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Ix - L'anthropologie critique et le marché de l'art

1 -Qu'est-ce qu'un tableau invisible ?

Dans ma dernière missive, j'appelais votre attention sur la vocation des intellectuels de votre génération d'armer votre siècle d'une anthropologie philosophique et critique enfin suffisamment digne de l'Europe pensante pour vous éclairer en profondeur sur les relations que le sacré simiohumain entretient avec le meurtre multimillénaire de l'autel - sauvagerie dont l'offrande à la fois pieuse et sanglante d'un cadavre rédempteur à une idole avide de chair morte vous présente le pathétique spectacle; et je vous disais que la raison est la fiancée du tragique. Il vous appartient donc de régénérer l'alliance entre l'intelligence scientifique, qui est profanatrice par nature, et les prophètes d'Israël, ces premiers blasphémateurs qu'horrifiait la folie de leurs congénères aux mains dégouttantes du sang de leurs dévotions assassines. Je vous convie aujourd'hui à progresser d'une enjambée en direction de la criminologie religieuse à laquelle les orthodoxies du simianthrope servent inconsciemment de témoins. Entrez donc dans les prétoires des tribunaux où l'encéphale simiohumain scelle le pacte du sacré avec la mort et apprenez à monter sur les parvis des temples où coule le sang des sacrifices.

Quelle sera l'anthropologie moins béatifique que celle dont les laboratoires universitaires sécrètent la substance et qui vous permettra de spectrographier le jugement du tribunal d'Avignon qui a condamné, le 15 novembre 2007, à mille cinq cents euros d'amende pour vandalisme une jeune femme de la ville coupable d'avoir déposé les stigmates de ses lèvres écarlates sur une toile blanche qualifiée d'œuvre d'art et d'avoir souillé de l'empreinte de sa chair un chef d'œuvre dont aucun coup de pinceau ne signalait l'existence ? Le peintre américain Cy Twombly, qui s'en proclamait l'auteur évaluait le poids de son chef d'œuvre à deux millions d'euros sur le marché mondial de l'art contemporain. Sa création diaphane se trouvait-elle anéantie par un baiser coupable, alors que, de son côté, le procureur, Yves Micolet, qualifiait cette marque d'infamie de cannibalisme pur et simple, donc de dévoration d'un pain du ciel cuit au four d'un art de l'immaculé? Etait-il décidément impossible de retirer de la boue ce trésor englouti, soit en effaçant pour quelques centimes la salissure d'un blasphème nullement indélébile, soit en rachetant une étoffe et un cadre de bois bien sec chez l'encadreur du coin? Mais le double propriétaire du tableau évanoui dans l'éther et de la galerie éblouie d'exposer un blanc miraculé, Yvon Lambert, réclamait à la fois trente trois mille quatre cents euros pour la restauration du chef-d'œuvre invisible et les deux millions d'euros sus-dits, qui correspondaient au poids en numéraire que les marchands de toiles vierges attribuaient à l'œuvre du faussaire.

Vous vous trouvez bel et bien plongés dans un monde de fous "à épreuve d'arquebuse ", comme disait Rabelais ; mais ce n'est pas une mince affaire que de fabriquer la balance à calibrer la pathologie cérébrale " de bécarre et de bémol " du simianthrope, comme disait encore Me Alcofribas Nasier, parce que la définition de la santé et de la maladie fait précisément toute la difficulté aux yeux des médecins de la raison simiohumaine : car si la démence avérée des évadés de la zoologie leur permet de marcher droit, définirez-vous leur bonne santé par la robustesse de leur sottise ou bien jugerez-vous malade ab ovo une espèce capable de guérir de sa claudication native à boire à pleines gorgées les sirops qui la feront délirer le plus spectaculairement possible?

