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Un bœuf sur la langue : le Traité de Lisbonne

Manuel de Diéguez

Il existe un tragique de la médiocrité, il existe un tragique de l'ignorance, il existe un tragique de la sottise.

Comment faire sauter ce triple verrou?

Je ne vois pas d'autre explosif que celui la pensée logique. Que dit cette bombe atomique? Qu'une religion repose sur un récit mythologique chargé de rendre l'humanité auto-propulsive et trans-animale et qu'il n'y aura pas de retrouvailles de l'Occident avec la souveraineté des Etats sans une guerre ouverte avec les Etats-Unis. Mais le terme "guerre ouverte" nous renvoie à des armes cérébrales.

Si nous refusons de situer le Traité de Lisbonne au cœur du tragique moderne, si nous feignons d'ignorer que nous devons renvoyer l'Amérique dans ses foyers, en un mot, si nous refusons le combat intellectuel, nous ne comprendrons rien en profondeur à la faillite des prétentions de la "République en marche" qu'a illustrée la terrible cécité des entretiens de Versailles entre Vladimir Poutine et une France qui s'est mise cérébralement hors jeu. Il est clair qu'Emmanuel Macron est résigné, en sous-main, à demeurer l'otage du monde anglo-saxon et qu'il se satisfait du joug et du glaive du Pentagone.

Ainsi, M. Bernard Guetta en a tiré, dans son édito du 31 mai, des conclusions énergiques: à ses yeux, l'Allemagne était devenue française et l'Elysée, placé sous le regard courroucé de l'OTAN, se verrait contraint de se déclarer pour le moins aussi patriote que Berlin. Mais rien n'est moins sûr: on ne se retrouve pas aisément les mains libres quand votre passé vous renvoie à votre statut de Young Leader et de banquier du groupe Rothschild. Il ne suffit pas de s'être résigné à voir la terre tourner autour du soleil et non l'inverse, encore faut-il se rendre capable de quitter l'astronomie de Ptolémée.

Tels sont les faits dans toute leur évidence et toute leur crudité: nous nous auto-proclamons à la fois souverains et ficelés de la tête aux pieds au traité de Lisbonne. C'est dire que nous sommes abâtardis, ensorcelés et vassalisés d'avance et que nous serons ligotés à perpétuité par l' interdiction qui nous est imposée par nos propres "représentants du peuple" de chasser l'occupant manu militari.

Il est clair comme le jour qu'une situation de ce genre nous contraindra à mener une guerre permanente, puisque le traité de Lisbonne nous conduit à une auto-vassalisation contraire à la définition même de toute démocratie et de toute souveraineté. Les mois à venir nous obligeront à constater que nous sommes au pied du mur. On ne peut jouer à la fois la carte de la vassalité et celle de la souveraineté. Dans mon analyse du 26 mai, je me demandais si une Marion Maréchal, par exemple, qui a vingt-sept ans, appartient déjà à la génération aux yeux ouverts sur le courage propre à l'intelligence et à elle seule qu'évoquait le Théétète de Platon ou si notre attente du réveil durera une génération de plus en raison du formidable conditionnement médiatique que nous subissons. On comprendra enfin, aux côtés d'un Général de Gaulle, que la victoire de 1945 était exclusivement anglo-saxonne et à laquelle la France n'avait pas été appelée à participer. Le gaullisme de demain trouvera alors toute sa portée "thermo-nucléaire".

Dans ces conditions, comment serions-nous concernés par une République soi-disant "en marche", alors qu'elle refuse catégoriquement de mettre la France en marche vers sa souveraineté? Le Général de Gaulle disait: "Tout est simple et clair: voulez-vous élire vous-mêmes votre Président?" Mais il n'a pas imaginé un instant que le peuple français choisirait un Président de la République qui s'interdirait de poser aux Français la question de la souveraineté de la nation.

C'est ici qu'on mesure les conséquences à long terme du triple verrou de l'ignorance, de la médiocrité et de la sottise. Les décadences se révèlent inéluctables à l'heure où la faculté s'est perdue de jeter l'ancre au grand large, car la cécité d'une raison occidentale dégénérée a oublié l'aveuglement, le grégarisme et la faiblesse d'esprit des foules décrites par Gustave Le Bon (1841-1931).

Prenons l'exemple de Salman Rushdie dans Les versets sataniques. Le scribe censé coucher par écrit le texte que l'ange Gabriel est réputé dicter mot à mot à Mahomet, achève lui-même une phrase laissée en suspens par le prophète et ce dernier, dans un court moment de distraction, l'entérine comme dictée par le ciel. Souvenons-nous de l'épouvante du scribe: il s'enfuit à toutes jambes, terrorisé par sa découverte que les paroles de l'ange Gabriel ne sont autres que celles de Mahomet.

Ce degré extrême d'ensevelissement de la raison humaine a disparu en Occident. Même le Kierkegaard du Crainte et Tremblement, même le Kierkegaard du Fascinendum et du Tremendum est loin de la cécité du sorcier qu'évoque Levy-Bruhl, lequel se croit à la fois assis sur le rivage et installé dans la baleine. De même, l'homme moderne ne sait pas encore quelle part de lui-même se trouve assise sur le sable et quelle part habite l'équation e=mc².

La raison moderne se voit contrainte d'explorer une cécité intellectuelle antérieure à la découverte déjà distanciée de l'animal auto-propulsif et en quête d'une raison trans-animale. Quand, en 1788, l'Abbé Bathélemy, dans le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, décrit le tremendun de la Pythie de Delphes, soumise à la torture d'accoucher des prophéties artificielles, il ignore quel sortilège accable la malheureuse. Sans le savoir clairement, il a retrouvé la source de l'enfouissement de l'homme dans la bête torturée par le sacré qu'évoquent les Versets sataniques de Salman Rushdie.

Tel est le paysage terrifiant sur lequel s'ouvre le délitement et la déconfiture d'une Europe clouée au piquet du traité de Lisbonne et condamnée à légitimer son auto-vassalisation au nom de la Démocratie, donc de la Liberté, de l'Egalité, de la Fraternité et de la Justice.

Le 9 juin 2017

aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr