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Le linge de la raison

Un jour de mes treize ans environs je re-découvrais avec un certain intérêt le dictionnaire des synonymes. J'avais déjà obtenu le qualificatif de mes profs de français de toujours trouver le mot qui convient, et je lisais ce dictionnaire juste pour m'instruire des liens entre les mots, mais jamais dans l'intention de nuire à ma joie de le trouver par moi-même.

Il est vrai que j'ai ainsi acquis la méthode qui permet d'associer des mots mais cette même façon de les joindre peut aussi les faire perdre de vue, quand « un autre » vient se glisser à la place de celui qu'il aurait fallu dire.

J'expérimentais sans le savoir le premier réseau d'informations liées entre elles, dont on pouvait parcourir les strates en allant chercher le synonyme du synonyme du synonyme etc... d'un mot.

Je me suis vite aperçu qu'au bout de deux étapes à peine on pouvait passer à n'importe quoi d'autre, que la nébuleuse autour de chaque mot n'excédait pas, allez, 10 étapes avant de couvrir la totalité du dictionnaire.

Par contre j'ai mis plus de temps à pouvoir voir combien ces erreurs neuro-stratégiques qui permettent la confusion d'apparaître, étaient en fait une véritable infection dont tout le monde souffrait, surtout si ceci est la trame sur laquelle repose toute l'éducation aux mots, c'est à dire la manière unique dont on peut les relier entre eux (au lieu d'y penser, faut-il ajouter).

Alors qu'en fait (les auteurs auraient dû le dire) le dictionnaire des synonymes n'était qu'un réseau construit empiriquement au fur et à mesure en fonction des inspirations du moment.

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L'humanité ayant empli l'espace disponible dans sa biosphère se pose la question « que faire ? » exactement de la même manière que peu de temps avant ils se demandaient « où aller ? ».
Avec exactement les mêmes méthodes et les mêmes comportements, la même impulsivité et la même déraison, unique et appliquée à tout.

Mais comment peut-elle espérer résoudre ces questions complexes si dans toutes les conversations humaines rôde un mal qui fait que, et c'est très visible, si quelqu'un propose un questionnement astucieux qu'il aura médité, au lieu de le féliciter pour l'intérêt suscité par ce questionnement, on lui répond en avant-propos qu'il est à côté de la plaque, et uniquement sur un plan très amoindri à sa question, avec la prétention d'avoir coupé court à toute discussion.
(Ou : Pourquoi l'inculte se sent-il offensé si on lui apporte un savoir nouveau ?)

Et pourquoi le remier, voyant sa question passablement éludée par une réponse superficielle et hautaine, cherche-t-il déjà à se défendre sur cette attaque, rendant effectif et définitif l'oubli de la toute réflexion qui a amené sa question initiale ? (avec la vaillance d'un guerrier prêt à en découdre sur les dix-mille autres remarques possibles de ce genre)

Et ainsi de suite, à chaque rétorque 90% du sens des mots se perdent, étant donné qu'ils ne sont plus que, comme des synonymes consécutifs, des retombées d'une des milliers de possibilités qu'il était possible d'explorer pour englober la question initiale dans le linge de la raison.

La question de « que faire » ? est angoissante comme l'apocalypse car finalement toute la colonisation d'avant, qu'avait-elle pour but de faire ? Elle était tellement usitée qu'elle semblait se suffire en elle-même, coloniser, étendre l'empire de sa possession, dans tous les domaines fussent-ils imbriqués les uns dans les autres, était « en soi » le principal but de toute l'activité humaine.

Alors que ceci, n'était qu'une descendance d'une autre nécessité impérieuse, celle de survivre malgré les lois, qui ont pour contre-partie de permettre de joindre les individus entre eux en forme de société.

- Et d'ailleurs peu à peu d'autres façons de joindre les individus entre eux se sont créées, mine de rien, sans que cela ne soit le fruit d'un quelconque intérêt.
Le travail collaboratif en équipes soudées et déterminées, s'avère une bien meilleure manière de joindre les individus entre eux, de faire une micro-société, qui répond à, et crée des lois.
Ces groupes n'auraient pas vu le jour sans la pression précédente, on n'aurait pas eu l'esprit assez en paix pour cela. Mais leur efficacité est bien plus grande que le système dont ils sont nés, et c'est logique que par retour, l'ensemble de la société finisse par se conformer aux lois de l'efficacité, obtenues par la science, et aucunement aux lois des politiciens incongrus et désuets comme les médecins de Molière.

C'est exactement le thème de la construction psychologique, si au départ la raison est de survivre avec les lois, lois qui sont méthodologiques (qui consistent à trouver de l'argent pour ensuite seulement pouvoir manger, et agrémentée de millions de complications) et qu'ensuite, il devient « en soi » un but à poursuivre que de coloniser des espaces, de plus en plus psychiques, de façon reflex et automatique : la deuxième étape s'est fondée sur la transformation en pierre de la précédente.
Quand on parle de supprimer le concept d' »argent » les gens ne comprennent pas, en un seul ricochet ils répondent avant de s'arrêter : « oui mais pour payer... »

Au moment où apparaît l'idée d'un seul scientifique perdu dans un bureaux poussiéreux avec plein d'objets et de tasses de café, selon laquelle l'univers pourrait être fini, finalement, et que l'infini mathématique n'était qu'une chimère, que la réalité topologique et logique surtout, prime, impose des bornes et des transitions, alors soudain le monde entier se retrouve planté devant cette réalité qui leur fait nouvellement face : « Que se passe-t-il sil n'y a plus rien à coloniser ? »
Quelle leçon en tirer, si ce n'est rechercher en arrière les raisons premières qui ont été oubliées, notamment par exemple celle de vivre heureux et en paix.

Il y a bien un moment, me dis-je, où par suite de transitions consécutives d'un univers à un autre, les humains finiront par apercevoir le glissement qu'ils ont opéré par strates sédimentaires idéologiques consécutives consécutives, étant obligés d'admettre la réalité des contradictions auxquels ils ont abouti et qui se dressent devant eux : vivre en paix ou gagner sa vie ?

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Ce qu'il y a avec le dictionnaire des synonymes c'est que les gens ont tendance à croire qu'il est vrai, réel, et parfait, et qu'il est capable de remplacer la fonction qui consiste à chercher soit même ce qui sonne « juste ». Qu'il est comme la loi, qu'il est de pierre, figé et assez solide pour qu'on puisse y camper.

Alors qu'en réalité si par hasard on cherche deux mots qu'on juge proches « selon un certain concept » on constate que dans le dictionnaire des synonymes pour les relier entre eux il faut passer par des arcs magistraux d'écart. Ou dit autrement : que le dictionnaire est mal fait, qu'on a soi-même pu découvrir deux synonymes, « mythique » et « embelli », qui n'y sont pas du tout déclarés comme étant des frères.

Cela ne paraît pas possible dans le subconscient de tous ceux qui ont empiriquement construit le dictionnaire des synonymes, de s'imagine qu'il puisse y avoir un rapport entre ce qui est mythique et ce qui est embelli.
C'est dommage pour « l'embelli » car d'un point de vue bouddhique tout l'univers est embelli, et même, par l'esprit on affecte de la valeur à la réalité uniquement en l'embellissant, c'est une notion très importante, très agissante.

Mais là encore il y a une déficience de conception, ce qui relie les mots entre eux est ce en quoi peut être conjointe la structure sous-jacente à leur accollement, avec une autre structure.

C'est très limpide pour un programmeur, « pour répondre à ceci » il suffit de créer une deuxième classe combinée.

C'est à dire que ce qui relie les mots entre eux dépend des mots eux-mêmes, quand ils sont combinés. Penser que le mythique n'est qu'une embellissement, ou que l'embellissement est un désir caché de mythique, conduit nécessairement à supposer une structure si vaste qu'on pourrait y placer, dans un dégradé de certitude, une majorité des autres mots existants, devenir en soi le centre structurel de la pensée qui reliera tous les mots entre eux, devenir le paradigme de tout un dictionnaire des synonymes ; c'est à dire une classe supplémentaire combinée.

Il y a donc bien une méthode rationnelle mathématique pour formaliser le charabia que vous venez de lire trop vite en étant essoufflés.
Et c'est cette méthode rationnelle et mathématique, plurivalente, qui à la fois résonne avec le thème « tout est relatif », et à la fois entre en rivalité avec les méthodes reflex héritées des usages, qui consiste à agir sous l'impulsion d'un désir aimable de survie.

Méthode qui je le rappelle, abouti à sa propre fin, si elle s'est déroulée normalement et qu'elle a porté les graines des espoirs futurs, même si c'est sans l'avoir fait exprès.

Toute la loi et toute la conformation de la société humaine autour de choses à faire quotidiennes et inéluctables, sont en fait basés sur des croyances, des mythes, et des embellissements parfois tarés de la réalité.
Oui oui, on a déjà vu des peuples mourir de faim où il y avait de la nourriture, obsédés par la recherche d'un minerai trop rare qui leur promettait les fruits qui étaient juste à côté d'eux.

L'identité culturelle, qui est un bien précieux car infime et indicible, qui est une des petits moteurs du subconscient qui, quand il fonctionne paisiblement sans être perturbé par les yeux de la conscience qui pèse sur lui, a pour effet de produire le sentiment de paix et de joie de vivre.
Réciproquement (...)

Mais si on se réfugie derrière elle, elle s'associe au terme de « bouclier » ce qui engendre toute une autre structuration du monde, qui s'accomplit immédiatement sous nos yeux instantanément.

Les gens ont du mal à le croire et par exemple les grands dictateurs, pensaient en terme de magie noire, le foisonnement de contresens qu'ils faisaient apparaître dans le monde uniquement en y pensant, et ont certainement dû être surpris par l'ampleur que ça prenait, la force avec laquelle ça résonnait, et la détresse stridente d'un cosmos en train de se déchirer.

Les politiciens qui jonglent avec le sens des mots dans une rhétorique reflex, ne savent même pas en quoi ils conforment la réalité de ce monde selon des méthodes névrotiques et aberrantes, engendrant directement des morts injustes qui finissent toujours par parvenir à leur conscience.
Sans pouvoir vraiment faire le lien entre les deux, et ressentant peut-être un petit effroi spécifique.

Peut-être sommes-nous en train de confirmer que la matière telle que nous la connaissons n'est qu'une configuration descendante de conditions préalables, qui sont mathématiques, et qu'en les modifiant seulement, on crée des effets sur « la réalité ».

Mais il devrait déjà être certain que le monde des idées, le monde de la raison, de la justice et de la logique, est bien plus solidement existant et réel, car agissant, que le monde de la matière.

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