Dans ces conditions, ai-je seulement le droit de vous conduire insidieusement en direction d'une philosophie de la santé mentale à l'aide de laquelle j'entends vous poser la question de la nature de la folie propre au sacré simiohumain ? Mais comme vous avez confiance en l'honnêteté intellectuelle dont je crois faire preuve à votre égard et que vous êtes convaincus - vous ne vous trompez pas - que je vais tenter de légitimer ma problématique de la démence à vos yeux, donc vous démontrer qu'elle n'a rien de préjudiciel, ce sera à ma demande expresse que vous demeurerez soupçonneusement sur vos gardes.

2 - Le nouvel Oedipe

Commençons par une psychanalyse anthropologique des attendus embarrassés du jugement, non seulement perplexe, mais déhanché, du tribunal d'Avignon; car, d'un côté, la justice française, qui est rendue "au nom du peuple français" et qui exprime donc la souveraineté cartésienne du suffrage universel, n'en reconnaît pas moins implicitement, donc en cachette, qu'il s'agit bel et bien d'un tableau, ce qui signifie, dans son esprit, qu'une œuvre d'art pourra exister en tant que telle, quand bien même aucun coup de pinceau du temporel n'en aura manifesté l'existence spécifique aux yeux de chair des simples mortels, ce qui confère tacitement et subrepticement à la peinture moderne la faculté de se rendre aussi invisible à la créature que la chair du dieu descendu de sa potence pour se faire éternellement égorger sur l'autel.

Puisque les visiteurs de l'exposition ont été déclarés pécheurs en leur existence ambulatoire, comment les arracher à la géhenne du temporel qui leur interdit encore de se transporter dans le royaume sans figure qui sert de paradis à l'absence de peinture ? Comment soigner l'aveuglement de ces fantômes errants sur la terre, comment les guérir de leur somnambulisme inconscient en ce bas monde si la thérapeutique requise pour assurer leur migration vers la blancheur devra faire appel à une catéchèse, donc à une initiation à l'invisible ? Car le divin, que je sache, exprime la conviction des croyants en une réalité ineffable et tellement désincarnée que personne ne l'a jamais vue de ses yeux périssables. De plus, cette réalité est censée se manifester dans tout son éclat précisément d'échapper à tous les regards. L'humanité révélée par le vide de la toile adorerait-elle le Christ crucifié sur sa blancheur ?

Certes, le tribunal des Bridoison et des Bragmardo d'aujourd'hui ignore qu'il s'est déjà accordé en douce le statut d'un otage de la folie originelle du simianthrope, puisque le voilà enchaîné d'avance et sans seulement s'en douter à un monde du divin dont les arcanes simiohumains lui échappent nécessairement du seul fait que la civilisation actuelle ne connaît pas davantage les secrets de la boîte osseuse de l'humanité que les théologiens du Moyen-Age. Certes encore, les juges thomistes de la Vème République ignorent également que l'extraordinaire aplomb de l'escroc ferait éclater de rire le monde entier s'il ne touchait une corde ultra sensible du simianthrope agenouillé devant le mystère qu'il est demeuré à lui-même. Car, depuis qu'il s'est arraché à la vase, cet animal se laisse éblouir par une étoffe dont la blancheur le renvoie à la pureté vestimentaire des dignitaires du plus haut rang que ses cultes mettent en scène depuis la guerre de Troie. Les spécimens tenus pour les plus proches de l'immaculé - c'est-à-dire de la sainteté - portent les emblèmes des sacerdoces. C'est pourquoi les cardinaux de curie de la rédemption portent un chapeau aussi rouge que les lèvres de la belle Avignonnaise, aussi rouge que le sang de la victime humaine immolée sur les autels du simianthrope, aussi rouge que le couteau des sacrificateurs autrefois chargés d'égorger la bête salvatrice, tandis que le pape se trouve hissé tout de blanc vêtu au sommet de la pavane ecclésiale.

