigeants du PC ainsi que sur l'exécution de Julius et Ethel Rosenberg.

Le FBI a infiltré les syndicats progressistes, les syndicats d'enseignants, Hollywood, toutes les organisations culturelles progressistes, l'industrie de la télévision et, de manière générale, a répandu la peur et l'intimidation dans tout le pays. L'objectif était d'effacer toute pensée ou activité progressiste durant les années 50 et au début des années 60.

Avec la montée du mouvement des droits civiques et de la lutte pour l'émancipation des Noirs, le chef du FBI, J. Edgar Hoover, a concentré tous ses efforts sur la diffamation et le harcèlement du Dr Martin Luther King Jr. Hoover le considérait le leader noir « le plus dangereux » des Etats-Unis.

Le FBI a initié COINTELPRO, l'opération meurtrière visant à briser le parti des Black Panthers. La tactique du FBI consistait notamment à assassiner tout simplement Fred Hampton et d'autres leaders des Panthers. Le FBI a également envoyé de fausses lettres à différentes parties de l'organisation pour créer des divisions et des antagonismes. Il a espionné le mouvement anti-guerre, le mouvement de la jeunesse révolutionnaire et le Native movement, plus particulièrement l'American Indian Movement. Le FBI était aussi derrière la machination contre Leonard Peltier.

Il ne fait aucun doute que l'espionnage du FBI porte également sur le mouvement Occupy Wall Street, le mouvement Black Lives Matter et le mouvement pour les droits des migrants. C'est leur fonds de commerce. Ils sont une partie essentielle de l'arme d'application de l'État capitaliste. Le FBI est une arme essentielle dans l'application de l'État capitaliste.

En collaboration avec les flics, les tribunaux, le complexe industriel pénitentiaire, les services d'immigration et des douanes et leur ministère de la Sécurité intérieure ainsi que d'autres institutions, le FBI est un élément clé des instruments au service de la classe dirigeante pour pouvoir réprimer en tout temps et en tous lieux les masses qui s'organisent pour résister à l'oppression capitaliste et à l'exploitation.

Ils sont tout sauf « l'essence même de l'honnêteté et de l'intégrité », tel que Comey est largement décrit.

« Notre démocratie » est la démocratie des grandes entreprises

Voilà des mois maintenant, surtout durant le témoignage de Comey, que les sénateurs se succèdent pour parler des Russes accusés « d'entraver notre démocratie » et « d'interférer dans nos élections ».

Dans l'État et la Révolution, Lénine citait Karl Marx, qui a trouvé les mots justes pour décrire les élections capitalistes : « Les opprimés sont autorisés une fois toutes les quelques années à décider quels représentants particuliers de la classe oppressive les représenteront et les réprimeront au parlement ! »

Cela ne signifie évidemment pas que la classe ouvrière ne devrait pas utiliser les élections capitalistes comme plate-forme pour promouvoir ses propres intérêts, pourvu qu'elle considère l'intervention électorale comme un tremplin pour renverser le capitalisme.

La démocratie est une forme politique ; elle a un contenu de classe. Les Grecs ont lancé le terme « démocratie ». Ils tenaient des assemblées démocratiques de citoyens grecs pour débattre de la politique. Mais les citoyens grecs qui ont participé à ces assemblées étaient des propriétaires d'esclaves. La Grèce antique était une société esclavagiste.

De la même manière, la démocratie capitaliste est une société dominée par les exploiteurs, une société de banquiers, de millionnaires et de milliardaires qui vivent comme des parasites du travail des masses. Ces banquiers et ces patrons dominent les partis politiques capitalistes. Ils tiennent les rênes en coulisse.

Lénine sur la démocratie capitaliste

Lénine, le leader de la Révolution russe, a écrit en 1918 une polémique contre Karl Kautsky, chef du parti social-démocrate allemand, intitulée « La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky ». Kautsky avait dénoncé la révolution bolchevique, axant sa critique sur l'échec des bolcheviks à établir une « démocratie pure ». Lénine a donné la position marxiste à la démocratie :

« La démocratie bourgeoise, tout en constituant un grand progrès historique par rapport au moyen âge, reste toujours, elle ne peut pas ne pas rester telle en régime capitaliste, une démocratie étroite, tronquée, fausse, hypocrite, un paradis pour les riches, un piège et un leurre pour les exploités, pour les pauvres. C'est cette vérité, élément constitutif majeur de la doctrine marxiste, que le "marxiste” Kautsky n'a pas comprise. »

« (...)Prenez les lois fondamentales des États contemporains, prenez leur administration, prenez la liberté de réunion ou de presse, prenez "l'égalité des citoyens devant la loi”, et vous verrez à chaque pas l'hypocrisie de la démocratie bourgeoise bien connue de tout ouvrier honnête et conscient. Il n'est point d'État, même le plus démocratique, qui n'ait dans sa Constitution des biais ou restrictions permettant à la bourgeoisie de lancer la troupe contre les ouvriers, de proclamer la loi martiale, etc., "en cas de violation de l'ordre”, mais, en fait, au cas où la classe exploitée "violait” son état d'asservissement et si elle avait la velléité de ne pas se conduire en esclave. ».

Tout comme à l'époque de Lénine et de Kautsky, la « démocratie » se résume à une tromperie. Il doit y avoir une caractérisation de classe. Aux États-Unis, c'est la démocratie des capitalistes monopolistes. À Cuba, par contre, c'est la démocratie ouvrière.

Donc, lorsque les porte-paroles de Goldman Sachs, Citibank, ExxonMobil, GE, GM, Aetna, Johnson & Johnson, etc., commencent à gémir sur les interférences dans « notre démocratie », le « notre » représente leurs bailleurs de fonds des grandes entreprises. C'est leur démocratie, la démocratie des riches, qui tire les ficelles politiques et qui fait passer leurs lois. Tandis que les masses sont supposées attendre sur la touche et laisser leurs maîtres des entreprises mener le bal.

Il est grand temps de sortir de la marge et affronter les milliardaires dans la lutte des classes.

Source originale: Workers World

Traduit de l'anglais par Investig'Action

Source: Investig'Action

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