Mais vous vous dites que nous vivons dans une République réputée laïque, que la France de la raison a donc les pieds sur terre et la tête dans le ciel des idéalités républicaines. Cela vous aidera à observer la dichotomie cérébrale dont souffre un tribunal scindé entre les marchands de cadres et d'étoffes d'un côté et les séraphins de la peinture de l'autre, qui ne disposent pas encore d'une science de la boue et du vaporeux simiohumains et qui, pour l'instant, ne mettent ce mélange en scène qu'à leur corps défendant ; car, le tribunal réduit à mille cinq cents euros la prétendue valeur marchande du "chef-d'œuvre inconnu" de Balzac enfin exposé aux regards du peuple souverain, ce qui divise par six cent soixante six la somme alléguée par le culot théologique du génial simulateur. La schizoïdie qui frappe à son insu le cerveau du tribunal devra donc se révéler un document simianthropologique précieux à vos yeux; et si vous deviez échouer à le décrypter, votre génération de nouveaux renaissants et de fécondateurs de l'ex-Europe de la pensée aura passé à côté de son destin.

Par bonheur, les déclins "donnent à penser" en ce qu'ils sont des bienfaiteurs de la raison. Œdipe avait à répondre à la question : " Quel est l'animal qui achève sa vie sur trois pieds ? " Vous aurez à répondre à la question : " Qu'est-ce que le divin?" Car voici que le Tribunal ne sait que faire de son Olympe à lui ; voici que le Tribunal se demande comment faire dévaler la Trinité immaculée de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité sur la toile dont la blancheur ignore les pics des idéalités de la démocratie ; voici que le Tribunal des Raminagrobis d'un nouveau Moyen-Age ne sait que répondre à la question du Sphinx : "Qu'est-ce que l'homme?"

3 - Un jugement de dupes

Quel est l'enjeu existentiel commun à la toile blanche du peintre, à la page blanche de l'écrivain et à la tenue blanche du grand sacrificateur appelé à faire couler le rouge du sang du sacrifice sur l'autel qu'on appelle l'Histoire ? Le tribunal de la scolastique démocratique serait bien emprunté de répondre à cette question : il est pris au piège de la contradiction radicale qui l'écartèle entre la confession fidéiste de la République des idéalités rédemptrices, qui le pousse à faire déclarer qu'il s'agit effectivement d'une peinture, d'une part, et la dévalorisation cruelle qu'il lui fait subir d'autre part de la ravaler au rang d'un morceau d'étoffe métamorphosé en un chef d'œuvre éternel par un miracle truqué.

Quel est le statut anthropologique de ce prodige ? Comment se fait-il que le monde moderne assiste médusé, bouche bée et incrédule, mais livré à un tout autre "malaise dans la civilisation" que celui du Dr Freud, à la nativité d'un magicien, d'un prestidigitateur et d'un thaumaturge chevronnés ? D'où vient le mélange de fascination, d'ahurissement et d'hébétude que provoque cette folie ? Si vous entendez percer le secret simianthropologique de l'opération sacerdotale dite "ex opere operato", sachez que ce tour de main du sacré se situe au fondement de tout les cultes simiohumains. C'est pourquoi votre future science d'Œdipe demeurerait vaine si ce secret de fabricatrion du mystère ne vous livrait pas une clé du cerveau du simianthrope. Vous devez donc vous demander en tout premier lieu comment il se fait que le tribunal soit à la fois dupe des attendus qu'égrène son propre jugement et relativement lucide à seulement tenir d'une main tremblante la lanterne de la raison cartésienne dans ses mains. Comment se fait-il qu'il ne connaisse le secret ni de sa perspicacité partielle, ni de la duperie dont il se révèle la victime ébahie ? Comment se fait-il qu'à l'instar de tous les croyants, sa piété s'accommode fort mal d'une foi qui permet à l'Eglise de l'art moderne de dresser face à l'autel quelques papes capables de se faire verser deux millions d'euros dans leur escarcelle pour une messe confectionnée avec du pain acheté le matin même chez le boulanger et du vin en vente au prix de quatre sous chez l'épicier du coin? Seriez-vous en route vers les secrets anthropologiques de la théologie de l'eucharistie ?

Mais voyez comme la raison républicaine et démocratique demeure une infirme faute de disposer du glaive d'une laïcité pensante, donc armée d'une connaissance des relations que le cerveau du simianthrope entretient avec ses entrailles. Comment poserez-vous l'encéphale tout fumant de cet animal sur les plateaux de la balance à peser ses adorations et ses mépris ? Pour vous tirer de ce guêpier, je vous suggère de vous demander pourquoi la toile est proclamée sainte et pourquoi les fuyards des ténèbres se sentent confusément apostrophés par la séparation radicale qui leur est imposée entre leur effigie errante et une toile qui anéantit leur image ; et je vous conseille de sonder l'espace immaculé que la main du singe parlant a jugé sacrilège d'effleurer.

4 - Retour en arrière : coucou, revoilà le sacré des Etrusques

Apprenez qu'il remonte aux Etrusques, le rite de "consacrer" aux dieux invisibles un espace retiré à la main de l'homme. Les Romains en ont repris la liturgie : dans leur langue, le sol intouchable sur lequel il était interdit de bâtir, d'habiter et de labourer s'appelait le pomerium. A l'origine, cette bande de terre préservée de tout contact avec la chair du simianthrope séparait la cité de sa propre enceinte et s'étendait également à quelque distance au-delà. Cette double barrière psychique entre le simianthrope et l'invisible s'est progressivement réduite à celle qui ne s'étendait qu'à l'extérieur des murailles de la ville. Puis, en raison de la croissance rapide de la population, Servus Tullius avait annexé à l'urbs romana les deux collines du Quirinal et du Viminal; et comme il avait bien fallu entourer une population en expansion continue d'un fossé et d'une muraille toujours provisoires, il devenait également nécessaire de faire reculer sans cesse le tracé d'un pomerium devenu précaire et transitoire - qu'on appela donc le postmoerium ou le circamoerium - et en faire approuver sans relâche et toujours à nouveaux frais le dessin par les fondés de pouvoir officiels des dieux - les auspices ou les augures. Ces greffiers de l'absolu entérinaient donc les volontés inachevées et précaires de l'Olympe au fur et à mesure qu'elles se trouvaient promulguées par les métreurs, géomètres et topographes du sacré - les rois qui avaient régné de Romulus à Tarquin le Superbe, c'est-à-dire le tyran. Ce n'était pas une tâche d'endormis ou de paresseux de la toile que celle des scribes adoubés du journal officiel de l'immaculé, donc des dieux de l'époque: l'enflure du tissu urbain ne cessait d'exiger le tracé des frontières éphémères qui condamnaient les Immortels à aller planter leur tente plus loin.

Que se serait-il passé si un citoyen profanateur avait labouré une parcelle de la propriété des Célestes de ce temps-là et passé une herse sacrilège sur le sol réservé aux dieux du simianthrope? On aurait effacé la trace de la charrue et purifié la terre éventrée par le soc de l'incroyance à l'aide de cérémonies pieusement codifiées. La gestuelle de la lustration, c'est-à-dire du lavage, du nettoyage et du rinçage par des exorcistes professionnels s'est perpétuée dans le christianisme. Mais comment consacrait-on le pomerium ? En immolant sur ses acres rendus vierges de toute souillure une bête du sacrifice, c'est-à-dire en offrant aux dieux appelés à battre en retraite un vivant bon payeur, un sang rédempteur, un cadavre chargé de démontrer en haut lieu qu'une vie avait été livrée à l'invisible et à l'inaccessible que l'homme demeure à lui-même, ce qui méritait une juste rémunération des Immortels un instant rassasiés.

Mais en même temps, la consécration était une élévation : consecratio signifiait à la fois l'acte religieux de sacrifier une bête et l'apothéose. Quant au verbe consecrare, il renvoyait tout ensemble au rite tueur et à la divinisation, donc à l'acte de sanctifier et d'immortaliser. Le lien viscéral entre le religieux et la magie était souligné par l'acception d'amulette et d'incantation du substantif consecratio. Ce triple sens se retrouve dans la croix que les chrétiens s'attachent au cou avec une chaîne : à la fois bijou-talisman, rappel du meurtre sacré sur un gibet tenu pour sauveur et signe de l'élévation d'un instrument de torture - la potence du sacrifice - à la pureté divine, à la blancheur de la toile.

5 - La théologie d'un baiser

Comment purger la toile blanche de ses macules ? Les artistes du sacré simiohumain d'aujourd'hui n'ont plus d'auspices habilités à sceller les retrouvailles rituelles de la cité avec le sacré régénéré. Le marché moderne de l'art fondera-t-il une Eglise armée d'une liturgie purificatrice? Nenni. Il faudra gratter la tache ou la dissoudre dans l'alcool ou l'eau de Javel, afin de tenter de retrouver la toile immaculée, la toile libérée du baiser de la "femelle humaine", comme l'appelait le rapport Kinsey, la toile à nouveau sacralisée. Mais comment se passer des auspices, des augures et des flamines de Jupiter ? Nous n'avons sous la main qu'un propriétaire de galerie aussi escroc que son faiseur new-yorkais et qui présentera la facture de trente trois mille quatre cents euros au tribunal des teinturiers. Il est devenu exorbitant, le prix de l'effacement d'un baiser humain, trop humain.

Et si le baiser n'était pas de chair ? Si le baiser symbolisait le rite nouveau de la consécration ? Et si l'immolation de l'animal avait été abolie par le baptême du simianthrope dans le sang de la charité ? Et si les nouveaux sacrificateurs avaient dit : "Si vous n'avez la charité, vous n'avez rien" ? Décidément, vous voici devenus les maîtres du sacrilège des donateurs. Qui retirera de l'autel des chrétiens le cadavre ensanglanté de la victime de chair et de sang, la bête du sacrifice romain ? Qui dira : "Bas les pattes" à l'idole des chrétiens ? Mais les marchands du temple ont répondu : "Ne renversez pas les tables des changeurs : pour un baiser, il faut être deux." On ne saurait mieux dire ; il vous faudra trouver votre double, celui de l'incarnation de la blancheur.

6 - Les Tantales de leur blancheur

Mais les mystificateurs au compte en banque bien garni sont devenus plus dispendieux que le coûteux appareil religieux des Romains. Voyez comme ils se ruent dans la brèche du sacré grand ouvert par l'effondrement des rites et des liturgies : " Ce morceau d'étoffe blanche est mon œuvre, dit le Grand Simulateur, ce morceau d'étoffe blanche est le fruit de mon génie, dit le Grand Pontife de la folie, ce morceau d'étoffe blanche est sans prix, dit le démiurge du sacré moderne, mais je vous abandonne ce simulacre pour deux millions d'euros garantis par ma cote sur le marché de la bourse de New-York. Sachez que ce montant est supérieur à celui du prix auquel je l'ai vendu à son propriétaire actuel, lequel, par bonheur, dirige la galerie où mon œuvre se trouve si bruyamment exposée. Cet Yvon Lambert est un malin. Voyez comme il entend faire d'une pierre deux coups. Dans un premier temps, il propose au tribunal de la République de nettoyer la toile à grands frais. Puis, dans un second temps, il vous la proclamera anéantie par une profanation irrémédiable, ce qui légitimera le versement de deux millions d'euros sur son compte. Il possèdera donc deux fois le trésor qu'il prétendra à la fois avoir restauré et perdu. Mais je ne saurais me voir accusé de simonie : je n'ai demandé qu'un euro symbolique de dommages et intérêts, ce qui a fait encore monter ma cote sur le marché. "

Croyez-vous que le peintre de l'invisible aurait touché une commission en écus sonnants et trébuchants du propriétaire du chef-d'œuvre si celui-ci s'était trouvé somptueusement dédommagé ? Cette question n'est pas étrangère à la politique de la toile blanche que le simianthrope est à lui-même ; cette question concerne le peuple français, c'est-à-dire le souverain immaculé dont le tribunal exprime la philosophie du juste et de l'injuste. Son cerveau aurait-il été rendu infirme par la loi de 1905 ? Voyez comme il ne sait que répondre aux nouveaux haruspices du sacré, voyez comme ses tribunaux vous coupent bêtement la poire en deux: " Il s'agit d'une œuvre d'art, disent-ils ; mais elle ne vaut pas deux millions d'euros."

Vous savez maintenant que le marché de l'art est livré à l'inconscient du religieux refoulé du simianthrope sur une planète désormais divisée entre les exutoires sanglants du divin et les autels d'un nouvel d'Isaïe. Comment tuerez-vous la bête payante sur la toile blanche si le cadavre de la victime des chrétiens débarque sur l'autel par l'effet trucidatoire de la rupture du pain de la messe brisé entre les mains du prêtre sacrificateur - à moins, disent d'autres docteurs de l'idole, qu'elle soit fournie toute tuée à l'Eglise par les Juifs déicides ? Mais vous, les docteurs de la République, vous, les nouveaux médiateurs de la nuit et de la lumière, quelle sera votre théologie de l'absence de la justice ? Qu'allez-vous déposer sur la toile blanche de la France ?

7 - Les anthropologues de demain

Vous serez les anthropologues de demain. Pourquoi, vous demandez-vous, le simianthrope est-il un animal tellement terrorisé par son cerveau embarrassé d'un squelette qu'il scinde sa charpente entre le blanc et le noir, entre ses bâtisses et ses sables, entre ses idéalités démocratiques et ses terroristes du sacré, entre ses meurtres camouflés et les floralies de ses saintetés toutes de blanc vêtues, entre l'élévation de son sceptre dans le ciel de son empire des tortures et la sanctification de ses croix dans l'Eden de la Liberté ?

C'est que le simianthrope est l'étrange animal qui recule sans relâche l'enceinte du pomerium de Guantanamo, l'étrange animal qui étend à l'école de son enfer la surface de la toile dont la blancheur symbolise sa lente évasion du règne animal, l'étrange animal qui ronge son frein dans le profane, l'étrange animal qui souille sans se lasser son sang, son habitat et ses labours, parce qu'il enrage de se trouver parqué sur cette terre, l'étrange animal qui ne tient pas en place et qui demande sans cesse à ses auspices de bénir la toile extensible à l'infini de la blancheur qu'il veut devenir à lui-même. C'est pourquoi il entend conquérir, l'épée à la main, un monde qu'il méprise, c'est pourquoi il se cherche un ciel déserté de tout personnage, c'est pourquoi il s'élève à l'immaculé qui l'arrache à son confinement. Je vous disais que vous êtes les accoucheurs de la vraie croix du simianthrope, les nouveaux médiateurs, les démonstrateurs du premier regard de l'extérieur que le simianthrope aura jamais porté sur lui-même. Faites de votre tête la lanterne de Diogène de votre siècle.

8 - L'anthropologie critique et l'interprétation de la loi du 11 mars 1957. Une révolution jurisprudentielle

Le jugement du 15 novembre 2007 du tribunal correctionnel d'Avignon sera-t-il aussitôt et entièrement infirmé en appel, et cela pour des motifs anthropologiques qui illustreront é une révolution immense dans la connaissance des droits de l'esprit en France? Pour la première fois, une cour composée de juristes-philosophes précisera-t-elle la conception que le peuple français se fait de la création dans tous les ordres du génie humain? Ce séisme jurisprudentiel est attendu depuis longtemps ;mais il est devenu inévitable du fait que les jugements erratiques d'autrefois, telle la condamnation des Fleurs du mal de Baudelaire ou de Madame Bovary de Flaubert sont devenus des documents sociologiques révélateurs de la justice d'une époque, donc des témoins involontaires de l'anachronisme d'une législation chrétienne des bonnes mœurs en retard sur l'éthique des innovateurs de leur temps.

Mais le jugement d'Avignon témoignait d'un vacillement planétaire du cerveau même de l'humanité, ce qui posait pour la première fois un problème anthropologique à la science juridique mondiale : dans quelle mesure le droit international pouvait-il se laisser vassaliser à son tour par un ébranlement mystérieux de l'entendement de l'espèce humaine, donc se soumettre passivement aux verdicts d'une pathologie cérébrale de nature à jeter la civilisation de la raison à la dérive?

Or, ce naufrage de la boussole cartésienne de la planète conduisait la loi du 11 mars 1957 sur la propriété littéraire et artistique à des contradictions internes de nature à rendre inapplicable la science précédente du droit français sur ce chapitre. Car si une toile vierge pouvait s'appeler un tableau au plein sens du terme, tout peintre qui présentera le même objet au public se rendra coupable de contrefaçon, ce qui rendra comiques les jugements des tribunaux fondés sur une redéfinition ridicule des faussaires. De même, les tailleurs du conte d'Andersen qui avaient habillé le roi de vêtements imaginaires et qui avaient recueilli les applaudissements nourris des courtisans seraient habilités à poursuivre en justice les profanateurs qui auraient souillé l'immaculée conception d'une peinture absente de la toile, mais dont le marché international de l'art tirait de gigantesques profits. C'est pourquoi la cour d'appel de la raison française a rendu un arrêt fondé, pour la première fois, sur une simianthropologie en mesure de peser la fragilité du cerveau simiohumain. En voici les principaux passages.

"Considérant que, depuis quatre siècles, le peuple français tente d'incarner la nation de la raison et que la justice de la République est donc tenue de défendre le sens des mots tels qu'ils se trouvent définis dans les dictionnaires agrées de la langue de Descartes.

"Considérant qu'en français le sens du substantif " tableau " suppose qu'un crayon, un pastel ou un pinceau aient laissé une trace visible sur la toile, il en découle qu'une étoffe vierge de toute ligne ou figure, ne répond pas au sens lexical du vocable "tableau" dans l'hexagone, lequel ne renvoie pas à une représentation purement métaphysique du monde, mais nécessairement visuelle.

"Considérant que le terme "d'oeuvre" renvoie au verbe "oeuvrer", donc à l'action d'un "ouvrier" et que le mythe religieux de la "création" met en scène un travailleur mythique dont le labeur est censé avoir arraché le réel au non-être, de sorte que le néant ne saurait résulter d'une action de l'artiste.

"Considérant que le verbe opérer, les adjectifs opératoire et opérationnel, le substantif opération renvoient au mot latin opus, qui signifie oeuvre, et aussi au mot artiste, puisque artifex, l'artisan, évoque aussi l'artifice et l'artificier.

"Considérant qu'il appartient donc aux philosophes, aux psychologues, aux anthropologues, aux sociologues, aux psychanalystes, aux historiens des religions, aux politologues d'approfondir et de préciser le sens symbolique de la couleur blanche, puisque tel est le véritable " objet " dont le peintre a présenté un échantillon encadré dans la ville d'Avignon.

"Considérant, en outre, que la science de la blancheur en est encore aux balbutiements, faute que l'anthropologie scientifique actuelle ait découvert les arcanes de ce signe et sa signification aux yeux de l'humanité.

"Considérant que le jugement dont il est fait appel se présente donc davantage comme un document révélateur des angoisses, des embarras et des attentes d'une civilisation en quête de sa blancheur qu'à une décision de justice en bonne et due forme.

"Considérant qu'il n'appartient pas à l'appareil judiciaire de la République de désorienter la raison du peuple français jusqu'à soumettre l'Etat lui-même aux verdicts de quelques marchands, mais de jouer un rôle d'inspirateur et d'éveilleur de la France de la pensée.

Par ces motifs, déclarons et jugeons qu'il appartient au farceur de remplacer l'objet symbolique qu'il entend appeler un tableau par la même étoffe blanche dont le prix d'achat lui sera remboursé sur simple présentation de la facture à l'auteur du baiser.

Le 26 novembre 2007

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